
« Balloté par les flots, malmené par des vents contraires, agité par des passagers insatisfaits qui ne savent plus où ils en sont, conduit par des équipages successifs, disparates et de plus en plus éphémères, dont le souci principal est de tirer un profit individuel de leur situation, le bateau est en perdition. »
Par François Schwerer.
Ou comment la France flotte encore mais ne navigue plus et menace même peut-être de sombrer.

Il fut un temps où le vaisseau naviguait fièrement sur toutes les mers du monde sous la conduite d’un capitaine dont l’indépendance et la longévité lui permettait de poursuivre sa route quel que soit le temps. Il s’était progressivement noué un lien personnel entre le capitaine, l’équipage et tous les passagers. Cette époque est révolue depuis que les passagers, entraînés dans une mutinerie dont ils ne comprenaient pas tous les enjeux, ont décidé de choisir eux-mêmes leur pilote du moment et les membres de l’équipage, qu’ils sélectionnent à partir des promesses que les candidats prodiguent sans retenue.
Du lien personnel au lien moral
Entre le capitaine, les membres de l’équipage et les passagers, il s’était ainsi noué un lien charnel qui obligeait autant le capitaine que ceux dont il avait la charge. Le capitaine, qui n’avait pas à multiplier des promesses irréalistes, était le garant de la bonne marche du vaisseau, de l’efficacité de l’équipage et de la sécurité des passagers. Cela n’était pas toujours facile. Le capitaine pouvait, à certains moments, commettre des fautes, les membres de l’équipage pouvaient se montrer plus ou moins attentifs – tant aux ordres du capitaine qu’aux désirs des passagers – et les passagers eux-mêmes pouvaient ne pas comprendre les choix de navigation ni même la prochaine escale visée. Mais le bien commun que constituait une navigation aussi paisible que possible malgré les coups de vent inattendus et les houles fréquentes était l’objectif de tous. Ce lien a été rompu lorsqu’à la suite d’une mutinerie le capitaine qui voulait garder le cap a été pendu. Pour conduire le bâtiment un pilote a été choisi sur la base de ce qu’il annonçait vouloir faire. Comme les passagers se méfiaient des contraintes qu’il pourrait être amené à imposer, on a décidé de limiter la durée de son mandat. Mais, comme on voulait lui donner les moyens de fonctionner, on a décidé de désigner, pour le seconder pendant la durée de son exercice, certains passagers à qui l’on a délégué le pouvoir de faire fonctionner l’ensemble. Or, les membres de cet équipage précaire ont tous des idées bien arrêtées, qu’ils peuvent exprimer mais qui ne sont pas forcément cohérentes entre elles ; car ce sont tous des individualistes forcenés. Au lien personnel qui existait autrefois s’est substitué un lien qui se veut moral : les valeurs de la République. Mais ces « valeurs » ne sont en fait que des opinions qui, comme toutes les opinions, sont soumises aux caprices du moment et conduisent à un perpétuel sentiment de frustration.
Du pouvoir absolu au mandat non impératif
Sur un esquif où nul n’avait renié ses racines chrétiennes, la mission du capitaine avait une dimension transcendante qui l’emportait sur toutes les contingences, lui donnant un pouvoir que l’on qualifiait d’absolu mais qui, en fait, lui permettait de dominer les aléas de la navigation. En tournant le dos à leurs traditions, les passagers ont donc décidé de déléguer leur pouvoir de choisir leur destination commune à des représentants qui ne reçoivent cependant aucun mandat impératif. Ces représentants, aussi éphémères que le pilote du moment, ont tous des idées personnelles qu’ils veulent imposer, ce qui les amène à se disputer publiquement en permanence. Ces idées ne sont pas forcément cohérentes entre elles ; elles ne sont pas non plus pérennes car, empreintes de subjectivité, elles sont soumises à toutes les émotions créées par les aléas des traversées. Le seul point commun à tous les membres de l’équipage est le souci de se faire reconduire à chaque changement d’équipage car appartenir à cette élite – autoproclamée – procure quelques privilèges nettement avantageux. Mais comme toute opinion est, par nature, versatile, il est rare qu’un équipage finisse la durée de son mandat avec une image aussi favorable qu’à son entrée en fonction. Il reste donc à chacun, pour retrouver son poste, de faire de nouvelles promesses encore plus démagogiques que les précédentes ou de retourner sa veste en fonction du sens du vent. De leur côté, les passagers qui sont trop contents d’avoir troqué la responsabilité de la navigation contre la possibilité de se reposer sur le pont supérieur entre deux danses endiablées au son d’une musique déstructurée dans l’un des salons outrageusement décorés, ne s’intéressent à la marche du navire qu’aux moments des renouvellements d’équipage.
Des passagers au grand cœur
Ce qui cependant caractérise les passagers de ce navire, c’est la grandeur de leur cœur qui n’a d’égal que la paresse de leur engagement. Chaque fois qu’ils aperçoivent sur la mer démontée une barque de naufragés, ils exigent de l’équipage d’aller les recueillir. Mais, comme entre eux ils ne sont d’accord sur rien, ils n’osent pas présenter à ces naufragés la destination qui est la leur. Bien au contraire, ne se sentant eux-mêmes pas sûrs de leur choix, ils les interrogent, leur donnant les mêmes pouvoirs de discussion. D’un côté leur grand cœur les conduit à alourdir le bateau au point que celui-ci enfonce à un stade où la ligne de flottaison finit par être menacée, et d’un autre côté leur absence de courage pour présenter leur objectif final conduit à accroître la zizanie interne. On déroule la passerelle pour ces nouveaux venus mais sous prétexte de ne pas les traumatiser, on ne se mélange pas à eux. Pour leur faire croire qu’on va les intégrer, en plus de leur donner voix au chapitre sur la marche du navire et le choix des escales, on leur accorde quelques avantages ponctuels que les passagers les plus anciens ont parfois bien du mal à comprendre. Mais, pour ne pas trop enfoncer le navire surchargé, on songe désormais à jeter à l’eau les passagers devenus trop vieux pour danser dignement.
Le bateau ivre
Si, autrefois, le vaisseau fortement charpenté, bien entretenu et régulièrement mené naviguait en tête de la flotte, aujourd’hui le bâtiment bien fatigué se traîne en queue de peloton. Balloté par les flots, malmené par des vents contraires, agités par des passagers insatisfaits qui ne savent plus où ils en sont, conduit par des équipages successifs, disparates et de plus en plus éphémères, dont le souci principal est de tirer un profit individuel de leur situation, le bateau est en perdition. Il est à la merci d’un quelconque récif ou iceberg qu’il n’aura pas su voir à temps au point que chacun finit par se demander s’il y aura de la place pour tout le monde dans les canots de sauvetage. S’il veut échapper au naufrage et renouer avec l’exemplarité de sa navigation passée, il n’a qu’une solution : retrouver au plus tôt un vrai capitaine, stable, dégagé des rivalités égoïstes et qui pourra dès lors se consacrer entièrement à la poursuite du bien commun en s’appuyant selon les circonstances sur des personnes dévouées qui chercheront avant tout leur gloire dans la réussite de tous. o ■o FRANÇOIS SCHWERER
Article précédemment paru dans Politique magazine.


Dernier ouvrage paru…













«Ô ! Que {l]a quille éclate ! Ôh ! Qu[‘on] aille à la mer !
Si [l’on] désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide […]»
C’est de très mauvaise culture que de ressasser sans cesse idiotement le titre du formidable poème de Rimbaud pour brocarder l’éventualité d’une catastrophe analytiquement présagée.
Balzac disait que vouloir égaler Homère portait atteinte à Dieu – ne pas invoquer le Nom Dieu en vain ! Invoquer la haute poésie par vanité bourgeoise est de semblable profanation, d’autant qu’il y a détournement de sens.
Il est désespérant de voir comment on en est venu à tout vulgariser.
David Gattegno extrapole beaucoup à partir – en titre – d’une simple allusion au poème de Rimbaud que nous connaissons tous. Enfin, cela lui fait son commentaire un rien rageur.
La suite de l’article consiste en une sorte de conte marin ou maritime, qui doit s’expliquer par le fait que l’auteur de l’article, ce n’est pas un secret, je crois, se trouve être descendant d’un amiral, de même nom qui a été une personnalité de tout premier plan de l’action française de l’entre-deux-guerres.
Enfin, naissance a été ainsi donnée à un commentaire de plus façon Gattegno tel qu’en lui-même.
Aïe ! Voilà que moi aussi je fais des gaffes! Du Mallamé, « du coup » ! Quelle muflerie !
Une société peut-elle rester cohérente sans autorité forte ni tradition commune ? Visiblement non !
« Idiotement, vanité bourgeoise, profanation, vulgariser… » Il me semble que ça nous ferait des vacances si David Gattegno (que je ne connais pas) pouvait commenter les articles en descendant un peu de son piédestal et sans se croire obligé de tirer à vue sur tout ce qui bouge pour mieux assurer sa position élevée que nul ne lui conteste… Tel qu’en lui-même, dites-vous, chère Anne, après Mallarmé… Il faudra donc attendre l’éternité !!!
Je persiste à ne pas supporter l’emploi pavlovien de données «culturelles» dont les utilisateurs ne savent même plus ce qu’elles rapportent réellement. Mais ça distrait la galerie, sans doute, que de pouvoir cligner de l’œil entre personnes «culturées»
J’aimerais assez que l’on sût employer les mots, les idées, les références à leur juste mesure.
Quant à «tirer à vue sur tout ce qui bouge», Dieu veuille que j’en eusse la capacité ! Mais ce n’est – hélas ! – pas le cas, aussi, en suis-je réduit à seulement rechigner, à râler, à pester ; que Veuille “moucadel rené” bien m’excuser de ne pas savoir accepter en bêlant les sentences raisonneuses, spécialement, quand elles sont pimentées de snobismes «culturels». J’insiste sur le fait que «Le Bateau ivre» n’est pas égaré mais vogue en qualité d’«astronome de l’idéal» pour reprendre l’image de Nietzsche relative au poète : j’incite donc à ruminer, entre autres quatrains, ces deux-ci :
«Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
[…]
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !»
… à ruminer tout spécialement ce vers quasi métaphysique :
«Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !»
C’est là l’ivresse du bateau, grand’ivresse qui le fait ainsi chanter – Nom de Dieu ! – C’est donc insulter Dieu, bel et bien, que de ravaler au caniveau du commentaire le titre inspiré d’un des plus beaux poèmes de le langue française.
Je n’en démords pas !
Il me revient encore ceci : un jour, embrassant du regard la Méditerranée devant lui, quelqu’un fit à Maurras cette réflexion : «Ah ! toute cette poiscaille !» Et Maurras de lui administrer incontinent un soufflet. L’autre n’a plus pipé. Un point c’est tout. (Je crois bien que l’anecdote apparaît dans «Le Mont de Saturne»)
Pour David G.
Plus que le fond, c’est le ton qui m’a gêné… et je me suis laissé emporter par ce qui me paraissait méprisant, et je déteste le mépris…
On peut comprendre le contresens fait sur l’ivresse du Bateau de Rimbaud, on peut entendre ce non égarement d’un bateau lui aussi « astronome de l’idéal », et l’on peut ruminer le vers magnifique : « Et j’ai vu quelquefois… »
Mais que les heureux, les bénis, les élus (et il n’y a là pas une once d’ironie) nous expliquent, strophe après strophe et dans toutes ses dimensions, ce long poème obscur et magnifique, plutôt que nous ravaler, nous les petits, les sans-grade, au caniveau et aux bêlements… Tout ceci, certes, aequo animo et, pour le dire avec le Martégal, sènso verin…
Et je ne suis point tout à fait certain de la « poiscaille » du Mont de Saturne dans lequel il y a, il est vrai, de nombreux soufflets…
On ne peut que mépriser ce qui est méprisable, c’est même un commandement de l’Honneur. Et je m’applique à mépriser sou-ve-rai-ne-ment le comportement narcissique des journaleux qui étalent tant la confiture que cela dégouline de bons sentiments tout autour de leurs tartines, si bien que, comme on dit en Suisse «Ça pèdge!» (je ne fais qu’improviser au hasard l’orthographe de ce verbe éloquent).
Je suis certain de «la poiscaille», quant à la source ??? ma foi, je me rappelle seulement que la scène pimente une «soirée» réunissant maintes et maintes «personnalités» régionales autour d’une quelconque commémoration ou célébration «culturelle».
Non, ce n’était pas « poiscaille », mais « friture », ce qui reste dans un champ lexical acceptable… Et la référence, c’est bien dans le Mont de Saturne, de Maurras, début du 1° chapitre de la 2° partie, p. 87 et 88 de l’édition des « Quatre jeudis » (1950)… Finalement et paradoxalement, tout cela non desinit in piscem !!
Eh oui ! C’est «friture», cela me revient après que vous venez de me rafraîchir la mémoire. Je m’en étais remis à vous, ne pouvant pas vérifier moi-même la citation, car mon exemplaire du livre est égaré – erreur de rangement dans la bibliothèque ou perte lors du déménagement d’il y a tantôt trente ans…
Sauf erreur, il n’y aurait jamais eu que la seule édition publiée par “Les 4 Jeudis”, enseigne à laquelle je ne sais pas qui s’accrocha pour la publication de ce «roman»… Pareil nom d’éditeur ne peut qu’évoquer les éditions des “Sept Couleurs”, sensiblement de la même époque, créées par Maurice Bardèche, au nom du roman de Brasillach ; lequel Brasillach avait fait publier un recueil d’articles littéraires, «Les Quatre Jeudis – Images d’avant-guerre», dont on peut imaginer que cet éditeur (mystérieux) avait pu s’inspirer également du titre de Brasillach…
Se pourrait-il qu’il y eût parmi nous un quelconque quidam ayant des informations sur ces “4 Jeudis”…
Pour ma mémoire par trop réchauffée à la combustion du temps, il faut signaler que ma lecture du roman remonte à quelque chose comme, au moins, quarante ans passés…
Et pourtant, cela se termine bien avec du “piscem” : la friture, c’est bien de la poiscaille, passée dans l’huile bouillante, mais piscicole s’y pique, à moins d’en perdre sa zoologie.