
« L’Algérie a en réalité oublié qu’elle fut terre chrétienne avant d’être musulmane, qu’elle fut la terre de Saint Augustin, de Charles de Foucauld, de Mgr Lavigerie. Mais tout cela, le pouvoir veut le nier et le cacher.«
Par Xavier Driencourt.

Cet article est paru le 26 mars dans Le JDD.
Les aspects les plus négatifs — certainement bien réels — de la visite du Pontife romain en Algérie ne procèdent-ils pas, en réalité, de l’extrême faiblesse de la politique française envers l’État de ce malheureux pays, appauvri et pillé par ses dirigeants, une caste de privilégiés tyrannique et corrompue ? Il faudra suivre le déroulement du voyage du pape pour en évaluer les effets. S’ils comportent, en fin de compte, des aspects positifs, ce ne sera sûrement pas du fait du gouvernement français. — JSF
CHRONIQUE. Du 13 au 15 avril, le pape Léon XIV sera en Algérie. Ce voyage officiel offre au régime algérien une légitimité inespérée, au moment même où la répression s’intensifie et où les chrétiens sont plus isolés que jamais, analyse Xavier Driencourt.

On se souvient du fameux toast d’Alger, prononcé le 18 novembre 1890 par Mgr Lavigerie, archevêque d’Alger, à l’instigation du pape Léon XIII, lequel invitait les catholiques français à se rallier au régime républicain et à renoncer à la monarchie. Ce « toast du ralliement » a-t-il marqué son successeur, Léon XIV, au point qu’il prônerait un second ralliement – à M. Tebboune cette fois-ci ? Que diable en effet (si l’on peut employer cette expression, s’agissant du pape !) Léon XIV va-t-il faire en Algérie ? L’annonce de sa visite prochaine a été faite à Alger par la presse officielle ainsi que par un communiqué du Vatican.
Cette visite est programmée pour le 13 avril. La presse du régime algérien, Algérie patriotique et TSA en tête, s’est félicitée de ce voyage, « signe très fort » et première historique. Jamais un souverain pontife ne s’était rendu en Algérie. Il faut le reconnaître, le système algérien qui accumule les défaites, qui broie l’opposition en interne, marque ainsi un point positif. En un mot, le régime se donne une légitimité forte, fait oublier ses crimes et se fait pardonner ses péchés. Les gains seront considérables pour le régime.
Au plan international, il peut montrer qu’il parle à tout le monde (sauf à la France) : Italie – Giorgia Meloni était en visite dans le pays ce mercredi 25 mars –, Allemagne où M. Tebboune doit se rendre, États-Unis – entremetteurs sur le dossier du Sahara occidental –, et désormais le Vatican. Le régime tirera une crédibilité certaine de la visite papale : au moment où la répression est plus forte que jamais, alors que le Français Christophe Gleizes est toujours emprisonné à Koléa, alors que les tensions internes sont fortes, parfois violentes, le pape vient en quelque sorte adouber et parrainer le régime. Ce dernier pourra arguer de son « ouverture », de son « libéralisme » et de « l’islam de la tolérance » qu’il veut présenter. Mais c’est pour mieux cacher la répression qu’il fait régner dans le pays.
Des minorités chrétiennes isolées et méprisées
C’est aussi oublier ou méconnaître les terribles difficultés que connaissent les chrétiens d’Algérie. Autrefois terre chrétienne, terre de Saint Augustin auquel Léon XIV vient rendre hommage, l’Algérie, en dépit d’une constitution qui officiellement garantit la liberté de culte (en tout cas pour le culte musulman) crée les pires difficultés à ceux qui veulent vivre leur foi. La liberté de conscience, garantie par la précédente constitution, ne l’est plus depuis 2020, c’est-à-dire depuis l’arrivée d’Abdelmadjid Tebboune au pouvoir.
L’Église d’Algérie, ce n’est plus que quelques centaines d’expatriés européens et de réfugiés subsahariens qui assistent aux offices – ils ne sont parfois que quelques dizaines de fidèles – dans les églises de Ghardaïa, El Goléa, Tamanrasset, Sétif. L’apostasie est un crime, les églises de Kabylie ferment les unes après les autres, les visas sont refusés aux religieux et aux prêtres. Combien de fois suis-je allé dans les communautés religieuses de Tizi-Ouzou, Sidi Bel Abbès, Sétif, Constantine ou Oran et combien de fois ai-je dû, comme ambassadeur, intervenir auprès des autorités en vue de la délivrance d’un visa pour tel ou tel religieux ? Quelles batailles n’a-t-il pas fallu livrer en 2018 pour faciliter la béatification des moines de Tibhirine à Oran ?
« L’Algérie a oublié qu’elle fut terre chrétienne avant d’être musulmane »
Le prosélytisme est interdit et les nombreuses communautés religieuses d’Algérie me racontaient leurs difficultés quotidiennes, aux prises avec une bureaucratie tatillonne : renouvellement de titres de séjour, autorisations nécessaires pour se déplacer, escortes obligatoires par des gendarmes – y compris, comme on me l’a dit, pour que des religieuses se rendent chez un médecin. L’Algérie a en réalité oublié qu’elle fut terre chrétienne avant d’être musulmane, qu’elle fut la terre de Saint Augustin, de Charles de Foucauld, de Mgr Lavigerie. Mais tout cela, le pouvoir veut le nier et le cacher.
Cette visite a lieu à l’invitation et à l’instigation de l’archevêque d’Alger, Mgr Vesco. Jean-Paul Vesco, qui a la nationalité algérienne, ancien évêque d’Oran désormais cardinal, vient ainsi au secours de M. Tebboune. Mais son sens politique n’est sans doute pas à la hauteur de ses vertus religieuses : après avoir refusé d’intervenir pour la libération de Boualem Sansal, il cautionne aujourd’hui un régime que l’onction vaticane viendra légitimer. Mais il pourra se vanter d’avoir été le premier archevêque algérien à avoir fait venir un pape américain. ■ XAVIER DRIENCOURT
Xavier Driencourt est diplomate, ambassadeur de France en Algérie jusqu’en 2020.












