De Gaulle « en parle » avec une faculté de prévision, une précision, subtile, complète et réaliste, d’une actualité telle que nos dirigeants feraient bien de l’écouter ! Et nous tous aussi, d’ailleurs.
Il y a 60 ans, en février 1966, lors d’une conférence de presse, le Général de Gaulle annonçait la sortie de la France du commandement intégré de l’OTAN que confirmera une lettre du Général au Président Johnson, le 7 mars suivant :
« Alors nous parlons de l’OTAN. Rien ne peut faire qu’une loi s’impose sans amendement quand elle n’est plus d’accord avec les moeurs. Rien ne peut faire qu’un traité soit valable intégralement quand son objet s’est modifié. Et rien ne peut faire qu’une alliance reste telle quelle quand ont changé les conditions qui étaient celles dans lesquelles elle avait été conclue. Dans ce cas là, il faut adapter aux données nouvelles, la loi, le traité, l’alliance, si on ne le fait pas, alors, les textes seront vidés de leur substance et ce ne seront plus, le cas échéant, que de vains papiers d’archives, à moins que, il se produise une rupture brutale entre ces formes désuètes et les vivantes réalités.
Eh bien je dis des conditions nouvelles. En effet, en raison de l’évolution intérieure et extérieure des pays de l’Est, le fait que l’Occident ne se trouve plus actuellement menacé comme il l’était quand le protectorat américain s’est installé en Europe, sous le couvert de l’OTAN. Et en même temps que s’éloignent ou que s’éloignaient, ces alarmes se réduisaient, la garantie de sécurité, autant vous dire absolue, que donnaient à l’ancien continent, la possession par l’Amérique, et par l’Amérique seule, de l’arme atomique, de l’armement atomique, et la conviction où on était, qu’en cas d’agression elle emploierait cet armement sans restriction. Car depuis lors la Russie soviétique s’est dotée d’un armement nucléaire capable de frapper directement les Etats-Unis, ce qui a naturellement rendu pour le moins indéterminées les décisions des américains, quant à l’emploi éventuel de leur bombe. Et ce qui a, du coup, privé de justification, je parle pour la France, non pas certes l’alliance mais certainement l’intégration.
D’autre part, tandis que se dissipe, tout au moins dans une certaine mesure, la perspective d’une guerre mondiale éclatant à cause de l’Europe, voici que d’autres conflits où l’Amérique s’engage dans d’autres parties du monde, comme avant-hier en Corée, hier à Cuba, aujourd’hui au Vietnam, ces conflits peuvent, en vertu de la fameuse escalade, prendre une extension telle qu’on aboutisse à une conflagration générale. Et dans ce cas l’Europe, dont la stratégie est dans l’OTAN la stratégie de l’Amérique, y serait automatiquement impliquée, impliquée dans la lutte, même si elle ne l’avait pas voulue. Et ce serait le cas de la France, si l’imbrication de son territoire, de ses communications, de certaines de ses forces, de plusieurs de ses bases aériennes, de tels et tels de ses ports dans le système de commandement américain, devait subsister plus longtemps.
Il faut ajouter que notre pays devenant, de son côté, et par ses propres moyens, une puissance atomique, est amené à assumer lui-même les responsabilités politiques et stratégiques que cela comporte. Et responsabilité que leur nature et leur dimension rendent, évidemment, inaliénables. Et enfin, la volonté de la France de disposer d’elle-même, ce qui est indispensable pour qu’elle croie à son propre rôle, et pour qu’elle puisse être utile aux autres, cette volonté de la France est incompatible avec une organisation de défense dans laquelle elle est subordonnée.
Par conséquent, la France, sans revenir sur son adhésion à l’Alliance Atlantique, la France va d’ici au terme fixé comme ultime aboutissement de ses obligations, et qui est le 4 avril 1969, la France va d’ici-là continuer à modifier, les dispositions actuellement pratiquées, pour autant que ces dispositions la concernent. Autrement dit, ce qu’elle a déjà fait dans certains domaines, hier, elle le fera demain dans d’autres, en prenant, bien entendu, les dispositions voulues pour que les changements s’opèrent progressivement. Et pour que ses alliés ne s’en trouvent pas soudain et de son fait incommodés, et d’autre part, elle se tiendra prête suivant ce qu’elle a déjà réalisé à différents points de vue. Elle se tiendra prête, à régler avec tels et tels d’entre eux, je parle des alliés, les rapports pratiques de coopération qui pourront paraître utile de part et d’autre, soit dans l’immédiat, soit dans l’éventualité d’un conflit. Et cela vaut naturellement pour la coopération alliée en Allemagne.
Au total, il s’agit de rétablir une situation normale de souveraineté, dans laquelle ce qui est français, en fait de sol, de ciel, de mer, de force, et tout élément étranger qui se trouverait en France ne relèveront plus que des autorités françaises. On voit qu’il ne s’agit là, non pas du tout d’une rupture, mais d’une nécessaire adaptation. » o■











