
Le professeur spécialiste non seulement de criminologie mais aussi de géopolitique Xavier Raufer (nom de plume de Christian de Bongain d’après l’essai de Jean-Michel Décugis, Pauline Guéna et Marc Leplongeon publié chez Grasset en 2020 La Poudrière) vient de signer un texte pour l’OJIM. Nous signalons sa haute teneur : celui-ci, daté du 12 mai, est une réaction à trois articles issus de la grande presse parus pendant l’automne dernier : de Sud-Ouest– (15/11/2025) « Y a-t-il trop de faits-divers dans le journal ? » – du Figaro – (14/10/2025) « Enfermées dans leurs certitudes, nos élites reproduisent les erreurs qui ont conduit à la chute de l’ancien régime » – et Gallup – (3/10/2025) « Trust in US media is at historic low ».
Rappel philosophique sur l’aspect crucial de la nomination pour la société humaine :
- Nommer est décisif : seul se comprend ce qu’on nomme ; la compréhension consistant à saisir des possibilités, toute nomination est forcément anticipative. D’où, « Le temps est l’horizon de toute compréhension de l’être« . (Être et Temps, Martin Heidegger.)
- La nomination est l’essentiel préalable à tout acte humain : « Le nom fait faire connaissance… Nom-
mer dévoile… Par la vertu de l’exhibition, les noms attestent leur souveraineté magistrale sur les choses » (Martin Heidegger, Introduction à la métaphysique).

AFP EN TÊTE, les médias « d’information » n’informent plus sur ce qu’ils nomment « faits divers » ; d’usage et toujours plus, leur « militantisme sémantique » promeut une novlangue normalisée. Généralisé désormais, ce sournois militantisme-médiatique affadit, estompe, édulcore, occulte, étouffe, efface et escamote la réalité criminelle ; gommant toute précision, il la remplace par un mielleux-cotonneux discours de termes vagues ; en eux-mêmes, sans grande signification.
L’usage de cette novlangue marque en fait le retour de la pensée magique, pour laquelle le mot (« diable ») n’évoque pas mais invoque ; en fin de compte, invite. Donc, parler du crime le suscite ; à l’inverse, occulter le mot élimine la chose : toute autruche sait ça fort bien. Cette Novlangue proscrit ainsi, à tout prix, les mots assassiner, bande, gang, poignarder, tuer, tueur, voler, stupéfiants, toxicomanes, tous décrivant crûment une réalité propre à réveiller le consommateur-somnambule, ahuri devant sa série télévisée.
- on ne désintoxique plus des drogués, on « accompagne des consommateurs »,
- Plus de toxicomanes, mais de banals « usagers » (comme à la RATP) …
- … Ni de stupéfiants, mais des « produits » ou des « substances » (genre lessive ou café),
- Toute mention négative est précédée du vertueux « personne », signal fort de bienséance ; le toxicomane devient « personne consommatrice » ; de même, le criminel, escroc, fraudeur, voyou, disparaît sous l’omni-camouflage de « personne » ou d' »auteur » (comme la Société des Auteurs…).
- Décodeur : « personne menaçante » = émeutier ; « personne alcoolisée » = ivrogne ; « Quartier populaire à enjeux » = coupe-gorge,
- Autre éviction du négatif par l’hyper-bienséant « en situation de » ; ne pas dire « prisonnier », pire encore « taulard », mais pieusement, « personne en situation de détention ». Notons aussi la bienséante-lacrymogène « enfance cabossée »,
- Guerres de gangs (édulcorées en « rixes » ou « heurts ») usage de lourdingues périphrases « épisodes-de-tirs » ou « incidents-par-armes-à feu », pour occulter « fusillades » et « rafales »,
- De même, toute entité criminelle active en France (Bande… Gang… Meute…) est-elle qualifiée de « réseau », insignifiant mot-valise – car si tout est un réseau (la BNP… la SNCF…) rien n’en est un. Ainsi, quand la prose médiatique dit qu’un réseau criminel a volé le cuivre du réseau de la SNCF ou du réseau des télécoms ; ou que des réseaux d’ultradroite ont réagi à un fait-divers, le lecteur n’y comprend rien et décroche – sans doute, le but de la manœuvre.
- En outre, « réseau » est faux en criminologie : plat, il assemble à l’horizontale. Or pour l’Office des stupéfiants (Rapport narcotrafic de l’Ofast, juillet 2025) : « La structure pyramidale des organisations criminelles est bien établie : cloisonnement, missions spécialisées, sous-traitance, agilité, adaptabilité ». La pyramide (verticale) est l’exact inverse d’un réseau (horizontal).
- Homicide : la novlangue évite assassinat et parle d’usage d’exécution – or seul l’État exécute (une sentence de mort).
- En cas de mort, terme à éviter, la novlangue dit « perdre la vie » (comme ses clés),
- Voler est remplacé par « dérober » ou « subtiliser »,
- L’origine est camouflée par « personne », ou allusion ampoulée à un lieu quelconque ; l’allogène devient alors un « jeune castelsarrasinois »
- Code ethnique de nos médias: sauf exception, si le malfaiteur est allogène : ni nom, ni photo ou origine ; si la victime est allogène, jérémiades ; patronyme français d’origine : étalage entier.
- Usage massif d’étouffants mots-amortisseurs – pas de « Papou » mais pesant « ressortissant de Papouasie », propre à décourager le lecteur le plus attentif. Autre étouffant tic de langage, dont les sept syllabes inondent désormais la prose médiatique : par-ti-cu-li-è-re-ment, au lieu des allègres et dynamiques « très » ou « fort »,
- Mineur issu d’une zone hors-contrôle = « jeune d’un quartier populaire »,
- Tout le difficile, l’ardu, le peu clair ou pas évident = « compliqué »,
Euphémismes courants de la Novlangue : - Aveuglement ou plantage policier : « passé sous les radars »,
- Voyou irrécupérable : « petite main » à l' »intégration compliquée au tissu local »,
- Tribu : « communauté ethnique »,
- Criminels malhabiles (mais pas moins dangereux pour ça) : « Pieds nickelés »,

Pour ces médias « d’information », cette méga-occultation tient à un regrettable « attrait réel du lectorat » … appétence des Français pour cette thématique », tous ces benêts éprouvant une bizarre « attraction-répulsion » pour la « dimension cathartique » de ces méfaits. Mais ouf ! Nos esprits supérieurs médiatiques savent qu’il « n’y a pas plus de faits-divers qu’avant », que ce n’est « pas un phénomène nouveau » ; donc « gardent du recul », « donnent un sens aux choses à priori anormales ». Bref, depuis « l’avant-garde du prolétariat », rien oublié, rien appris.
Cette occultation ne répond pas au seul canon néolibéral, où le « cercle de la Raison » gouverne pour le bien de tous, la populace ne devant surtout pas être réveillée-excitée ; s’y ajoute le besoin publicitaire car bien sûr, une plèbe inquiète ou énervée consomme moins. Mais cette occultation empêche les élites d’avouer la moindre erreur ; leur confère la certitude d’avoir raison contre tous ; enfin, les assigne à un monde parallèle leur interdisant de réagir en temps utile. L’usage de cette novlangue par les médias asservis exaspère leur lectorat ; aux États-Unis où on l’inventa et sert massivement (Gallup, sondage, 09/2025) : confiance forte (journaux, télés, radios), 28% des sondés (31% en 2024, 70%, 1970) ; 36% peu confiance ; 34% ZÉRO confiance. o ■












Vaste champ d’étude que ces choix des mots. Les exemples proposées sont savoureux mais de natures différentes. C’est , à mon avis, ce qu’il conviendrait de distinguer. Les euphémismes destinés à endormir la plèbe,le « jeune castelsarrasinois », par exemple, sont différents des formules ronflantes qui protègent les notables et les profiteurs, cette prétendue « double peine ». L’université aime beaucoup le ronflant et le cotoneux, particulièrement les sciences humaines où la mousse expansive semble faire l’objet d’un usage immodéré (n’ampoulè-je pas bien ?). La technocratie apporte ses contributions de multiples façons, avec ses équipements structurants, ses stades de football de proximité et sa mobilité douce. Sur ce dernier sujet, je remarque l’accord général de ceux qui ont la parole (politiques, journalistes, marchands et publicitaires) pour éviter les termes précis, tels loi, piéton, vitesse, priorité, exclusivité, aveugles, préférant les vagues EDP et les espaces partagés . Remarquons, en passant, combien L’abus des sigles et acronymes contribue au désordre de la pensée.
La publicité, plus encore que l’administration, multiplie les créations lexicales, moins cotonneuses (il faut frapper) que trompeuses (cacher les inconvénients). La manifestation la plus réussie de son talent, c’est se vendre elle-même. De vulgaire réclame, elle est est devenue publicité, communication, culture, rançonnant au passage toutes sortes de secteurs productifs et corrompant les esprits.
La société en général apporte son lot de formules malheureuses. Snobisme d’un anglais approximatif, appauvrissant notre langue au lieu de l’enrichir, avec des mots faussement nouveaux, mal traduits, mal prononcés ; exemples récents « pitch », « spoiler »… Paresse avec la fuite devant la précision : considérez tout ce que recouvre, cache, confond aujourd’hui l’expression « agression sexuelle ». Autre exemple : le nom « scientifique », transposition paresseuse de l’anglais, fourre-tout qui mêle chercheurs, praticiens, laborantins et savants, engendrant, par dédain des mots propres, des monstres tels les « scientifiques sociaux », « chimiques », « polaires », voire « humains » s’ils pratiquent les sciences humaines.
Pis que la paresse, l’irresponsabilité cachée dans les propos du style dit « soutenu » qui insère des « ne » n’importe où, au détriment du message : « rarement rapport parlementaire ne sera passé si près de la censure » (Figaro 28/5/26).
Depuis longtemps, j’ai attribué le pompon du barbare à un expression que la France entière, des plus hautes Autorités jusqu’à l’échotier bas-normand, (p’t’être en qu’oui, p’t’être ben qu’non) a fait goulûment sienne, l’un des plus extraordinaires vices langagiers, perçant au cœur le parler juste : l’adjectif « présumé ». Ces deux derniers jours nous ont rappelé qu’un ancien président était présumé innocent mais qu’un drone égaré sur un bâtiment roumain était « présumé » russe. Une affichette officielle, apposée partout en France me semble emblématique de cette confusion, universelle, entre présumé et supposé, elle aussi paresseusement née de transpositions ignares de l’anglais. Cette affichette désignait Yvan Colonna, assassin présumé du Préfet Érignac, quand la Loi la plus solennelle le présumait innocent. Un assassin présumé, présumé innocent ! Et nous nous prétendons supérieurs, mieux, Cartésiens !
Il est vrai que, pour un Français moderne, comme pour l’auteur de l’article ci-dessus, « sans doute » signifie incertain ou même douteux.