
Par Pierre Marcellesi.
Cet article d’un vrai et excellent connaisseur du cinéma est paru le 26 mai, dans Boulevard Voltaire. On le lira avec intérêt, ce dimanche, jour où JSF a toujours parlé de films, anciens ou en salles. — Je Suis Français
Un tableau magnifique du cinéma, de ses pratiques népotiques et de l’ambiance qui règne parfois sur un plateau.

Chaque nouveau film de Rodrigo Sorogoyen est un événement. Le réalisateur espagnol, à qui l’on doit Que Dios nos perdone, El reino, Madre et le récent As bestas, trouve toujours le moyen de nous surprendre par ses mises en scène inventives, l’intériorité profonde de ses personnages et leurs subtils rapports de force. Pour son septième long-métrage, L’Être aimé, Sorogoyen retrouve la comédienne Victoria Luengo, qu’il avait dirigée en 2020 dans le mini-feuilleton Antidisturbios, et se paie le luxe de travailler pour la première fois avec Javier Bardem.
Réunis sous sa caméra, les deux acteurs campent un père cinéaste et sa fille qui se sont perdus de vue depuis treize ans et vont tenter de se lier autour d’un projet cinématographique. Un tournage de plus en plus éprouvant qui ne fera que mettre en lumière les frustrations de chacun et le ressentiment accumulé de la jeune femme. Si le pitch de départ nous rappelle naturellement le très récent Valeur sentimentale, du non moins talentueux Joachim Trier, le film de Rodrigo Sorogoyen se révèle moins psychanalysant, moins théorique également, le cinéaste jouant davantage sur l’introversion de ses personnages, sur les silences et les regards lourds de sens. Moins frontal, le film n’en est que plus insidieux.
L’insurmontable fossé
Le récit de L’Être aimé (El ser querido, en version originale) débute par les retrouvailles difficiles entre Esteban Martinez et sa fille Emilia au restaurant. Un tunnel de vingt minutes, filmé intégralement en champ-contrechamp avec des gros plans qui emprisonnent les visages et ne les laissent pas respirer. Un lourd dispositif – plutôt courageux, pour une séquence d’ouverture – qui présage de l’évolution de la relation tout au long du film. Cette introduction pose également les postulats de départ : Esteban est un cinéaste mondialement reconnu, qui a fait carrière à Hollywood et y a fondé sa nouvelle famille californienne qui ne parle pas un mot d’espagnol… Emilia, face à lui, alterne les petits rôles dans des séries télévisées ibériques sur lesquelles son père porte un regard condescendant. Heureusement, confie-t-elle, Emilia parvient à joindre les deux bouts en travaillant dans un bar. Le fossé sociologique entre les deux personnages est béant ; leurs perceptions du passé sont tout aussi divergentes…
Si Esteban a souhaité rencontrer sa fille ce jour-là, c’est qu’il a une proposition à lui faire : il aimerait lui offrir le premier rôle de son prochain film, un drame historique censé se dérouler au Sahara espagnol des années 1930. Un moyen pour lui, sans doute, de se rapprocher de sa progéniture qu’il a perdue de vue depuis trop longtemps et de se faire pardonner ses absences et comportements passés.
Le mur du réel
Hélas, nous dit Sorogoyen à travers son film, le cinéma n’a pas vocation à réparer les êtres ni à révolutionner la nature humaine, contrairement aux fadaises bien-pensantes que l’on entend régulièrement dans les festivals. Loin de rabibocher le père et la fille, le tournage va conforter cette dernière dans l’image déplorable que ses souvenirs d’enfance lui avaient laissée de lui : fat, complaisant, égocentrique et un tantinet dominateur, Esteban ne supporte pas la moindre contrariété et répercute sur le plateau de tournage de Fuerteventura les tensions familiales au point de s’aliéner les techniciens. Néanmoins empathique envers ses personnages – il l’a suffisamment prouvé avec ses précédents films –, Rodrigo Sorogoyen salue les efforts de ce père et de cette fille qui ont tout fait « pour que cela marche ».
Au-delà même de son sujet, qui est maîtrisé de bout en bout, L’Être aimé offre un tableau pertinent, et magnifiquement mis en scène, du cinéma, de ses pratiques népotiques et de l’ambiance qui règne parfois sur un plateau de tournage lorsque le réalisateur se pare d’auteurisme et d’intellectualisme tandis que ses équipes mal payées suivent le mouvement sans trop y croire, juste pour avoir de quoi bouffer à la fin du mois.
Bercé d’illusions, Esteban Martinez risque bien, paradoxalement, d’avoir besoin de ce projet cinématographique pour se confronter au réel.o ■ o PIERRE MARCELLESI
4 étoiles sur 5.
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l’Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l’Université de Paris Nanterre













