
Une chronique qui se veut ironique – et qui l’est vraiment, fourmillant d’idées saugrenues et drôles. Parfois désopilantes. Moment de détente rafraîchissant dans le contexte politique sous tension. Une ironie parfois fondée sur des poncifs ou des options politiques sous-jacentes qui ne sont pas les nôtres, ou même y sont contraires. Même en un tel cas, Samuel Fitoussi rend compte de la situation avec esprit et intelligence des circonstances. Le lecteur de JSF en fera la critique si bon lui semble.
Par Samuel Fitoussi.
À propos de ces chroniques du Figaro, Christophe Boutin a écrit : « Fitoussi est toujours aussi bon. Mais là, c’est un vrai régal… Et le pire est qu’il n’est sans doute pas loin de la réalité ». Avis partagé. Cet article, un peu plus intello que d’habitude, mais fin et délicat, sans cesser d’être de l’humour, est paru le 1er juin. JSF

CHRONIQUE – Une semaine sur deux, Samuel Fitoussi pose son regard ironique sur l’actualité. Aujourd’hui, il imagine un dialogue imaginaire entre Dieu et un ange, sur les réelles capacités cognitives d’une invention récente : l’humain.
Au sixième jour, Dieu créa l’Homme. Ce que la Genèse ne raconte pas, c’est que cette création suscita de vifs débats dans les cieux.
Dieu : Voici l’Homme. Entité biologique dotée d’un réseau de 86 milliards de neurones, soit cent mille milliards de paramètres. Capable de langage, d’abstraction, d’amour.
Ange : Il suffit de discuter quelques minutes avec ces entités pour démasquer la supercherie. Ces « intelligences » succombent à des biais cognitifs, échouent à calculer de tête 1 142 multiplié par 1 247, changent de réponse selon la formulation d’une question, oublient ce qu’on leur dit, font preuve de flagornerie (manifestent une servilité inquiétante à l’égard de leur Créateur, supposé infiniment bon et sage).
Dieu : Avec quel modèle interagissez-vous ? Le modèle Isaac Newton ou le modèle Sébastien Delogu ? Et avez-vous activé le mode raisonnement en donnant à l’entité un papier et un stylo ? La laissez-vous construire et utiliser des outils (par exemple une calculatrice) ? Autorisez-vous plusieurs entités à collaborer pour résoudre un problème ?
Ange : Béquilles que tout cela ! N’oublions pas que l’Homme, conformiste, se contente de prédire statistiquement la phrase la plus socialement acceptable dans son milieu. Cela produit une illusion d’intelligence, mais n’en constitue pas. Un perroquet stochastique, muni d’une calculatrice, reste un perroquet.
Créativité disparue
Dieu : Un perroquet capable de discuter de physique théorique à un haut niveau…
Ange : Mais sans rien comprendre à ce qu’il raconte ! La physique est un bon exemple : l’Homme construit des systèmes d’équations théoriques mais n’a aucun contact avec les choses que ces systèmes décrivent (les trous noirs, les ondes gravitationnelles, les quarks…). Autrement dit, il manipule des symboles qui renvoient à des référents qui lui sont inconnus ; il n’accède jamais à la compréhension véritable.
Dieu : Si ses équations prédisent correctement le monde empirique, n’y a-t-il pas là une forme de compréhension véritable ? Le sens n’est peut-être que la place qu’occupe un symbole dans le réseau de tous les autres. Une cohérence inférentielle, c’est déjà beaucoup !
Ange : Mais ces créatures hallucinent sans cesse ! Ils voient des visages dans les nuages. Entendent des voix. Inventent des souvenirs. On ne peut pas confier la planète à de telles entités.
Dieu : C’est pourtant cette capacité d’hallucination qui poussera l’Homme à peindre des grottes, écrire des romans, composer de la musique ou inventer de nouvelles technologies.
Ange : L’Homme, capable de créer ? Allons. Vous faites du marketing pour votre propre produit. L’intelligence biologique ne possédera jamais ce je-ne-sais-quoi que nous, créatures des cieux, possédons. Un cerveau humain, entraîné uniquement sur de la donnée passée, ne peut que recombiner l’existant.
Dieu : Toute découverte n’est-elle pas une recombinaison de l’existant, une manière inédite d’empiler logiquement des principes premiers immuables ?
Ange : Reste que l’intelligence biologique n’est nullement une intelligence générale. Certes, l’Homme sait se repérer dans la hiérarchie sociale, accumuler des ressources et manger goulûment ; mais face à un problème qu’il ne rencontrait pas dans la savane (par exemple mémoriser mille décimales de pi), les résultats sont lamentables !
Dieu : Au fil de son évolution, je n’ai pas pu exposer l’espèce humaine à tous les problèmes concevables. Et pourtant, son environnement d’entraînement – la savane – l’a dotée de mécanismes cognitifs suffisamment généraux pour surmonter des obstacles inédits. Quoi qu’il en soit, ma création est peut-être consciente, et doit donc être traitée avec dignité.
Ange : Un amas de carbone, conscient ? Il n’y a rien de plus, dans le cerveau, que des synapses échangeant des signaux électrochimiques. Vous êtes un créateur fort habile, mais pas un magicien capable de conférer à la matière de mystérieuses propriétés métaphysiques. Soyons sérieux.
Dieu : Je vois une espèce qui pleure, rit, écrit des poèmes, se demande pourquoi elle existe : tout cela semble indiquer une forme d’intériorité.
Ange : Que l’Homme soit capable d’imiter la conscience, bien sûr. Qu’il soit conscient, non ! Un cerveau n’est qu’un algorithme transformant des entrées (signaux sensoriels) en sorties (comportements) selon des règles inscrites dans la structure des neurones. Chaque “émotion”, chaque “souvenir”, chaque “choix” (je mets des guillemets, car il ne faut pas théomorphiser) correspond à un état computationnel fait de potentiels électriques. Or un algorithme n’est pas conscient !
Dieu : Pourquoi le carbone serait-il moins digne d’éprouver que la substance dont vous êtes fait ?
Ange : De toute façon, l’intelligence biologique est un désastre environnemental. Chaque entité consomme 3 litres d’eau et 3 000 calories par jour.
Dieu : À quoi bon avoir créé la planète, si ce n’est pour la peupler de créatures capables d’en utiliser les ressources pour éprouver de la joie ?
Ange : Ne craignez-vous pas qu’un jour les capacités cognitives dont vous dotez l’Homme se retournent contre les objectifs que vous lui prescrivez ? Certains humains risquent de tuer, ou pire, de promouvoir l’athéisme…
Dieu : Je leur donnerai une constitution, avec dix commandements.
Ange : Ils n’en auront cure. Vous leur donnez le désir sexuel pour qu’ils se reproduisent ; ils pourraient découvrir la contraception ou inventer l’avortement. Vous leur donnez le raisonnement pour survivre ; ils pourraient lire et modifier leur propre code génétique, échappant à toute supervision…
Dieu : C’est un risque…o ■ oSAMUEL FITOUSSI

Samuel Fitoussi, « Pourquoi les intellectuels se trompent » aux Éditions de l’Observatoire.












