
Le professeur spécialiste non seulement de criminologie mais aussi de géopolitique, Xavier Raufer (nom de plume de Christian de Bongain d’après l’essai de Jean-Michel Décugis, Pauline Guéna et Marc Leplongeon publié chez Grasset en 2020 La Poudrière) vient de signer un texte pour la revue Conflits(mai 2026). Il y est question du conflit actuel au Proche-Orient.

Deux stratégiques goulots d’étranglement : les détroits d’Ormuz (±44km) et Bab el-Mandeb (la « Porte des larmes »), ± 39 km. Ensemble, 25% des échanges maritimes mondiaux ; s’ils sont bloqués en même temps, désastre économique annoncé. Or la guerre Iran-États-Unis-Israël, renforce le risque d’un blocus Mer rouge – canal de Suez. Ébranlé par la résistance farouche d’un régime iranien dont son ami Netanyahou lui avait garanti la chute, façon fruit mûr, au premier choc violent, le président Trump alterne à présent la carotte (négociations) et la trique : « anéantir » l’Iran, rien que ça.
Mais les chefs de l’Iran islamique gardent leur calme, car ils connaissent leur ennemi. Cas fréquent dans les élites à Téhéran : début 2026, vit encore aux États-Unis une partie de la famille du général Qassem Soleimani, chef notoire des Gardiens de la révolution, (tué par un drone américain près de Bagdad en janvier 2020). À l’inverse, combien de généraux américains ont-ils des proches à Téhéran ? Connaissent-ils cette ville comme leur poche ? Aucun sans doute.

Lucides sur l’écrasante supériorité du Pentagone mais forts de leur savoir sur la psychologie et les réactions de Washington, les dirigeants iraniens jouent-ils ainsi, longtemps à l’avance, sur tous les registres de la stratégie indirecte. Leur objectif numéro un, Bab el-Mandeb et le chantage d’une crise énergétique-économique – d’autant plus réaliste qu’ils sur place l’allié al-Ansar. D’usage appelée les « Houthis », cette rugueuse armée de montagnards yéménites est elle aussi chi’ite (mais pas de la variante perse).
Selon des sources de terrain suivant de près ces Houthis, ils assemblent à présent une diabolique coalition à cheval du détroit de Bab-el-Mandeb : les pirates somaliens d’abord ; plus une mosaïque de terroristes-djihadistes opérant de la corne de l’Afrique au golfe d’Aden, dans les provinces éclatées de l’ex-Somalie : Puntland, Somaliland, etc. :
– Al-Shabab (Nom complet Harakat al-Shabab al-Moudjahidine, Mouvement de la jeunesse djihadiste combattante), entité salafiste affiliée à al-Qaïda, opérant en Somalie et alentours depuis vingt ans et plus ; aussi,
– Al-Qaïda dans la Péninsule arabe (AQAP), active dans les zones grises du Yémen et jadis entraî- née-équipée par les Taliban du sud-Afghanistan,
– L’État islamique/province de Somalie (EIPS), scission des Shabab en Somalie du nord.

Comment, diront les naïfs, des sunnites fanatiques alliés à des chi’ites arabes yéménites – eux- mêmes affiliés à d’autres chi’ites, Perses en plus ? Eh bien oui – et les maîtres du Grand Jeu de Téhéran n’en sont pas à leur coup d’essai : depuis au moins l’an 2000, tous les grands chefs ou presque d’al-Qaïda ; et ceux des successifs avatars de l’État islamique – d’abord, abu Musab al-Zarqawi et la proche famille d’Oussama ben Laden. Ce, au nom de l’implacable règle de la guerre en Orient – où nul tiers-exclu n’existe : l’ennemi de mon ennemi (du moment) est (pour l’instant) mon allié – qu’il soit un « Takfiri » sunnite ou un « rafida » chi’ite – qualificatifs réciproque- ment injurieux – est secondaire.
Qu’ont fait les Houthis pour s’attirer les bonnes grâces de cette inquiétante coalition ? D’abord, ils leurs ont fourni à tous des GPS précis, de l’armement sophistiqué, des munitions et explosifs : à la pêche, on dit « appâter ». Puis ils ont invité ces moudjahidine et pirates à venir s’entraîner au Yémen, juste en face dans le golfe d’Aden.
Ainsi, notamment depuis le port d’Eyl, au Puntland (leur « capitale »), ces pirates peuvent désormais traquer les navires de commerce au large, dans l’océan Indien, et les frapper plus sûrement. D’où, la piraterie reprend dès 2025 : 5 attaques vers la corne de l’Afrique. Fin avril 2026, trois navires sont captifs des pirates, dont le « MT Eureka », tanker capturé le 2 mai au large du Yémen, près de l’île de Socotra ; le 22 avril, c’est le tour du « Honour 25 ».

Des navires ciblés au petit bonheur ? Non : quand on connaît l’actuelle hostilité entre Téhéran et les Émirats arabes unis, il n’est pas indifférent que le MT Eureka, propriété d’une société émiratie et chargé de plus de 20 000 barils de diesel, soit parti du port émirati de Fujairah (frappé par des missiles iraniens début mai 2026).
Ainsi, le golfe étant bloqué, plus les livraisons de la péninsule arabe se rabattent-elles sur les ports de la Mer rouge, plus ces navires risquent-ils de tomber sur la coalition de pirates, miliciens et terroristes en embuscade vers Bab-el-Mandeb. Et pas besoin d’un blocus hermétique : encore deux-trois navires capturés, mitraillés ou coulés par drones-suicide, et les compagnies d’assurances cesseront de couvrir le risque Mer rouge.
Dès lors, dans les faits, la tenaille dont les deux branches sont Ormuz et Bab el-Mandeb se refermera sur 25% du commerce mondial – sous l’œil intéressé des navires-espions chinois bourrés d’électronique, à présent à l’orée de Bab el-Mandeb, dans le port érythréen d’Assab. Gageons que cette éminente menace figure au menu des négociations à éclipses entre Washington et Téhéran, plus ou moins en cours à Islamabad, Pakistan. o ■











