
En se fondant sur une explication généalogique, philologique et contextuelle de la célèbre formule sur «l’expropriation des expropriateurs» qui, figurant à la fin de la section sur la « tendance historique de l’accumulation capitaliste », passe pour en délivrer les conclusions politiques, l’universitaire communiste Balibar en arrive à souligner que l’auteur du Capital était imprégné de prophétisme. Quant à Balibar lui-même, il va jusqu’à qualifier notre époque d’apocalyptique. Notre intention n’est nullement de promouvoir le marxisme, d’ailleurs moribond, mais de signaler l’importance des soubassements religieux au sein des idéologies modernes, athées, prétendument imperméables aux antiques croyances, qu’elles jugent archaïques, dépassées, rétrogrades. — Je Suis Français

Cette formule, une des plus célèbres du Capital, est aussi l’une des plus énigmatiques. Je voudrais en faire l’objet d’une exégèse à la fois littéraire, philologique, philosophique, politique, et même théologique, non pas pour le plaisir de l’érudition, mais pour formuler quelques-uns des problèmes que doit affronter
aujourd’hui l’idée d’une alternative au capitalisme, alors que celui-ci est entré dans une phase à bien des égards «apocalyptique» de transition historique vers une sorte de «capitalisme absolu». Partons du contexte immédiat dans lequel figure cette formule, et commençons par restituer ce qui la précède et la suit immédiatement :

Ce qu’il faut exproprier désormais, ce n’est plus le travailleur indépendant travaillant en économie propre pour son compte, mais le capitaliste qui exploite un grand nombre de travailleurs [Was jetzt zu expropriieren, ist nicht länger der selbstwirtschaftende Arbeiter, sondern der viele Arbeiter exploitierende Kapitalist]. Cette expropriation s’accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste elle-même, par la centralisation des capitaux […]. Parallèlement à cette centralisation ou à cette expropriation d’un grand nombre de capitalistes par quelques-uns, se développent, à une échelle toujours croissante, la forme coopérative du procès de travail, l’application consciente de la science à la technique, l’exploitation méthodique de la terre, la trans formation des moyens de travail en moyens de travail qui ne peuvent être employés qu’en commun, l’économie de tous les moyens de production, utilisés comme moyens de production d’un travail social combiné, l’intrication de tous les peuples dans le
réseau du marché mondial et, partant, le caractère international du régime capitaliste. À mesure que diminue régulièrement le nombre de magnats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce procès de mutation continue s’accroît le poids de la misère, de l’oppression, de la servitude, de la dégénérescence, de l’exploitation, mais aussi la colère d’une classe ouvrière en constante augmentation, formée, unifiée, et organisée par le mécanisme même du procès de production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave au mode de production qui a mûri en même temps que lui et sous sa domination. La centralisation des moyens de production et la socialisation du travail atteignent un point où elles deviennent incompatibles avec leur enveloppe capitaliste. On la fait sauter. L’heure de la propriété privée capitaliste a sonné. On exproprie les expropriateurs [Die Expropriateurs werden expropriiert]. Le mode d’appropriation capitaliste issu du mode de production capitaliste, la propriété privée capitaliste donc, est la négation première de la propriété privée individuelle, fondée sur le travail fait par l’individu. Mais la production capitaliste engendre à son tour, avec l’inéluctabilité d’un processus naturel, sa propre négation. C’est la négation de la négation [Es ist Negation der Negation]. […] La transformation de la propriété privée morcelée, fondée sur le travail propre des individus en propriété privée capitaliste est naturellement un processus incomparablement plus long, plus rude, plus difficile que la transformation de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un système de production social, en propriété sociale. Dans le premier cas, il s’agissait de l’expropriation de la masse du peuple par un petit nombre d’usurpateurs; ici, il s’agit de l’expropriation d’un petit nombre d’usurpateurs par la masse du peuple [Dort handelte es sich um die Expropriation der Volksmasse durch wenige Usurpatoren, hier handelt es sich um die Expropriation weniger Usurpatoren durch die Volksmasse]1.
Évidemment, ce qui frappe d’abord, c’est l’insistance de Fremdwörter venant du vocabulaire politique français (exploitieren, expropriiren, Usurpatoren) là où, naturellement, existent des mots allemands dont Marx aurait pu se servir. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un relâchement, car tout le livre I du Capital fait preuve d’une précision terminologique et d’une constante recherche de style dans la langue allemande. En outre, ces paragraphes constituent la conclusion politique de tout l’ouvrage, et c’est ainsi qu’ils ont été mémorisés et utilisés dans la tradition socialiste. Mais la difficulté surgit aussitôt : s’agit-il vraiment d’une «conclusion »?

Oui, évidemment, en ce sens que la «dialectique» de l’expropriation des expropriateurs constitue l’aboutissement de ce qui a été décrit comme le processus de transformation des rapports sociaux. C’est pourquoi, de façon hautement symbolique, Marx ajoute à la thèse de l’expropriation des expropriateurs une note qui fait référence au Manifeste du parti communiste (rédigé vingt ans plus tôt, en 1847), où figure notamment la phrase clé: «La bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs [Sie produziert also vor allem ihre eignen Totengräber]. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables…» C’est une façon de dire: ce qui, autrefois, semblait n’être qu’une prophétie, était en réalité une vue d’avenir tout à fait réaliste. L’analyse de la «tendance historique de l’accumulation capitaliste» exposée dans Le Capital, sur la basse de sa «critique de l’économie politique», lui apporte maintenant un fondement scientifique, indiscutable. La connaissance des «lois» de développement du capitalisme et l’annonce de la révolution prolétarienne se rejoignent précisément en ce point.
Et pourtant… quelque chose «cloche» dans une telle lecture, qui ouvre la porte à l’une des grandes énigmes du marxisme, et plus généralement du socialisme moderne. C’est tout simplement le fait que cette «conclusion révolutionnaire » marquant la fin de l’argumentation de Marx n’est pas située à la fin du
livre ! Elle ne constitue que la dernière section de l’avant-dernier chapitre sur «la soi-disant accumulation originelle ». Et ce chapitre est encore suivi par un autre, portant sur «la théorie moderne de la colonisation», auquel il faut avouer que– à tort peut-être– les lecteurs n’ont pas prêté beaucoup d’attention. Comment expliquer ce décalage, qui empêche la «fin» de l’argumentation d’occuper la place «finale»? On pourrait penser que le décalage s’explique simplement par le fait qu’en réalité la fin du livre I n’est pas la fin véritable de l’ouvrage entier: Marx projetait deux autres volumes, restés à l’état de brouillons après sa mort. Sans doute pensait-il que ces volumes suivraient à brève échéance, et que les leçons pratiques de l’ensemble pourraient alors être tirées. Mais cette suggestion se renverse : en réalité, au moment où ses nombreuses années d’étude aboutissent à un premier résultat cohérent, Marx a pensé qu’il lui fallait anticiper les conclusions de l’ensemble, relatives au «dépassement» du capitalisme sous l’effet de ses «contradictions» internes– d’autant que le volume paraissait à peine trois ans après que le mouvement ouvrier international s’était doté d’une organisation, l’International Workingmen’s Association, dont il est le secrétaire. C’est à elle et, à travers elle, aux militants d’une cause prolétarienne en plein développement, qu’il destine cette démonstration. A quoi bon, alors, en «cacher» les résultats
dans un chapitre interne?

Mais en suggérant ainsi une dissimulation, nous soulevons une autre hypothèse– et j’avoue qu’elle m’a longtemps paru satisfaisante. Elle consiste tout simplement à invoquer la censure. Comme d’autres révolutionnaires, Marx a dû toute sa vie ruser avec cette institution: Le Capital (livre I) a paru en 1867 chez un éditeur de Hambourg qui devait soumettre ses publications à l’autorisation préalable de la censure prussienne. Il n’est pas invraisemblable que Marx se soit dit alors : ces fonctionnaires de police regarderont le début et la fin, ils n’y comprendront rien et croiront qu’il s’agit d’un ouvrage «scientifique», inaccessible au peuple, et ils le laisseront passer. Mais les militants, eux, découvriront l’annonce qui leur parlera directement de leurs espoirs et de leurs objectifs politiques…
Je ne crois plus tout à fait à cette explication, parce que je pense qu’il y a une difficulté intrinsèque à propos de la «conclusion» des analyses du Capital, que la forme «dialectique» de la négation de la négation ne suffit pas à résoudre. Or cette difficulté a eu d’immenses conséquences dans l’histoire des utilisations du marxisme, dont l’effet n’est pas encore effacé aujourd’hui. C’est pourquoi il faut aller au fond des difficultés, et même des énigmes, qui se cachent dans la formule de «l’expropriation des expropriateurs», et tenter d’en proposer (comme aurait dit Althusser) une «lecture symptomale», révélatrice de l’incertitude et de l’inachèvement dont elle est le signe. o ■o (À suivre)
1Traduction française par Jean-Pierre Lefebvre, Le Capital, livre I, Paris, Puf, «Quadrige», 1996, pp. 856-857. La traduction Roy de 1872, revue par Marx, comportait la phrase exclamative: «C’est l’expropriation des expropriateurs !» Voir Karl MARX, Das Kapital, Erster Band, Dietz Verlag, Berlin, 1975, Band 23, S. 791.

Paru dans la Revue de métaphysique et de morale (2018/4. N° 100, pages 479 à 490) aux Éditions Presses Universitaires de France. Article disponible intégralement et gratuitement en ligne sur cairn.info












