
Le prince Eudes d’Orléans, duc d’Angoulême et frère cadet du Comte de Paris, publie hebdomadairement « La France dans le temps long, une lettre hebdomadaire d’analyse consacrée à cette France-là : celle qui dure, qui se transforme, qui résiste ou qui cède au fil des siècles. Chaque semaine, un texte qui invite à lire le présent à la lumière du temps long. » Plusieurs articles ont déjà été publiés, tous empreints de cet esprit très capétien. Nous reproduisons aujourd’hui le dernier paru, en précisant aux lecteurs de Je Suis Français qu’ils peuvent s’abonner à cette lettre hebdomadaire, dont chaque livraison est d’un grand intérêt et d’une haute tenue. — Je Suis Français
De Bougainville à La Pérouse : le roi qui voulait que la France voie le monde

En ce 21 janvier 1793, quelques instants avant que la lame tombe, Louis XVI aurait posé une dernière question, restée dans la mémoire collective comme un aveu de grandeur méconnu : « A-t-on des nouvelles de Monsieur de La Pérouse ? » Cette interrogation, venue d’un roi déchu à la face d’un peuple qui l’avait condamné, dit quelque chose d’essentiel sur cet homme que l’histoire a trop souvent réduit à ses maladresses politiques. Elle dit qu’il y avait en Louis XVI un souverain tourné vers l’avenir, curieux du monde, passionné de science et de mer — et que cette passion fut, peut-être, l’une de ses formes les plus sincères d’ambition pour la France.
I. UN ROI QUI LIT BOUGAINVILLE
Tout commence avec un livre. En 1771, Louis-Antoine de Bougainville publie son Voyage autour du monde, récit de la première circumnavigation française accomplie entre 1766 et 1769 à bord de La Boudeuse et de L’Étoile. Le jeune Louis — qui deviendra Louis XVI en 1774 — le dévore. Ce n’est pas un caprice de dilettante : le futur roi y trouve la confirmation de ce qui l’anime déjà, cette conviction que la connaissance du globe est inséparable de la grandeur d’un État.
Le Voyage autour du monde de Bougainville n’est pas seulement un récit d’aventure. C’est un document scientifique et philosophique d’une rare densité, porté par une écriture sobre et précise — celle d’un homme, selon ses propres mots, « voyageur et marin ». Dans sa lettre dédicatoire au roi, Bougainville écrit avec une modestie calculée que son expédition, première de cette espèce entreprise par les Français, a été conduite sous les auspices royaux. Cette formule est plus qu’une politesse : elle ancre l’exploration maritime dans la légitimité monarchique.
Ce que Louis XVI retient de Bougainville, c’est un modèle. L’expédition avait embarqué des savants aux côtés des marins — des astronomes, des botanistes, le naturaliste Philibert Commerson — inaugurant une forme d’exploration à la fois militaire et scientifique qui deviendra sa marque de fabrique. Elle avait aussi démontré les lacunes : pas de grandes découvertes territoriales, pas de routes commerciales nouvelles, mais une accumulation de connaissances géographiques et naturelles qui constituait, à long terme, un capital inestimable.
II. UN MONARQUE DE CABINET ET DE CHANTIER NAVAL
Louis XVI n’est pas le roi que la légende républicaine a voulu imposer : un homme falot, rivé à ses serrures, incapable de décision. La réalité est plus nuancée, et par certains aspects, plus impressionnante. À Versailles, il dispose d’un cabinet privé de géographie où il dessine lui-même des cartes sur une table spécialement conçue. Il possède entre douze et quinze cabinets scientifiques privés, abritant maquettes de vaisseaux, expériences de physique et de chimie. La mécanique, l’horlogerie, l’astronomie : autant de disciplines qu’il pratique avec une réelle compétence, loin de la posture de celui qui sait sans pratiquer.
Sa passion pour la marine se traduit concrètement. En juin 1786, il effectue le seul voyage officiel de son règne en province — à Cherbourg, pour assister à l’immersion du neuvième cône de béton destiné à construire la grande rade artificielle. Ce chantier pharaonique, qu’il a personnellement voulu, donnera à la France l’un des ports militaires les plus puissants d’Europe. Cherbourg lui en est tellement reconnaissante qu’une rue porte encore aujourd’hui son nom — la seule rue Louis XVI de France. Il voit la mer pour la première fois ce jour-là. La chose dit tout : un roi qui n’avait jamais vu la mer, mais qui en comprenait les enjeux mieux que beaucoup de ceux qui y avaient navigué.
Cette curiosité n’est pas déconnectée du monde. Elle s’inscrit dans un contexte précis : la rivalité franco-britannique sur les mers, la montée en puissance des voyages de James Cook, le souvenir des défaites coloniales du traité de Paris de 1763. La France a perdu le Canada, l’Inde, ses positions dans les Antilles. Il faut reconstruire, repartir, retrouver une présence sur les océans. Bougainville a ouvert la voie. Louis XVI entend la prolonger.
III. LA PÉROUSE, OU L’AMBITION MISE EN MER
En 1783, après la guerre d’Indépendance américaine qui a restauré une part de la fierté maritime française, Louis XVI décide de lancer l’expédition la plus ambitieuse de son règne. Il choisit Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, capitaine distingué lors des opérations contre les établissements anglais de la baie d’Hudson. Le 26 juin 1785, dans sa bibliothèque de Versailles, le roi reçoit le navigateur pour lui remettre en mains propres un document exceptionnel : le Mémoire du Roi.
Ce mémoire, rédigé en grande partie sous le contrôle personnel de Louis XVI, est un plan exhaustif en cinq parties couvrant l’itinéraire, les objectifs commerciaux, les directives scientifiques, les règles de conduite à adopter envers les populations rencontrées, et les précautions sanitaires pour les équipages. Sa lecture révèle un esprit méthodique et profondément humaniste : le roi y insiste sur le traitement respectueux des peuples indigènes, fidèle à l’esprit des Lumières qui imprègne son règne. Ce n’est pas le document d’un monarque belliqueux cherchant à conquérir — c’est celui d’un souverain qui veut comprendre.
Le 1er août 1785, deux frégates quittent Brest : La Boussole et L’Astrolabe. À leur bord, plus de deux cents personnes dont dix-sept scientifiques — astronomes, botanistes, ethnologues, cartographes. L’expédition parcourt le Pacifique, longe les côtes d’Amérique, gagne l’Alaska, la Chine, le Japon, l’Australie. En 1788, les dernières lettres de La Pérouse parviennent en France depuis Botany Bay. Puis plus rien. Les deux frégates se sont brisées sur les récifs de Vanikoro, dans les îles Santa Cruz. Il faudra attendre 1827 pour que le capitaine irlandais Peter Dillon découvre les débris de l’expédition.
IV. LA DERNIÈRE QUESTION
Louis XVI meurt le 21 janvier 1793 sans avoir jamais su ce qu’était devenu La Pérouse. L’anecdote de sa dernière question — « A-t-on des nouvelles de Monsieur de La Pérouse ? » — est apocryphe selon les historiens : aucun témoin direct ne l’a consignée avec certitude. Mais sa persistance dans la mémoire collective n’est pas un hasard. Elle cristallise quelque chose de vrai sur cet homme : qu’aux portes de la mort, son esprit se tournait encore vers le large.
Cette fidélité à l’exploration jusqu’au bout a quelque chose de poignant qui dépasse l’anecdote. En 1791, alors que la Révolution l’a transformé à l’état de roi constitutionnel, Louis XVI signe encore les ordres envoyant l’amiral d’Entrecasteaux à la recherche de La Pérouse. Un roi déchu, surveillé, qui continue d’honorer ses engagements envers l’exploration scientifique. La cohérence de l’homme, dans la défaite, mérite d’être notée.
Ce que révèle ce fil conducteur — de la lecture de Bougainville à la préparation de l’expédition de La Pérouse, du chantier de Cherbourg aux instructions humanistes du Mémoire du Roi — c’est un projet politique cohérent que la tourmente révolutionnaire a rendu illisible. Louis XVI avait une vision de la France : une puissance maritime et scientifique, capable de rivaliser avec l’Angleterre sur les mers comme sur les connaissances. Une vision qui, paradoxalement, annonce les grandes expéditions scientifiques du XIXe siècle, de Dumont d’Urville à Bonaparte en Égypte.
V. CE QUE LA MONARCHIE TRANSMET
La question n’est pas de réhabiliter Louis XVI contre la Révolution dans un procès à rebours. Elle est plus simple, et plus sérieuse : que faisons-nous de la complexité d’un règne que nous avons réduit à son épilogue sanglant ? Un roi peut être à la fois incapable de gérer une crise politique et visionnaire dans sa conception du rayonnement national. Ces deux réalités coexistent sans se contredire.
Ce que Bougainville et La Pérouse nous rappellent, c’est que la monarchie française — dans ses meilleurs moments — savait mobiliser l’État autour d’un projet de long terme. Les expéditions de découverte ne rapportent rien dans l’immédiat. Elles coûtent cher, elles durent des années, elles peuvent se terminer en catastrophe. Mais elles construisent une présence dans le monde, une réputation scientifique, une connaissance accumulée qui servira longtemps après. C’est une vision qui suppose de la patience et de la continuité — deux qualités que nos démocraties modernes ont parfois du mal à s’offrir.
La phrase attribuée à Louis XVI sur l’échafaud pose une question qui reste entière : qu’avons-nous conservé de cette capacité à nous projeter au-delà du présent immédiat, à investir dans la connaissance du monde sans en attendre un retour à court terme ? La République, héritière de la Révolution, a, elle aussi, financé de grandes expéditions scientifiques. Elle a construit ses propres formes de rayonnement. Mais la rupture de 1793 a aussi brisé quelque chose : cette continuité dynastique qui permettait à un projet — commencé sous Louis XV avec Bougainville, poursuivi sous Louis XVI avec La Pérouse — de traverser les règnes et de s’inscrire dans la durée.
L’histoire n’est pas un tribunal. Mais elle est un miroir. Et dans ce miroir, la silhouette d’un roi curieux du monde, tenant une carte dans les mains, mérite d’être regardée en face — sans la déformer dans un sens ni dans l’autre.o■
Eudes d’Orléans
« A-t-on des nouvelles de Monsieur de La Pérouse ? » Phrase apocryphe attribuée à Louis XVI, 21 janvier 1793
SOURCES ET RÉFÉRENCES
1. Louis-Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L’Étoile (1771). Lettre au Roi, Discours préliminaire. Éditions Saillant et Nyon, Paris, 1771.
2. Étienne Taillemite, Les découvreurs du Pacifique : Bougainville, Cook, Lapérouse, Gallimard, Paris, 1987.
3. Catherine Gaziello, L’expédition de Lapérouse (1785-1788) : réplique française aux voyages de Cook, Comité des travaux historiques et scientifiques, Paris, 1984.
4. Château de Versailles, « Louis XVI donnant ses instructions à La Pérouse, 29 juin 1785 », Nicolas-André Monsiau (1817), huile sur toile. Commentaire disponible sur histoire-image.org.
5. Château de Versailles, « Les sciences à Versailles » — exposition virtuelle, chateauversailles.fr, consulté en 2025. Sur les cabinets scientifiques privés de Louis XVI et sa passion pour la géographie.
6. Wikipedia, « Expédition de La Pérouse », fr.wikipedia.org — sur la préparation de l’expédition, le Mémoire du Roi du 26 juin 1785, et la disparition à Vanikoro.
7. Ouest-France, « La seule rue Louis XVI en France est à Cherbourg », 2018 — sur le voyage de 1786 et l’héritage urbain du port de Cherbourg.
8. Vox Gallia, « L’expédition de La Pérouse, un voyage sans retour » — sur les cabinets scientifiques de Louis XVI (12 à 15 cabinets) et la préparation de l’expédition.
9. Bibliothèque nationale de France, essentiels.bnf.fr — « Voyage autour du monde de Bougainville » — sur la réception du livre et son influence sur Louis XVI.
10. Mémoire du Roi pour le sieur de La Pérouse, 26 juin 1785. Disponible via Éditions de Londres, editionsdelondres.com.
© Prince Eudes d’Orléans, 2026, article “Louis XVI et l’horizon des mers”, 31 mai 2026 in Substack : https://lafrancedansletempslong.substack.com
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