
« Ainsi, un assassinat, à première vue sordide, s’avère avoir un fond théologique. Pour les deux assassins, le P. Hamel était une sorte d’hérétique. Il méritait d’être éliminé. »
Par Rémi Brague.

COMMENTAIRE – Cette tribune de Rémi Brague est publiée dans Le Figaro de ce samedi, jour de la commémoration du dixième anniversaire de l’assassinat du père Hamel. L’énoncé que nous avons mis en exergue des propos de Rémi Brague nous dispense, nous semble-t-il, de tout commentaire. Son mérite est sans doute de mettre en lumière une opposition de fond entre notre civilisation et celle des deux assassins, telle qu’elle ne peut plus être comprise par la société civile issue de la modernité, en raison de sa propre vacuité. o J.S.F.
Il y a dix ans, le 26 juillet 2016, le prêtre Jacques Hamel était assassiné dans l’église de Saint-Étienne-du-Rouvray. Par-delà son atrocité, cet attentat islamiste est unique par le dialogue théologique qui s’est engagé juste après le drame entre les deux djihadistes et les religieuses présentes, analyse le philosophe et historien*.
*Rémi Brague est membre de l’Institut de France, normalien, agrégé de philosophie et professeur émérite de philosophie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

Dix ans se sont écoulés depuis que le P. Jacques Hamel a été égorgé par deux musulmans qui croyaient par-là affirmer que Dieu est plus grand, en arabe Allah akbar ! Des événements semblables se sont produits avant et après, non plus sur la personne d’un prêtre, mais sur celle de laïcs, chrétiens ou non. Ainsi l’assassinat de Samuel Paty, très répercuté par les médias, et souvent très bien, comme dans l’excellent film L’Abandon.
Dans l’assassinat de Samuel Paty, c’est l’action de ce dernier, qui, sciemment déformée, avait servi de prétexte. Celui du P. Hamel, en revanche, ne semble pas avoir eu d’autre raison que ce que celui-ci était, à savoir prêtre de l’Église catholique. Être tué pour ce que l’on est, et non pour ce que l’on a fait – ou plutôt pour ce qu’un tiers a cru qu’on l’avait fait -, rappelle des souvenirs. Au Moyen Âge, les Juifs pouvaient échapper à la persécution en renonçant à leur religion, sincèrement ou seulement du bout des lèvres. Au moment de la Shoah, ils ne furent pas massacrés en raison de leur religion, mais à cause de caractéristiques supposées physiques par une pseudo-biologie. Ceux qui évoquent à tout bout de champ les années 1930 feraient bien de méditer ce parallèle.
Je ne poserai ici qu’une seule question : qu’est-ce que le meurtre du P. Hamel a de spécifique ? Qu’est-ce qui, donc, le rend tout spécialement mémorable ?
Si l’on considère la quantité des victimes, ce crime n’est qu’une poussière, si on le compare avec ce qui se passe ailleurs, par exemple au Nigeria.
Il a été tué en tant que chrétien ? Mais ce fut le cas des 21 ouvriers coptes que les bourreaux de l’État islamique ont égorgés en Libye (février 2015). Ils avaient commencé par faire le tri, les séparant de leurs collègues musulmans. Ils ont donc bien été tués parce qu’ils étaient chrétiens, et pour aucune autre raison.
La victime était un prêtre ? Mais le P. Hamel est loin d’être le seul à avoir été tué. En cette seule année 2016, 28 prêtres le furent à cause de leur foi.
Selon les témoins, les dernières paroles du P. Hamel auraient été : « Va-t’en, Satan ! » Nommer ainsi celui qui est cause du péché et de la mort est devenu rare. Mais le P. Hamel n’est pas le seul à avoir osé nommer celui dont la plus belle ruse est de faire croire qu’il n’existe pas. Il a eu en effet un émule prestigieux en la personne du pape François, qui a surpris en parlant à plusieurs reprises du démon et de son action. Je dirais donc que ce qu’il y a de vraiment unique est ce qui s’est passé après que les deux assassins ont égorgé le P. Hamel et laissé pour mort le témoin qu’ils avaient initialement forcé à filmer la scène. Ils ont discuté avec les trois religieuses qui avaient assisté à la dernière messe du prêtre. Le dialogue que le P. Hamel pratiquait activement dans le cadre d’un « comité interconfessionnel » a pris ainsi, sans lui, et bien sûr malgré lui, une dimension très concrète.
Cela permet de jeter un coup d’œil dans l’esprit de ces deux djihadistes, de connaître leur ameublement intellectuel. À vrai dire, la lecture du Livre saint de l’islam et des déclarations du Prophète y suffirait en principe. Et maintenant bien des ouvrages mettent à la disposition des lecteurs francophones l’interprétation de ces enseignements par des imams populaires. Reste qu’il est intéressant d’en observer la réfraction radicalisée dans de jeunes cerveaux.
Ils ont parlé politique, non sans confondre « Arabes » et « musulmans », non sans faire porter à tous les Français la responsabilité des décisions du gouvernement de la France, en l’occurrence intervenir en Syrie.
Quant à la religion, une religieuse à qui ils demandaient si elle connaissait le Coran leur dit y apprécier les versets où il est question de la paix. Réponse : « La paix, c’est ça qu’on veut. » On reconnaît là un islam authentique, puisque celui-ci aime à se définir comme une religion de paix.
Pour les deux assassins, laisser les musulmans en paix signifiait en l’occurrence laisser l’État islamique réaliser ses projets de domination du Moyen-Orient arabe.
En un sens, il y a ici une banale évidence, car personne ne veut, personne n’a jamais voulu la guerre. Ce que chacun veut, c’est la soumission pacifique d’un adversaire qui se couche sans résister et vous abandonne son territoire et ses biens. Si l’on peut y arriver sans un combat coûteux en argent et en sang, c’est tant mieux. Pour les deux assassins, laisser les musulmans en paix signifiait en l’occurrence laisser l’État islamique réaliser ses projets de domination du Moyen-Orient arabe.
Les deux terroristes ont enfin parlé théologie. Ils montraient par là qu’ils n’étaient pas des brutes incultes, ou de ces « déséquilibrés » qu’on évoque très souvent. Il s’agissait de deux musulmans articulés, jeunes, certes – 19 ans -, mais avertis des principes de leur religion. Ils connaissaient en particulier ce que les sources autorisées de l’islam disent du christianisme.
Un des terroristes dit à sœur Huguette : « Jésus ne peut pas être homme et Dieu. » Il montrait par-là une connaissance correcte du dogme chrétien défini au concile de Chalcédoine (451) : Jésus-Christ est « vrai homme et vrai Dieu ». Il allait même plus loin dans la connaissance du christianisme que le Coran, qui se contente de prendre le contre-pied du dogme défini au concile de Nicée (325) : Dieu « n’a pas engendré et n’a pas été engendré » (CXII, 3).
On répète que le Dieu islamique est au-dessus de toute pensée humaine. Rien de plus vrai, et même de plus banal, puisque l’islam partage cette affirmation avec le judaïsme, le christianisme, et même la philosophie néoplatonicienne. La formule coranique que je viens de citer se trouve d’ailleurs déjà chez des néoplatoniciens. Mais là où il s’agit de penser Dieu, l’islam n’hésite pas à appliquer à Dieu des concepts empruntés à l’expérience humaine. Pourquoi Dieu ne peut-il pas avoir un fils ? Parce que, pour engendrer un enfant, il faut une femme. Dans notre expérience humaine, un père est un mâle, qui a besoin d’une femelle à féconder. Or, il n’y a pas de Madame Dieu. Tel est le raisonnement du Coran : « Comment aurait-il un fils, alors qu’il n’a pas de compagne ? » (VI, 101). Pour le christianisme, Dieu est le Père absolu, mais il n’est pas mâle – ce qui, soit dit en passant, ôte au masculinisme toute justification théologique.
Ainsi, un assassinat, à première vue sordide, s’avère avoir un fond théologique. Pour les deux assassins, le P. Hamel était une sorte d’hérétique. Il méritait d’être éliminé. Une mauvaise théologie donne des prétextes pour mourir et tuer. Une bonne théologie donne des raisons de vivre et de faire vivre. o ■ o REMI BRAGUE











