
Lors des dernières élections, le pays légal s’est une fois de plus autoproclamé. Le pays réel, lui, a payé le carburant au prix fort, et n’est pas allé voter.
Par Abdessamad Naimi

Charles Maurras distinguait le petit pays constitutionnel, qui vit de la politique et s’identifie au gouvernement parce qu’il en tire son aliment, du pays réel, celui qui travaille. Transposé au Maroc de 2026, le schéma tient, à ceci près que la monarchie n’est pas ici l’adversaire du réel : elle en est la continuité la plus ancienne. L’adversaire, c’est le théâtre électoral.
Le scrutin a reconduit l’arithmétique connue. Une majorité oligarchique, rurale dans son assise, impopulaire malgré ses résultats, face à une opposition plus urbaine, incompétente ou inféodée — Frères, gauches de comptoir, clientèles d’ambassades. Le taux de participation s’est établi autour de 38 %. Six millions d’électeurs sur près de seize millions d’inscrits. Le reste, c’est-à-dire la majorité, a préféré vaquer.
Or cette majorité silencieuse n’est pas un résidu. Elle va des ménages du privé aux professions libérales, en passant par le petit entrepreneur qui déclare, paie et ne reçoit rien. C’est elle qui tient le pays : l’école privée faute de public tenable, le litre à 17 dirhams, la facture, le silence. Les promesses, elles, visaient le lumpen-prolétariat urbain et la micro-notabilité rurale — exactement les clientèles dont vit le pays légal. Élections dites représentatives qui ne furent, pour reprendre la formule, que des coalitions d’intérêts organisées par de petits notables inquiets de leur prébende.
Le pays réel a horreur de la politique. Il demande moins d’assistance que de paix, moins de programmes que de ne pas être rançonné. Le pays légal, lui, en a la passion : il en vit. D’où ce résultat tragi-comique.
Ceux qui produisent ne décident pas ; ceux qui décident ne produisent pas. La démocratie représentative, dans sa version marocaine, atteint ici une perfection presque théorique : elle représente ceux qui se font représenter, et ignore le reste avec une constance admirable.
On objectera les provinces du Sud, où l’on vote. Là où l’attachement national est concret, le bulletin a un sens. Ailleurs, il sanctionne un marché de voix. Changer d’étiquette ne change pas le marché. Tant que le suffrage demeurera universel dans la forme et censitaire à rebours dans les faits (le cens étant ici l’abstention des productifs), le Parlement restera la chambre d’enregistrement du pays légal.
Le vrai correctif n’est pas une énième alternance de sigles. Il consisterait à faire coïncider, autant que possible, la représentation et la contribution. Le pays qui travaille n’a pas besoin qu’on lui parle. Il a besoin qu’on cesse de le prendre pour le décor du théâtre. o ■o ABDESSAMAD NAIMI












