
Par Mathieu Bock-Côté.
COMMENTAIRE JSF — Cette chronique du Figaro est parue le 10 octobre. Pourquoi la révolte lycéenne penche-t-elle si naturellement à gauche ? MBC va chercher la réponse au-delà des slogans : dans une société où déconstruire est devenu une vertu et transmettre presque un soupçon. Une jeunesse peut jouer à la révolution sans grand risque ; une autre, attachée à l’héritage, devient aussitôt suspecte. Cette asymétrie mérite qu’on s’y arrête. On pourra dire que MBC n’a pas parlé de ceci ou de cela. Il nous semble avoir traité son sujet dans un esprit, si l’on veut bien lire, dont la trame profonde se rattache à la Tradition. — JSF
CHRONIQUE – La jeunesse privilégiée embrasse les théories de la gauche radicale et prétend se porter au secours d’Omar, Kevin et Matteo. Comme s’il fallait bien que jeunesse se passe à gauche.

Depuis quelques jours, une partie de la jeunesse privilégiée a décidé de rejoindre la kermesse lycéenne. Sans surprise, car nous sommes habitués à ce qu’Elwan, Gonzague, Eustache, Philémon et leurs copains embrassent la théorie radicale du jour pour vivre l’effervescence révolutionnaire, en prétendant se porter au secours d’Omar, de Kevin et de Matteo. Rien ne nous semble plus naturel que de voir la jeunesse anonner des slogans vaguement communistes, comme s’il fallait bien que jeunesse se passe à gauche.
Un mouvement de recul est pourtant nécessaire et devrait s’accompagner d’une simple question : pourquoi à gauche plutôt qu’à droite ? Qu’est-ce qui rend le langage de la révolution si attrayant chez ces jeunes gens ? S’agit-il seulement de mauvaise conscience bourgeoise ? Il y a bien évidemment le charme de la radicalité, qui excite les jeunes âmes en quête d’absolu. On peut, à 16 ans, se sentir inspiré par Jean-Luc Mélenchon, on ne sait pas comment il pourrait en aller de même pour Olivier Faure. Qui, enfant, s’est dit qu’il deviendrait un apparatchik pontifiant ?
À cet âge, on ne saurait embrasser la société telle qu’elle est, la politique doit être poétique, on s’enivre de slogans. Mais on ne saurait non plus se marquer à vie du sceau des parias – encore moins dans un monde où une conversation Messenger à 17 ans peut vous suivre toute votre vie. Il faut embrasser une radicalité qui ne vous conduira pas à la faucheuse sociale. Si vous embrassez la gauche radicale, cela ne vous arrivera pas. On ne vous reprochera jamais d’avoir vénéré Trotski ou vu du génie chez Badiou.
Car la gauche radicale n’est pas étrangère au progressisme bon chic bon genre. Elle en est l’expression désinhibée. Il y a une connexion profonde entre la gauche radicale et le centrisme technocratique : les deux voient le monde avec le même regard – c’est ce qu’on pourrait appeler la jurisprudence des législatives de 2024. Disons-le autrement : le centre gauche est bien plus proche de l’extrême gauche que du centre droit. La première en représente la prochaine étape, le second, une forme politique retardataire.
Pour comprendre cette dynamique, il faut fouiller dans les profondeurs morales de la conception de l’émancipation portée par les Lumières, qui est encore la nôtre. Il faut revenir sur les origines de la religion moderne, car la modernité, en un sens, est une religion qui a transféré le sacré dans la société, en invitant l’homme à la recréer, comme s’il avait sur elle une souveraine emprise – cela suffit à nous rappeler que le totalitarisme est un fondamentalisme de la modernité
.La tradition peut étouffer, il est bien de tailler ses branches. Mais, au terme de ce mouvement, l’homme bascule dans le vide, son propre néant le terrifie. Il se jette alors sur l’Autre magnifié pour retrouver une certaine densité existentielle, même si elle est parodique.
L’homme doit s’arracher au monde d’hier pour renaître dans une virginité délivrée du péché originel. Il doit déconstruire, tout déconstruire : sa religion, sa patrie, la culture générale, sa langue et, désormais, jusqu’à son identité sexuelle. La déchristianisation appelle la dénationalisation qui appelle la déculturation qui appelle la désexualisation. Aucune frontière ne tiendra. Le reniement de soi devient une forme d’élévation spirituelle. L’homme déconstruit est le nouvel homme nouveau.
Un temps, cela pouvait être grisant : la tradition peut étouffer, il est bien de tailler ses branches. Mais, au terme de ce mouvement, l’homme bascule dans le vide, son propre néant le terrifie. Il se jette alors sur l’Autre magnifié pour retrouver une certaine densité existentielle, même si elle est parodique. C’est pour cela qu’on voit tant de jeunes Français antinationalistes se transformer en nationalistes étrangers dès qu’ils voient l’occasion de brandir un drapeau palestinien. L’Autre est rédempteur.
Cette vision du monde est dominante à la fois dans les lieux producteurs de savoir, comme l’université, et dans les médias, qui fixent les paramètres de la conscience collective. Elle structure mentalement l’appareil d’État, qui est le plus grand agent de socialisation de la population que l’histoire ait connu. Mais, depuis la Vendée jusqu’aux populismes de notre temps, on sait le commun des mortels réfractaire à cette rééducation anthropologique. Toujours il se révolte, toujours on le mate. Aujourd’hui, on le nomme extrême droite.
C’est ainsi qu’on disqualifie cette autre jeunesse qui fait plus que jamais l’expérience d’une dépossession ressentie dans sa chair. Celle-là, on ne lui pardonnera rien, d’autant que la tradition qu’elle voudrait ressaisir est réduite à une pathologie, et raccrochée par un travail de falsification historique aux horreurs du dernier siècle. Mais toute réaction vive commence par une génération sacrificielle, qui fécondera de son existence perdue ou mutilée la révolte qui suivra, demain. Je précise que ce n’est pas cette jeunesse qui détruit tout depuis dix jours. C’est pourtant elle qu’on juge la plus dangereuse. Les casseurs ont droit à notre tendresse, mais les mauvaises pensées ne seront pas tolérées. o ■o MATHIEU BOCK-CÖTÉ

Les Deux Occidents, Mathieu Bock-Côté, La Cité, 288 p., 22 €. sdp











