
Entretien par Quitterie de Prémesnil.
« Face aux blocages et aux émeutes, la philosophe Bérénice Levet accuse les adultes d’avoir « signé la reddition »
Cet entretien est paru hier 13 octobre dans Boulevard Voltaire. Nous ne voulons pas manquer d’en proposer la lecture aux amis et habitués de Je Suis Français. Nous n’ajouterons pas de commentaire aux propos toujours fermes, justes et vigoureux de Bérénice Levet. — Je Suis Français

Sur le plateau de La Grande Confrontation, sur LCI, Bérénice Levet a répondu au jeune Elwan, élève de 17 ans qui lui demandait si les professeurs favorables aux revendications lycéennes n’étaient pas légitimes, qu’ils avaient « défait l’école et l’institution scolaire ».
Docteur en philosophie et auteur de Libérons-nous du féminisme ! (L’Observatoire) et de La Théorie du genre ou Le Monde rêvé des anges (Grasset), notamment, elle reçoit, depuis, des menaces. Entretien.
Quitterie de Prémesnil. Dans La Grande Confrontation, sur le plateau de LCI, Elwan vous a demandé si les professeurs « d’accord avec les revendications lycéennes » n’étaient pas légitimes. Vous avez répondu qu’ils avaient « défait l’école et l’institution scolaire ». Est-ce la pédagogie soixante-huitarde que vous visiez ?
Bérénice Levet. Le grand basculement date de la décennie 1970. Avec l’alibi de la liberté et d’une créativité originelle de l’enfant, les adultes en général, les professeurs en particulier, ont renoncé à leur rôle d’intercesseur, ils ont commencé à douter de leur légitimité. Le film de Claude Pinoteau, La Gifle, qui date de 1974, avec Lino Ventura et Isabelle Adjani, est à cet égard fort intéressant, et singulièrement une réplique. Jean, interprété par Ventura, professeur de géographie dans un lycée parisien, décide de se retirer de l’enseignement et de se vouer à l’écriture. Sa décision suscite l’incompréhension de la femme qui partage sa vie. Il s’en explique alors et peint en quelques mots le désarroi qui est celui de sa génération face à la jeunesse nouvelle : « Tu vois, décrit-il lumineusement, deux ou trois fois, je suis entré dans une classe, des grands, et puis quand j’en suis sorti, une heure après, je me suis dit que j’avais encore beaucoup de choses à leur apprendre… et je ne savais plus comment. Une heure de ma vie, une heure de la leur, ce n’est pas la même heure. »
On voit comment les adultes ont signé la reddition. Ils ont renoncé à transmettre l’héritage comme trésor – il est faux de dire que les grands auteurs, les grandes œuvres de l’esprit ne sont plus inscrites au programme des collégiens et des lycéens, ils y sont mais ils sont mis à égalité avec un article de presse, un slameur. Ils ne se sont plus donnés pour mission de former des héritiers, des êtres qui aiment suffisamment ce qui a été commencé par leurs ancêtres pour prendre le relais, pour en continuer la chronique, en préserver l’esprit.
Les dés sont pipés car les adultes sont comme tétanisés par la hantise d’être en retard sur la jeunesse alors que c’est précisément parce que nous sommes porteurs du vieux monde que nous lui sommes salutaires.
Cette crise des lycéens est d’abord une crise des adultes. On a beaucoup glosé sur le contraste entre deux jeunesses. D’un côté, celle qui avait réservé un accueil fervent au pape Léon XIV, de l’autre, celle qui, à quelques jours de distance, s’indigne, revendique, « bloque » les établissements scolaires – quand elle ne les incendie pas. Génération Léon contre génération blocus. Mais il est un autre contraste qui aurait mérité, qui mériterait de retenir l’attention et d’être médité : celui entre deux figures de l’adulte. D’un côté, le pape, inscrivant la jeunesse dans une histoire, l’appelant à servir, servir Dieu naturellement et chercher le Vrai, le Bien le Beau ; bref, une parole qui les rappelle à leur qualité d’homme.
Et puis, de l’autre côté, les adultes tels qu’ils s’illustrent depuis le début du mouvement lycéen, flattant la jeunesse. Chef de l’État, ministres, parents, professeurs, journalistes approuvant le mouvement des lycéens, leur donnant la parole, suspendant les cours « pour un temps de démocratie interne ». Jeunesse appelée d’un côté, jeunesse flagornée de l’autre ! Quand admettra-t-on que nos jeunes gens s’étiolent à force de bienveillance, d’empathie !
Q. P. Nous sommes passés de « l’Instruction publique » à « l’Éducation nationale ». Comment se différencient ces deux intitulés et quelles en sont les conséquences ?
B. L. Les conséquences sont multiples. L’institution scolaire change de sens, ses prérogatives s’élargissent. Parler d’instruction publique, c’est mettre l’accent sur la transmission des connaissances, la formation de l’esprit. L’éducation, elle, revient à la famille, et si l’école est si mal en point, c’est déjà que les professeurs se retrouvent face à des élèves qui n’ont pas été éduqués, qui n’ont pas été humanisés, civilisés par les interdits, par l’apprentissage des règles, des normes, des limites.
Mais il est un autre point : cette substitution est lourde de sens et porte l’empreinte du progressisme et de son idole de l’émancipation, libérer l’enfant de sa famille, de ses parents, de leur autorité, de leurs « préjugés ».
La notion d’Éducation nationale donne implicitement congé aux parents, leur retire leur autorité et dit implicitement la captation de l’enfant par l’État. Sous couvert de combattre le déterminisme social, les inégalités, le futur homme devient la chose de l’État et, désormais, des « causes sociétales ».
Q. P. Vous dites qu’il n’y a « pas d’égalité » entre un élève et un enseignant. Comment définir, alors, le meilleur rapport entre eux, pour le bien de chacun ?
B. L. L’égalité n’a en effet rien à faire à l’école. La démocratie, moins encore. Le débat non plus – on ne débat qu’entre pairs. On doit prêter à l’élève l’aspiration à s’élever, à grandir, à s’élargir, et non l’obsession de l’égalité.
Au cœur de l’institution scolaire, la grandeur, le bonheur aussi d’apprendre, de s’enrichir avec tous les efforts que cela requiert. « Nous sommes nés à quêter la vérité », disait Montaigne ; à quêter le beau aussi, et il nous appartient à nous, professeurs, d’éveiller cette recherche, ce besoin, en mettant nos élèves au contact des grandes choses.
Si nous ne sommes pas possesseurs d’un savoir que l’élève ne possède, et d’un savoir qui a nourri les générations qui nous ont précédés, un savoir ratifié, autorisé par les siècles, non par les maîtres de l’heure, si ce savoir ne nous distingue pas, quelle légitimité avons-nous à occuper la place qui est la nôtre en tant que professeur ?
Le rapport entre le maître et l’élève doit être de distance et aussi d’admiration – l’élève doit aspirer à posséder le savoir que lui délivre son professeur. Ce qui fait le professeur – et le rend insubstituable -, je dirais que c’est l’incarnation. L’élève doit sentir combien la discipline que vous enseignez, les œuvres que vous leur donnez à connaître, à comprendre et à aimer, vous sont, pour vous-même, nourricières, revêtent un caractère vital.
Q. P. Après l’émission, vous avez reçu des menaces. De quoi s’agit-il, exactement ? Vous ont-elles surprise ?
B. L. Je tombe des nues, car je ne rappelle jamais que des vérités d’évidence, le fondement même de l’école, de la nécessité de la transmission – et pour la continuité historique de notre pays et pour l’enfant appelé à devenir un homme. Or, oser dire de l’enfant et de l’adolescent qu’ils sont vides, creux, aplanis sur le présent, dans une parfaite coïncidence avec eux-mêmes, incarcérés dans la prison de leur moi, et que c’est à la faveur des actes de transmission qu’ils se séparent d’eux-mêmes, se redressent, s’étoffent, entrent dans la dimension de la profondeur, est regardé et attaqué comme blasphématoire.
Or, que ce fût Hannah Arendt ou Simone Weil, que soutenaient-elles, sinon que l’enfant reçoit l’essentiel de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle des communautés auxquelles il appartient : la famille, l’école, l’Église ?
En même temps, je ne devrais pas être surprise, car j’ai suffisamment analysé la chose, retracé, dans mon Crépuscule des idoles progressistes (Stock), la généalogie de ce sacre de l’enfant, originellement créateur, riche d’un monde, le sentiment de perte de légitimité des adultes dans leur rôle d’intercesseurs, de « représentants » d’une réalité plus vaste et plus haute que la leur – la société, la patrie, les grandes œuvres de l’esprit, Dieu -, leur hantise d’être en retard sur la jeunesse; pour savoir que toutes ces vérités avaient perdu leur parfum d’évidence.
Mais au regard du spectacle, désolant, que nous offre la jeunesse – son mal-être, assurément – mais à n’avoir que soi comme horizon, à n’être l’obligé de rien ni de personne, comment en irait-il autrement ? Comment goûter cette vie ? Je veux croire que nous allons finir par nous réveiller, prendre la mesure de la tragédie de nos oublis. A-t-on jamais aussi mal connu l’homme, l’être humain ? Ce dont il a besoin pour devenir digne de son humanité et aussi, pour qui croit au Ciel, digne de son statut de créature, fait à l’image et à la ressemblance de Dieu ? ■

Quitterie de Prémesnil
Etudiante en journalisme













Claude Lévi-Strauss avait tout dit au début des années 80.
Créativité et éducation traditionnelle
(…) Une question se pose d’abord : quelle société, autre que la nôtre, s’est interrogée sur ce sujet ? On n’en voit guère, et, même chez nous, le souci d’encourager les dons de création de l’enfant semble d’apparition récente; il date au plus de quelques décennies. Aurions-nous donc découvert soudain les vices d’un système d’éducation traditionnel ? Le nôtre remonte, comme on sait, aux jésuites, et il a pris forme vers le xviie siècle. Or, les créateurs n’ont manqué ni à ce siècle, ni aux suivants, et la proportion des individus qui se sont manifestés de façon très précoce fut bien plus grande alors, que ce qu’on peut voir aujourd’hui. Tant que l’enseignement secondaire se maintint à son apogée, c’est-à-dire dans la dernière moitié du xixe siècle et au début du xxe, les témoignages demeurèrent rares d’élèves qui se dirent bridés ou étouffés par la formation reçue au lycée. En revanche, beaucoup firent preuve d’une maturité et d’un don déjà créateur qu’on chercherait avec peine chez nos modernes lycéens. Des hommes tels que Jaurès, Bergson, Proust, se sentirent, autant qu’on puisse savoir, parfaitement à l’aise au lycée. En classe de philosophie, de première même, c’étaient déjà des esprits mûrs, des personnalités en pleine possession de leurs moyens. (…)
Sans doute s’agit-il là d’un temps où l’enseignement secondaire, public ou privé, était réservé à une minorité. Mais si l’on étend, comme il se doit, la notion de création à d’autres types d’activités que celles d’ordre scientifique ou littéraire, on ne voit pas que, asservi aux règles pointilleuses des anciennes corporations, l’apprentissage technique ou artistique ait stérilisé les capacités d’invention. Il suffit d’évoquer les peintres de jadis, formés à la rude école des ateliers, et l’éblouissante floraison des ébénistes du xviiie siècle qui, passés maîtres, ont marqué chacun leur art et leur temps. Bien que transmises par voie d’autorité au fil des générations, les techniques artisanales furent, pendant des siècles, très favorables à la création. Même à ceux dont le nom n’est pas resté attaché à une invention, un style ou une manière, elles permirent de trouver la joie dans le travail, et d’y investir ce que la nature leur avait accordé de goût et de talent. (…)
Contrairement à ce que le titre de la table ronde paraissait impliquer, il ne semble donc pas que le problème de l’enfant créateur résulte de l’imperfection d’un vieux système pédagogique. Pendant longtemps le système qui est encore théoriquement le nôtre l’a résolu de façon satisfaisante. Si nous découvrons aujourd’hui qu’un problème se pose, la raison n’en est pas que le système fut mauvais. Il était aussi bon qu’un système collectif peut l’être, mais il s’est détérioré et, pour des raisons extérieures à sa nature, il s’est maintenant effondré. Avant d’être pédagogique, le problème de l’enfant créateur se pose en termes de civilisation. (…)
Créativité et transmission des savoirs dans l’école du xxe siècle
On sait aussi pourquoi, en accueillant une clientèle de plus en plus nombreuse, l’enseignement secondaire a vu sa qualité compromise tant au niveau des maîtres qu’à celui des élèves. Non pas seulement, d’ailleurs, à cause du gonflement des effectifs et des programmes surchargés. La naissance et le développement de ce qu’on appelle la communication de masse ont profondément altéré les conditions dans lesquelles le savoir se transmettait naguère. Il ne filtre plus lentement d’une génération à l’autre au sein du milieu familial ou professionnel, mais se propage avec une rapidité déconcertante dans le sens horizontal et sur des plans entre lesquels apparaissent des solutions de continuité : désormais, chaque génération communique avec tous ses membres beaucoup plus aisément qu’avec celle qui la précède ou la suit. Fidèle encore à l’ancienne formule, l’école se voit débordée de toutes parts et, du fait que la famille a perdu une de ses fonctions essentielles, l’école ne peut plus prolonger cette fonction et l’élargir. Elle n’est plus en mesure de servir, comme autrefois, de relais entre le passé et le présent dans le sens vertical et, dans le sens horizontal, entre la famille et la société.
Plusieurs participants à la table ronde ont souligné avec raison qu’une réforme était nécessaire pour adapter l’école à cette nouvelle situation. Encore faut-il s’entendre sur les causes : ce qui rend la réforme opportune n’est pas que les méthodes traditionnelles furent mauvaises, mais que le contexte social, culturel et économique a changé. (…)
Il faudrait donc que nos éducateurs s’improvisent ethnographes d’une société qui n’est plus celle où les méthodes qu’ils ont apprises s’appliquaient. Mais si de nouvelles méthodes permettent d’intéresser l’enfant à ce qu’il fait, l’aident à comprendre et à goûter ce qu’on lui enseigne au lieu de l’apprendre par cœur, la finalité traditionnelle de l’école n’en sera pas modifiée. Pour l’enfant, il s’agira toujours d’apprendre; mieux, sans doute, et de façon plus intelligente qu’il n’y réussissait auparavant, mais tout de même d’apprendre, c’est-à-dire d’assimiler des connaissances et autres acquisitions du passé. (…)
Ce n’est pas le plus grave. En effet, on a eu souvent l’impression que, pour d’autres participants et certains éléments du public, c’était, de façon ouverte ou insidieuse, la mission traditionnelle de l’école qu’il s’agissait de contester. Comme si vouloir que l’enfant apprenne constituait à la fois une entreprise inutile et une atteinte à sa liberté; et comme si les ressources intellectuelles et la spontanéité propres à l’enfant se
suffisaient à elles-mêmes, excluaient toute contrainte et laissaient pour seul rôle à l’école de ne pas entraver leur libre développement. À l’appui de cette thèse, on a même entendu quelqu’un invoquer les travaux justement célèbres de Piaget. Le maître de Genève en aurait été sans doute fort surpris, car il n’a jamais prétendu que les structures mentales de plus en plus complexes qui apparaissent, selon lui, aux stades successifs du développement de l’enfant peuvent s’organiser et s’ordonner en l’absence de toute discipline externe. D’ailleurs, ces structures ont un caractère formel, et elles resteraient vides et inopérantes si elles ne s’exerçaient sur un acquis de connaissances qu’un des buts de l’école est d’approvisionner. (…)
Créativité et apprentissages
Quand nous nous extasions sur les dons créateurs du très jeune enfant, nous sommes donc, en bonne partie, victimes d’une illusion. Ces dons existent, mais tiennent à la coexistence, pendant cet âge précoce, d’un grand nombre de possibilités encore ouvertes que l’apprentissage et la maturation organique devront plus tard éliminer. (…) Les fonctions mentales résultent d’une sélection, laquelle supprime toutes sortes de capacités latentes. Tant qu’elles subsistent, celles-ci nous émerveillent à juste titre, mais il serait naïf de ne pas s’incliner devant cette nécessité inéluctable que tout apprentissage, y compris celui reçu à l’école, se traduit par un appauvrissement. Il appauvrit, en effet, mais pour en consolider d’autres, les dons labiles du très jeune enfant.
Supposons même que, dans certains cas privilégiés, ces dons se conservent, ainsi qu’on le dit de certains poètes ou artistes. Croit-on que même ceux-là tirent tout de leur seul fonds ? Comme si l’on pouvait imputer à Racine cette idée extravagante, j’ai entendu, pendant la discussion qui suivit la table ronde, invoquer la préface de Bérénice à l’appui. Mais faire quelque chose de rien — en quoi Racine dit que l’invention consiste — n’est, en aucune façon, faire quelque chose à partir de rien. Lui-même n’aurait jamais écrit Bérénice ni ses autres ouvrages, si, sur les bancs de l’école, il n’avait appris par cœur Sophocle et Euripide, et si une longue intimité avec les Tragiques grecs, les poètes et les Comiques latins ne lui avait enseigné, comme il le souligne, à traiter un sujet peut-être mince en lui donnant une force dramatique. On ne crée jamais qu’à partir de quelque chose qu’il faut donc connaître à fond, ne fût-ce que pour pouvoir s’y opposer et le dépasser.
Cependant, les mêmes éducateurs qui trouvent admirable qu’on exerce l’enfant à se battre contre des objets matériels tels que pigments colorés, papier, pinceaux, terre glaise, planches et parpaings, s’indignent qu’on puisse lui demander de réagir, dans une composition française, au texte d’un auteur mort ou vivant, parce que, nous dit-on, l’enfant ne l’a pas lui-même pensé. Comment ne voit-on pas que la situation est la même ici et là ? Dans les deux cas, on invite l’enfant à se colleter avec une réalité ou un ensemble de réalités étrangères, de nature matérielle ou spirituelle; on attend de lui qu’il perçoive d’abord leurs propriétés caractéristiques, qu’il se les assimile ; enfin, contre les résistances qu’elles lui opposent — que ce soit pour les manipuler ou pour les comprendre — qu’il fasse œuvre personnelle en produisant une synthèse originale à partir de tous ces éléments. (…)
Qu’il n’y ait pas de contestation possible (s’il n’y a rien à contester) est une lapalissade ; mais elle a le mérite de souligner que la résistance et l’effort pour la vaincre sont nécessaires au même titre. Pour que Les Fleurs du mal et Madame Bovary pussent exister, il fallut d’abord Baudelaire et Flaubert, mais aussi une contrainte exercée hic et nunc, qui obligeât à des détours par les voies de l’imagination ; sinon, ces voies n’eussent peut-être jamais été ouvertes. Et, en tout cas, elles l’eussent été autrement. Car l’œuvre créatrice résulte d’un arbitrage et d’un compromis : entre l’intention première du créateur — mais, à ce stade, encore informulable — et les résistances qu’il doit vaincre pour l’exprimer. Ces résistances sont celles qu’opposent à l’artiste la technique, les outils, le matériau ; à l’écrivain, le vocabulaire, la grammaire, la syntaxe ; mais aussi, à tous les deux, l’opinion et les lois. Toute œuvre d’art est révolutionnaire, soit, mais elle ne peut l’être qu’en agissant sur ce qu’elle subvertit. (…) Le chef-d’œuvre est donc fait, tout à la fois, de ce qu’il est et de ce qu’il nie, du terrain qu’il conquiert et de la résistance qu’il rencontre. Il résulte de forces antagonistes qu’il compose, mais à la poussée et à la contre-poussée desquelles il doit cette vibration et cette tension que nous admirons en lui. (…)
Créativité et sociétés primitives
Les ethnologues étudient des sociétés qui ne se posent pas le problème de l’enfant créateur ; et l’école n’y existe pas non plus. Dans celles que j’ai connues, les enfants jouaient peu ou pas du tout. Plus exactement, leurs jeux consistaient dans l’imitation des adultes. Cette imitation les conduisait de manière insensible à participer pour de bon aux tâches productrices : que ce soit pour contribuer, dans la mesure de leurs moyens, à la quête alimentaire, prendre soin de leurs cadets et les distraire, ou pour fabriquer des objets. Mais, dans la plupart des sociétés, dites primitives, cet apprentissage diffus ne suffit pas. Il faut aussi qu’à un moment déterminé de l’enfance ou de l’adolescence une expérience traumatique se déroule, dont la durée varie selon les cas de quelques semaines à plusieurs mois. Entremêlée d’épreuves souvent très dures, cette initiation, comme disent les ethnologues, grave dans l’esprit des novices les connaissances que leur groupe social tient pour sacrées. Et elle met aussi en œuvre ce que j’appellerai la vertu des émotions fortes — anxiété, peur et fierté — pour consolider, de façon brutale et définitive, les enseignements reçus au cours des ans à l’état dilué. (…)
Enfin, il serait prudent de se méfier des buts qu’on s’assigne ou qu’on assigne, sans avoir précisé au préalable leur contenu. Qu’est-ce au juste qu’un créateur ? Faut-il prendre ce terme dans un sens objectif ou subjectif ? Le créateur est-il celui qui, de manière absolue, innove, ou celui qui éprouve de la joie à créer pour son compte, même si ce qu’il fait, d’autres l’ont fait avant ou le font aussi bien que lui ?
Les sociétés qu’étudient les ethnologues ont peu de goût pour la nouveauté : elles justifient leurs coutumes par l’antiquité qu’elles leur attribuent. Au moins pour celles dont l’effectif démographique ne dépasse pas quelques milliers d’individus et n’atteint parfois pas la centaine, l’idéal — impossible, bien sûr, à respecter — serait de rester telles que, selon les mythes, les dieux les ont créées à l’origine des temps. Pourtant, dans ces sociétés non industrielles, chacun sait créer par soi-même tous les objets artisanaux qu’il lui revient d’employer. Qu’on ne parle pas là d’une imitation instinctive : les plus humbles techniques des prétendus primitifs font appel à des opérations manuelles et intellectuelles d’une grande complexité qu’il faut avoir comprises et apprises, et qui, chaque fois qu’on les exécute, réclament de l’intelligence, de l’initiative et du goût. (…) À ces tâches, l’homme se consacre tout entier, il y investit son savoir, son adresse, sa personnalité; de même pour la potière ou la tisserande. Les différences avec l’ouvrage du voisin peuvent être minimes, indiscernables à l’œil non exercé. Le praticien les remarque, et elles inspirent à leur auteur une légitime fierté.
Enfant créateur dans un monde immédiatement consommable ?
En voulant faire de nos enfants des créateurs, souhaitons-nous seulement que, comme le sauvage ou le paysan des âges pré-industriels, il sache faire par lui-même ce que son voisin fait aussi, mais dans le respect de normes fixées une fois pour toutes, ou lui demandons-nous quelque chose de plus ? On réserverait alors le nom de création à ce qui, sur le plan matériel ou spirituel, représente une innovation véritable. Les grands novateurs sont, certes, nécessaires à la vie et à l’évolution des sociétés : outre qu’un tel talent pourrait — mais nous n’en savons rien — avoir des bases génétiques (excluant qu’il existe à l’état latent chez tout le monde), on doit aussi s’interroger sur la viabilité d’une société qui voudrait que tous ses membres fussent des novateurs. Il apparaît fort douteux qu’une telle société puisse se reproduire et moins encore progresser, car elle s’emploierait d’une manière permanente à dissiper son acquis. (…)
Nos enfants naissent et grandissent dans un monde fait par nous qui devance leurs besoins, prévient leurs questions, les abreuve de solutions. À cet égard, je ne vois pas de différence entre les produits industriels qui nous inondent et les « musées imaginaires » qui, sous forme de collections de livres de poche, d’albums de reproductions et d’expositions temporaires à jet continu, énervent et émoussent le goût, minimisent l’effort, brouillent le savoir : vaines tentatives pour calmer l’appétit boulimique d’un public sur qui se déversent en vrac toutes les productions spirituelles de l’humanité. Que, dans ce monde de facilité et de gaspillage, l’école reste le seul lieu où il faille prendre de la peine, subir une discipline, essuyer des vexations, progresser pas à pas, vivre, comme on dit, « à la dure », les enfants ne l’admettent pas parce qu’ils ne peuvent plus le comprendre. D’où la démoralisation qui les gagne, à souffrir toutes sortes de contraintes auxquelles la société et le milieu familial ne les ont pas préparés, et les conséquences parfois tragiques de ce dépaysement.
Reste à savoir si c’est l’école qui a tort, ou une société qui perd chaque jour davantage le sens de sa fonction. En posant le problème de l’enfant créateur, nous nous trompons de sujet : car c’est nous-mêmes, devenus consommateurs effrénés, qui nous montrons de moins en moins capables de création. Angoissés par notre carence, nous guettons la venue de l’homme créateur. Et comme nous ne l’apercevons nulle part, nous nous tournons, en désespoir de cause, vers nos enfants.
Craignons, toutefois, qu’en sacrifiant les rudes nécessités de l’apprentissage à nos rêveries égoïstes, nous ne finissions par jeter par-dessus bord l’école, avec tout ce qu’encore elle représente, et ne frustrions nos successeurs du peu qui reste solide et substantiel dans l’héritage que nous pouvons leur transmettre. Il serait aberrant de prétendre initier nos enfants à la création par les voies de l’art, en recourant à des méthodes pédagogiques inspirées par les fruits illusoires de notre stérilité. Reconnaissons du moins que nous cherchons là une consolation : en faisant de l’enfant la mesure du créateur, nous nous donnons à nous-mêmes une excuse pour avoir laissé l’art régresser au stade du jeu, mais sans prendre garde que nous ouvrons la porte à des confusions bien plus graves entre le jeu et les autres aspects sérieux de la vie. Hélas ! tout, dans la vie, n’est pas jeu. Due aux jeunes esprits qu’il nous incombe de former, c’est cette leçon fondamentale qu’on nous invite à taire pour la satisfaction, en vérité bien naïve, de justifier ce qu’on appelle encore art par les exercices attrayants dont, sous couleur de réforme pédagogique, il procure aux enfants l’occasion ; exercices auxquels, d’ailleurs, les adultes eux-mêmes peuvent trouver — sans plus — un assez vif agrément.
Claude Lévi-Strauss
Le regard éloigné, Plon, 1983, p. 357-370
Perso, je ne voie dans ces manifestations publiques que la suppuration du marxisme et donc de ses pseudopodes violents. En face des enseignants ahuris, souvent aigris et des castrats politiques infectés de même. ou se trouve la Liberté et comment ces écoliers peuvent ils respirer?