
Sur la crise lycéenne encore en cours, Bérénice Levet nous donne le fruit de sa réflexion dans cette tribune que Le Figaro publie ce samedi 17 octobre. Nous n’y ajouterons pas de commentaire. La crise des adultes qui s’y trouve si justement mise en lumière nous conduit seulement à nous rappeler la responsabilité écrasante de ceux — les Luc Ferry, les Baverez, les grands médias, les politiques — qui, après avoir tout fait pour l’exaltation de l’individualisme moderne, soi-disant émancipateur, après avoir prêché et organisé la dislocation de la famille, y avoir entravé l’autorité, après avoir justifié n’importe quelles libertés, n’importe quels égoïsmes, en viennent aujourd’hui, sans vergogne, face à la marée montante du chaos qui les effraie, à demander effrontément : « Que font les parents ? » Ce que vous en avez fait, tout bonnement. — Je suis Français.
Par Bérénice Levet.
TRIBUNE – La jeunesse va mal car elle n’a plus face à elle de véritables aînés, des êtres qui font autorité parce que leur parole vient de plus loin qu’eux-mêmes et qui transmettent la civilisation comme legs à faire sien, estime la philosophe*.
* Dernier livre paru : « Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt » (L’Observatoire, 2024). À paraître : « C’est chose fragile que l’humanité » (L’Observatoire).

On a beaucoup glosé sur le contraste entre deux jeunesses. D’un côté, celle qui avait réservé un accueil fervent au pape Léon XIV, de l’autre, celle qui, à quelques jours de distance, avec ses droits en bandoulière, s’indigne, revendique, « bloque » les établissements scolaires quand elle ne les incendie pas.
Mais il est un autre contraste qui aurait mérité et mériterait de retenir l’attention et d’être médité : celui entre deux figures de l’adulte. Deux manières de se rapporter aux jeunes générations. D’un côté, une jeunesse appelée, vouée – et le mot de vocation retrouve ici toute sa force – à des réalités supérieures ; de l’autre, une jeunesse flagornée.
D’un côté, en effet, le pape, inscrivant la jeunesse dans une histoire, instituant les jeunes Français, quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, comme des héritiers d’une longue histoire et l’appelant à servir, servir Dieu naturellement, mais aussi à chercher le Vrai, le Bien, le Beau, bref, une parole qui les rappelle à leur qualité et leur noblesse d’homme. Et puis, de l’autre côté, les adultes tels que nombre d’entre eux s’illustrent (ironie, on l’aura deviné) depuis le début du mouvement lycéen. Chef de l’État, premier ministre, ministre de l’Éducation nationale, journalistes, professeurs, parents, intellectuels : qui ne justifie pas le mouvement lycéen ?
Nos jeunes gens ne seraient pas écoutés, entendus ; ils seraient empêchés de s’exprimer – il faut une bonne dose de démagogie pour soutenir pareille fable. Et puis, le présent serait si sombre et leur avenir si enténébré, comment ne seraient-ils pas légitimement inquiets ? Est-ce réellement servir notre jeunesse que de la flatter dans sa « mobilisation », son « droit » de manifester, comme on va le répétant ? L’adolescence est l’âge lyrique par excellence – Milan Kundera s’en est fait le romancier : à 15 ans, à 16 ans, à 17 ans, on s’enivre de soi, on se grise de grands mots, on se regarde dans le miroir embellissant du « révolté ». Doit-on la laisser s’y enliser ?
La crise que nous vivons est en effet une crise de l’adulte, de ses prérogatives
Notre jeunesse va mal. Je le crois bien. Mais non pour les motifs compassionnels qui viennent d’être rappelés, mais parce que nous ne l’appelons plus jamais à se quitter, à se libérer d’elle-même afin d’être libre pour des réalités autres et plus hautes qu’elle. Partout, toujours, nous la renvoyons à elle-même. On lui prête le besoin impérieux de « se retrouver » dans les disciplines qui lui sont enseignées. L’identification a eu raison de l’élévation – je dois cette précieuse distinction à Patrice Gueniffey. Nous sommes perpétuellement à son chevet, la pressant de s’interroger sur son identité de « genre », sur sa sexualité, de s’ausculter, de se diagnostiquer. Chaque jour s’allonge la liste des « troubles mentaux » dont chacun serait susceptible d’être atteint (TSA, TDAH, HPI, spectre autistique, Asperger, que sais-je encore ?). Le pourcentage des collégiens et lycéens auxquels un tiers-temps est accordé lors des épreuves du brevet ou du baccalauréat implose !
L’école a perdu sa double raison d’être
La crise que nous vivons est en effet une crise de l’adulte, de ses prérogatives. Elle remonte à la décennie 1970 : la jeunesse est alors sacralisée et l’aîné est gagné par un sentiment d’illégitimité. Il appartient au vieux monde et il ne voit plus les vertus de cette appartenance. L’épaisseur temporelle qui le distingue en effet de ses enfants ou des élèves n’est plus une grâce mais un fardeau. « Loin de s’autoriser de ce qu’ils sont nos aînés pour devenir nos maîtres, ils prétendent aller à l’école chez nous », déplorait le jeune Proust, qui n’avait cependant encore rien vu de la flagornerie à venir des adultes. Qui s’autorise encore de son statut d’aîné pour relever cette jeunesse malheureuse ? Nous avons dit aux jeunes âmes : « Va, invente tes significations, invente ton savoir ! » et, ébaubis, nous les découvrons sans boussole. La parole d’autorité est normative, elle ordonne, commande et met en ordre. Quand reprendrons-nous la parole ?
Le principe d’égalité a pénétré l’école, comme la famille. Plus personne, ou presque, à partir de la décennie 1970, n’a voulu se regarder comme représentant, intercesseur d’une réalité autre et plus haute que la sienne propre. Il n’est plus d’adulte, plus d’adulte au sens fort du terme, des êtres qui, selon la belle image de Bergson, agissent « par délégation », par délégation de la société, des morts, de ceux qui ont bâti notre civilisation et/ou de Dieu. Des êtres qui font autorité parce que leur parole vient de plus loin qu’eux-mêmes.
Voici plus d’un demi-siècle qu’avec l’alibi d’une richesse, d’une liberté et d’une créativité originelles, nous avons renoncé à transmettre la civilisation historiquement constituée comme héritage, comme legs à faire sien et comme trésor, comme grandeur, comme modèle, comme plume dans laquelle tremper notre encre. Car il serait faux de dire que les auteurs et les œuvres du passé ne sont plus inscrits au programme. Ils le sont. Mais non comme signification, lumière, phare, non pour leur puissance de vérité, de révélation, mais comme technique, mécanique, dès le collège, l’élève se doit d’être expert en « analyse textuelle », bardé de tout un vocabulaire venu de la linguistique. Le bonheur du mot qui dit la chose, qui la découvre, la dévoile, quel collégien, quel lycéen pourrait en avoir même le soupçon ?
Si le présent nous désole, le passé nous console. Ne les en privons pas
Notre jeunesse perd le goût de vivre ? Elle perd foi dans l’avenir ? L’école, en tant que dépositaire et intercesseur des grandes œuvres et des grands accomplissements du passé, n’est-elle pas le lieu où elle peut précisément reprendre confiance ? De l’institution scolaire, on peut dire en effet ce que Malraux disait du musée : elle est un de ces lieux qui donnent la plus haute idée de l’homme. Par la grâce des œuvres qui sont transmises, de l’histoire qui est racontée – sans en occulter les pages sombres, assurément, mais enfin, nos ancêtres ont été d’admirables bâtisseurs, ce que nous ne sommes plus -, pourvu qu’elles ne soient pas établies en tribunal, nos jeunes âmes peuvent reprendre foi dans l’homme, dans ce qu’il peut. Si le présent nous désole, le passé nous console. Ne les en privons pas.
Le modèle d’éducation – d’éducation et pas seulement d’instruction – dont nous vivons, son socle anthropologique est faux et coupable. Oser soutenir, ainsi que je le fais, que l’enfant, comme l’adolescent, est vide, creux, aplani sur le présent, qu’il « reçoit » l’essentiel de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle des adultes, en tout premier lieu des parents et des professeurs, qu’il se lève, se relève par la grâce de cette transmission, est regardé et dénoncé comme blasphématoire. Nous l’enfermons dans sa suffisance. L’école a perdu sa double raison d’être : à l’égard de l’enfant d’abord, lui donner à connaître, à comprendre et à aimer la patrie dans laquelle il entre en naissant et dont il est appelé à répondre, acquérir une épaisseur temporelle qui n’est pas donnée avec la vie, n’être pas livré pieds et poings liés au présent et aux maîtres de l’heure ; et à l’égard de la patrie, prendre une assurance contre cette nouveauté qu’est l’enfant, former des héritiers, des continuateurs de ce qui a commencé par nos ancêtres, en renouveler la lettre mais en en préservant l’esprit.
Qu’on me permette une ultime précision. On pourrait m’objecter que Jean-Luc Mélenchon ou Greta Thunberg, keffieh sur les épaules, aussi appellent la jeunesse, lui confient une mission. Assurément. Mais c’est une mission toute négative. La France est en ruines, le fruit est mûr, il ne demande plus qu’à tomber, à vous de le faire tomber, leur enjoignent-ils en substance. La nouveauté que le leader de LFI exalte dans sa « nouvelle France », c’est une nouveauté qui ne se met en rien à l’école de l’ancienne France, une nouveauté dont l’ignorance est une vertu, et même une force. L’abolition du vieux monde est ainsi assurée.
Que nos lycéens se lèvent contre une école qui ne leur permet plus de posséder leur langue, leur histoire, qui ne leur rend plus Corneille ou Stendhal si nécessaires et délectables qu’ils en délaissent leurs réseaux sociaux, conscients de leur inanité, alors je serai avec elle. Tout le reste est écume des choses. o ■o BÉRÉNICE LEVET
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