
« La révolution, chez nous, c’est depuis deux siècles et demi une affaire de bourgeois, un privilège de classe comme le piano ou le latin, avec son ordre et sa caisse de retraite. »
Par Laurent Frémont.

Cette tribune est parue le 22 octobre dans Le Figaro. Les lecteurs de JSF la commenteront sur le fond, s’ils le souhaitent. Laissant heureusement de côté le cas ridicule, stupidement médiatisé, de Lola-Fleur Whittaker (Pujadas est spécialiste de ces niaiseries), Laurent Frémont signe des lignes que Gaxotte ou Bernanos auraient pu écrire. Et même Bainville, sur les mobiles et sur le destin des acteurs des processus révolutionnaires. Voilà qui, sous couvert d’un rappel historique, s’apparente, mutatis mutandis, à l’actualité brûlante — c’est le mot et la chose — des journées en cours. Comme dans la Petite semaine où on réclamait toujours que l’on tue ! — Je Suis Français.
TRIBUNE – Les critiques visant les origines sociales de Lola-Fleur Whittaker, la jeune militante LFI qui a récemment débattu face à David Lisnard, oublient que les révolutions ont presque toujours été menées par des enfants de la bourgeoisie parlant au nom du peuple, pointe le maître de conférences.
Laurent Frémont est maître de conférences à Sciences Po Paris.

Laissons Lola-Fleur tranquille. Depuis sa prestation télévisuelle, les réseaux ricanent et instruisent son procès en naissance : fille de bonne famille, au train de vie dispendieux, elle n’aurait aucun titre à parler pour le peuple opprimé. Curieux réquisitoire. Ce qu’on lui jette à la figure ressemble surtout à une lettre de recommandation. Faire grief à une révolutionnaire d’être née du bon côté, autant reprocher au notaire d’avoir fait son droit. La révolution, chez nous, c’est depuis deux siècles et demi une affaire de bourgeois, un privilège de classe comme le piano ou le latin, avec son ordre et sa caisse de retraite.
La maison est fondée en 1789, et par des avocats. Sur les bancs du tiers état, la basoche fait à peu près les deux tiers de l’effectif. Tocqueville a expliqué pourquoi la révolte vient d’eux plutôt que des plus misérables : les droits féodaux pesaient moins en France qu’ailleurs, et on les y haïssait davantage, « de telle sorte que leur joug a paru le plus insupportable là où il était en réalité le moins lourd ». Le royaume regorgeait d’avocats sans causes. Ces gens de robe abolissent les privilèges au nom du peuple, puis se penchent sur son cas avec une sollicitude remarquable. 1791 : la Constitution prive de vote les plus pauvres, baptisés « citoyens passifs » (on appréciera l’adjectif). La même année, les corporations sont abolies. La loi Le Chapelier interdit aux ouvriers de se coaliser, et la grève restera un délit jusqu’en 1864.
En 1830 le petit peuple de Paris se fait tuer sur les barricades pour mettre un roi des banquiers sur le trône (« le règne des banquiers va commencer », aurait dit Laffitte) ; en février 1848 il recommence, pour une République qui le fait mitrailler quatre mois plus tard. La bourgeoisie a la reconnaissance qu’on lui connaît, elle paie ses dettes en plomb. Il manquait à la profession des statuts écrits. Lénine les rédige en 1902 dans Que faire ?. Abandonné à lui-même, l’ouvrier ne dépasse pas la question de la paie ; la conscience révolutionnaire doit donc lui être apportée du dehors par des intellectuels issus des classes possédantes. D’où la nécessité d’« une organisation de révolutionnaires professionnels ». Le mot est lâché, professionnels. Bref, un métier. Pour y entrer il faut avoir fait des études, c’est le concours qui ne dit pas son nom, et le peuple fournit le matériau.
À l’Assemblée, les ouvriers se comptent sur les doigts, y compris sur les bancs qui parlent en leur nom. Ils ont voté avec leurs pieds. La place est restée à la gauche caviar
Bakounine avait flairé la manœuvre dès 1873, un an après que Marx l’eut fait exclure de l’Internationale : l’État marxiste serait selon lui un gouvernement de savants, « le plus insupportable, le plus outrageant et le plus méprisant de tous ». Soixante-dix ans de régime soviétique lui ont donné raison. Le métier a un autre avantage, il ne comporte guère de risques. Que l’insurrection rate, la famille paie l’avocat. Si elle réussit, on gouverne. La Terreur a certes coupé quelques têtes de la corporation, Vergniaud en octobre 1793, Danton et Desmoulins en avril 1794. « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine », aurait dit Danton au bourreau ; on restait entre confrères, le peuple faisait le public.
Et la clientèle ? On ne lui demande rien. À l’Assemblée, les ouvriers se comptent sur les doigts, y compris sur les bancs qui parlent en leur nom. Ils ont voté avec leurs pieds. La place est restée à la gauche caviar, comme on dit depuis les années Mitterrand, qui pleure sur les damnés de la terre entre deux vernissages et scolarise ses enfants loin des leurs. New York a eu la sienne. Le 14 janvier 1970, Leonard Bernstein reçoit dans son duplex de Park Avenue pour la défense des Black Panthers. Tom Wolfe en tire « Radical Chic ». Un an plus tôt, un candidat démocrate à la mairie, Mario Procaccino, avait trouvé le mot de « limousine liberals ». Piketty parle aujourd’hui de « gauche brahmane » ; l’atelier vote RN, quand il vote.
Et la caisse de retraite ? Elle se porte à merveille, Mai 68 l’a prouvé. En mai, on écrivait sur les murs « L’imagination au pouvoir ». Boltanski et Chiapello, qui ont lu les manuels de management des années 1960 puis ceux des années 1990, ont constaté en 1999 dans Le Nouvel Esprit du capitalisme que le vœu avait été exaucé, dans l’entreprise : le chef s’y appelle coach, le salarié doit s’épanouir de projet en projet. La critique « artiste » des étudiants, qui reprochait au capitalisme d’étouffer l’autonomie et la créativité, a obtenu gain de cause. La critique « sociale » des ouvriers, qui parlait de misère et d’inégalité, a été remerciée. Aux uns la liberté, aux autres la flexibilité, c’est-à-dire la sous-traitance et l’intérim.
Reste le gros de la troupe : les bourgeois de pacotille. Peter Turchin appelle cela la surproduction des élites, et il en voyait le symptôme dans la pléthore de diplômés en droit que fabriquent les facultés américaines. Les nôtres font de même avec les masters en sciences sociales. Le bourgeois de pacotille a le diplôme et le tote bag ; le stage n’est pas payé, le studio l’est par les parents. Il a les manières de la bourgeoisie sans ses rentes, et la révolution lui tient lieu de plan de carrière. Les vrais bourgeois ont au moins le bon goût d’hériter.
Dans l’élite française on entre par l’héritage ou par la dénonciation, les plus habiles par les deux portes à la fois. Que les procureurs de Lola-Fleur se rassurent, elle a tout ce qu’il faut, comme la plupart d’entre eux. Sincère ? Probablement. Robespierre aussi. Le peuple, lui, n’a ni le loisir ni le filet pour faire la révolution, d’autres la feront en son nom et lui laisseront l’addition. Lola-Fleur n’a trahi personne. Elle exerce le plus vieux monopole de sa classe, à savoir parler au nom du peuple, et le soutient, comme Lénine, en 1920, proposait de soutenir le travailliste Henderson : « exactement comme la corde soutient le pendu ».o ■ o LAURENT FRÉMONT












Certains nous disent, la mine extatique « c’est un nouveau mai 68 ». Il ne faut pas oublier que ce mouvement a été le fait de jeunes bourgeois : à l’université à cette époque, il y avait environ 5% d’enfants d’ouvriers, de paysans et d’artisans. Ces pseudo-révolutionnaires dix ou vingt ans après, se retrouvaient aux postes de commande dans les médias, la pub, le commerce ou pantouflaient dans des partis politiques bien dans la norme comme le sénateur socialiste Mélenchon ou Geismar devenu recteur d’académie. Tout ce que ce mouvement a fait, c’est de liquider l’ancienne société bourgeoise pour donner naissance à la nouvelle, composée d’individus narcissiques, hédonistes, consuméristes, saccageant l’école, la famille, l’éducation (il est interdit d’interdire), avec des enfants privés de surmoi et qui aujourd’hui tuent à coups de couteau là où jadis on mettait une claque.