
Non, ça ne va pas !
Par Hilaire de Crémiers.
Ce petit essai d’Éric Zemmour n’est pas satisfaisant. Il n’est pas bon. Autant Le Suicide français était un grand livre qui faisait date, ainsi que toute la série qui suivit dans le même esprit, autant là, avec La messe n’est pas dite – Pour un sursaut judéo-chrétien, Zemmour se fourvoie. Il n’aurait jamais dû entrer dans cette voie-là.

Deux reproches essentiels : il se croit théologien et il ne l’est pas. Mais pas du tout. Ce n’est pas d’avoir lu quelques livres qui vous ouvre l’esprit à cette science, divine par son objet. Il n’a pas l’exégèse, ni l’histoire, ni la compréhension dogmatique qu’il faudrait. Pareillement il croit connaître Maurras ; c’est amusant d’ailleurs de voir ces deux aspects se lier ainsi… grâce à Zemmour, et pour ça merci à lui – mais si à la différence de tant d’autres il s’est appliqué, lui, à comprendre sa pensée avec bienveillance, sur le fond même théologico-politique il croit avoir compris, alors qu’il se trompe du tout au tout. Comme l’immense majorité des commentateurs qui n’ont pas vraiment étudié la question et se contentent de ressasser des billevesées.
Zemmour a lu Renan. Il prend Renan pour parole d’Évangile. Renan raconte le début du christianisme à sa façon. Entre autres, la fameuse querelle entre Pierre et Paul serait à l’origine d’une fracture théologique. Zemmour en sous-Renan en fait l’alpha et l’oméga de toute conception théologique dans l’histoire du christianisme : d’un côté l’institution, de l’autre la foi individuelle. Rien de tout cela ne tient la route. Sur Maurras même topo repris des clercs démocrates-chrétiens, et qui se sont complètement égarés dans leurs interprétations passionnément anti-maurrassiennes.
Maurras : l’institution contre la foi, on croit avoir tout dit ! Absurde ! Personne n’a compris le Chemin de Paradis, et encore moins sa préface ; comme personne n’a réellement compris sa poésie et ses écrits mystérieux dans lesquels il a dissimulé son secret. Pourtant ce secret permettrait aujourd’hui d’éclairer l’horrible chaos où l’Église et la France se débattent. C’est la vérité, c’est-à-dire Jésus-Christ, qui sauvera l’Église. C’est la vérité qui sauvera la France, le contraire de la République. o ■ooHILAIRE DE CRÉMIERS
Éric Zemmour, La messe n’est pas dite, Pour un sursaut judéo-chrétien, Fayard ; 125 p. ; 10€

Article précédemment paru dans Politique magazine.














Cela procure un plaisir intellectuel significatif que de lire – enfin ! – une «critique» réelle de la fâcheuse tendance journalistique d’Éric Zemmour. Les assises banalement scolaires sur lesquelles reposent les «analyses» de cet homme peuvent assurément compter sur un plateau de télévision ou dans les colonnes d’une quelconque feuille de choux, encore que, jusque sur ces terrains, il m’est maintes fois apparu comme passablement suffisant – c’est-à-dire, sommaire et, au fond, insuffisant… Zemmour se plaît à citer Renan, comme si ce bonhomme avait apporté quoi que ce soit à la réflexion en réduisant tout à la dimension «critique», laquelle dimension n’est capable de ne faire preuve que d’élasticité cérébrale en se coulant dans les premiers nouveaux moules venus.
Il est cependant vrai que Maurras s’est un peu fourvoyé en ayant consenti à lorgner vers la nouvelle religion positiviste d’Auguste Comte, lequel ne valait pas mieux que Renan. Cependant, Maurras a fait preuve d’un génie certain en nombre de genres d’expression – jusques et y compris le «journalisme», qui, sous sa plume, s’élevait à des niveaux hautement littéraires, philosophiques, polémiques, et bien autres encore.
Le journalisme zemmourien est de sa seule époque, sans commune mesure avec celui du temps d’avant la révolution quarante-cinquarde.
Éric Zemmour aurait dû se contenter de son journalisme critique, là où il est loisible de citer Renan et/ou Marx sans ridicule. Mais – de grâce ! – qu’il ne se mêle d’intellectualité, car il n’y peut apporter que la salissure de la vulgarité mentale.
Il ne faut pas hésiter à dire froidement la réalité de ces prétendus «intellectuels» qui doivent tout à la définition du vilain Jean-Paul Sartre.
À la lumière de la pensée de Maurras, l’analyse par Hilaire de Cremiers du livre de Zemmour présente une intuition juste lorsqu’il dénonce la lecture renanienne et libérale de Maurras, juste, lorsqu’il refuse l’opposition institution/foi, juste, lorsqu’il rappelle que Maurras est incompréhensible hors de son soubassement théologico-politique.
Mais l’analyse pèche par une dramatisation excessive du « secret » maurrassien; une tendance à théologiser Maurras plus qu’il ne l’a jamais voulu lui-même.
Maurras reste ce qu’il a toujours revendiqué, un politique de la vérité, non un docteur de l’Église — et c’est précisément ce qui fait la singularité, la force et l’irréductible ambiguïté de sa pensée.
Il est tout à fait possible qu’il y ait un «secret maurrassien», c’est-à-dire que la pensée de Maurras n’eût pas été seulement «politique» ; le grand Pierre Pascal («consul de poésie», selon Maurras) pouvait savoir mieux que quiconque ce qu’il en était, tandis que, dans son roman «Le Mont de Vénus», Maurras laisse transparaître qu’il avait des préoccupations d’«outre-politique», associées à de réelles fureurs que lui inspiraient la sage Méditerranée… Certes, il n’est pas «docteur de l’Église» – d’ailleurs, il n’aspirait à aucune espèce de doctorat, pas plus ecclésiéale qu’universitaire –, mais il est doué d’une haute pensée et, dès lors que l’on atteint certaines altitudes, immanquablement, les données d’intellectualité pure (i.e. de spiritualité) ne peuvent que s’imposer à la pensée considérée. Or, comme Maurras est universellement admis ès-qualités de penseur politique, il peut apparaître «mystérieux» qu’il pût avoir secréter des pensées supplémentaires, pensées capables de beaucoup surprendre et, partant, d’apparaître sous un jour «dramatisé», dès lors qu’il est abordé sous ce point de vue.
Hilaire de Crémiers me semble en dire trop ou trop peu sur Maurras… Dire que personne n’a vraiment compris ni le Chemin de Paradis, ni, et encore moins, sa Préface, ni la poésie de Maurras, c’est forcément dire qu’on en a compris soi-même quelque chose, et on aimerait bien que Hilaire de Crémiers nous fasse profiter de cette compréhension, aussi partielle soit-elle…
Je trouve le commentaire de David Gattegno inutilement agressif et provocateur… Zemmour (et je suis loin d’être d’accord avec tout Zemmour) a quand même le mérite de mettre sur la place publique des thématiques ou des analyses qui ne sont pas toujours très éloignées de nos propres positions, mais que nous avons du mal, nous royalistes, à faire entrer dans le débat public…
D’autre part, pour en revenir à H. de C., je ne crois pas que Zemmour oppose institution et foi, il se contente de les distinguer, ce qui me paraît de saine doctrine maurrassienne, et de se situer, lui, dans son discours, du côté de l’institution à défaut de se situer du côté d’une foi dont il a l’honnêteté de préciser qu’il na la partage pas…
Et, pour aller au bout, je suis assez d’accord avec paul.pontenuovo sur une tendance à théologiser Maurras plus qu’il ne l’a lui-même fait et voulu… Tout cela en toute cordialité…
Les quarre
commentaires sont évidemment fins. Intelligents et justes. Notamment le dernier celui de René Moucadel.
Je ne suis pas sûre qu’il y ait entre eux une véritable opposition.
En tout cas, là où René Moucadel a raison c’est que l’article dit trop ou trop peu, et sans doute aussi les commentaires.
Le sujet est posé, il faudrait y revenir, le développer.
PS pour David Gattegno : le titre de Maurras n’est pas le Mont de Vénus mais de Saturne. Un détail.
Le texte évoque un « secret » dissimulé dans la poésie, les écrits mystérieux et surtout dans Le Chemin de Paradis et sa préface. Cette référence est pertinente, mais elle demande à être précisée.
Maurras n’a jamais été un théologien caché, ni un chrétien clandestin. En revanche :
il a reconnu la vérité objective du catholicisme comme ordre ;
il a reconnu en Jésus-Christ la source de vérité qui fonde l’ordre spirituel de l’Occident.
Le « secret » n’est pas une foi dissimulée, mais une adhésion intellectuelle et civilisationnelle à la vérité chrétienne, supérieure à toutes les constructions politiques modernes.
Eh oui ! : «Saturne», bien sûr… Tête percée que voilà.
Par ailleurs, en précision à René Moucadel, mon commentaire n’est en rien «provocateur», mais il est bel et bien «agressif» : je tiens Éric Zemmour pour relativement peu de choses ; journaliste plus appréciable que bien d’autres, mais seulement journaliste, si bien que lorsqu’il se pique de «philosophie» ou d’autre chose du même tonneau, il révèle ses lacunes intellectuelles. Seulement, voilà, il «se prend» un peu trop pour ce que des amis à lui mal inspirés sont parvenus à lui faire croire qu’il pouvait avoir l’étoffe. C’est doublement fâcheux : pour lui, tout d’abord, qui se trouve «jouer» dans une cour où il ne fait techniquement pas le poids, et pour ce qu’il tente de défendre trop maladroitement et de manière un peu brouillonne. S’il était resté «chroniqueur», tout le monde s’en serait bien mieux porté et, je le répète, à commencer par lui, qui doit fort regretter de s’être ainsi laissé aller à «faire dans cette galère».
Zemmour « peu de choses » n’est peut-être pas provocateur, cher David Gattegno, mais laisse percer au moins du mépris, et le mépris est rarement compatible avec un débat apaisé… Il me semble que Zemmour est un peu plus qu’un journaliste : sa culture historique est réelle, ses analyses sont rarement dictées par le buzz ou la mode et, encore une fois, il est le seul à faire percer dans le débat grand public des propositions intéressantes et qui sortent des sentiers battus… Ceci dit, rassurez-vous, je n’aime ni sa révérence à la démocratie et à la république (encore que son « et surtout Vive la France » fasse preuve d’un nationalisme assez juste…), ni son gaullisme impénitent… Il a donc encore des progrès à faire… Aidons-le au lieu de le décourager par une agressivité que je crains peu productive… Zemmour, encore un effort pour devenir un bon ligueur… !!
Oui, il y a bien un peu de «mépris» qui transparaît, mais je ne sache pas que cela fût défendu, d’autant que mépris il y a seulement en raison du fait que, si je n’entendais pas parler autant de Zemmour, je n’en parlerais évidemment pas puisqu’il ne m’intéresse pas… Cela me rappelle une réponse de Joséphin Péladan au président du tribunal qui le jugeait pour insoumission au Service national :
— Monsieur Péladan, vous assurez ne pas avoir su qu’il fallait vous déclarer pour le Service ; mais il avait été placardé nombre d’affiches sur les murs !
— Monsieur le Président, je lisais le Zohar, comprenez que je n’avais pas de temps à consacrer à des affiches…
Lisant, de mon côté, tout autre chose que Zemmour (Jacques Bainville, par exemple, puisque l’analphabète de Meaux, qui n’en est pas l’aigle, c’est le moins que l’on puisse dire l’a dernièrement mis au goût journalistique), lisant donc tout autre chose, et ce, par choix, évidemment, je me trouve fort désappointé lorsque j’entends parler du Zemmour par autre chose qu’un vague président de tribunal assigné au respect de la propagande républicaine placardée sur les murs.
Si je n’entendais pas le nom de Zemmour à tant de coins de rue, je me contenterai de le tenir aimablement pour ce qu’il est, ainsi que je le tenais assez favorablement, avant qu’il lui eût pris fantaisie de céder aux mauvaises incitations de ses amis, qui le voulurent inconsidérément candidat à la présidentielle – on a vu ce que cela a malheureusement donné…
Fatalement, quelque chose lui est monté à la tête, par le fâcheux effet de scissiparité rendant les individualités politiques modernes pour ainsi dire schizophrènes : d’une part, ce qu’ils sont à peu près ; de l’autre, ce qu’il faut qu’ils paraissent dans le cadre du «débat public» formaté.
Je lisais hier une remarque incidente de René Guénon, mettant en exergue le fait que la première chose dont s’occupèrent les Occidentaux modernes intervenant ailleurs que chez eux avait consisté à imposer la tenue vestimentaire occidentale aux populations soumises… C’est en effet tout autre chose qu’une occupation militaire, fâcheuse, certes, mais qui laisse libre la vie profonde des peuples, tandis que l’ingérence culturelle est faite pour détruire les peuples – par un effroyable retournement, c’est aujourd’hui notre civilisation qui entre en phase d’autodestruction par le recours à des peuplades mises en costumes-cravates réglés et, ainsi, intérieurement dépeuplés par nous-mêmes, Occidentaux dégénérés, peuplades par là même mises en dégénérescence, dont le ferment de pourriture contamine les vagues atomes de ce qu’il pourrait avoir persisté de notre «civilisation».
Ce n’est pas en opposant la satanique «République» au diable que l’on fera reculer le Malin : c’est lui ouvrir les bras que de dire seulement «République», etc., etc., etc.
Eh oui ! Jacques Bainville est «d’extrême-droite» (pas seulement du XIXe siècle, mais de tous les temps depuis que l’on a décapité ce que notre civilisation possède de beau, de grand, de fort, d’honorable, au très haut sens chinetoque du terme) ; Jacques Bainville est d’extrême-droite et Zemmour se défend de l’être ; c’est une espèce de Régis Debray au petit pied, tous deux venant de la mitterranderie et y étant républicainement demeurés. Je ne parle pas de leurs individualités, que je ne connais pas, mais de ce qu’ils rendent public d’eux-mêmes. Or, toute la publicité ainsi faite autour d’eux sue l’ennui, on n’y trouve que des lieux communs, quand leurs propos ne tapent à côté, et des stupidités pseudo-«intellectuelles», quand ils s’imaginent avoir pu frapper juste – par exemple, la systématisation zemmourienne d’une «loi religieuse» qui serait spécifique à l’islam et qui expliquerait toute la «dangerosité» de celui-ci… C’est benêt, c’est primaire, car, si l’on veut s’opposer à l’islam, il faut impérativement s’en faire respecter et, selon cette perspective, il faut faire la démonstration de notre spiritualité chrétienne. Autrement, évidemment que les simagrées qui «pensent donc elles sont» ne pourront que paraître grotesques à la barbe du Prophète, grotesques et, donc, indignes de quelque respect que ce soit. Il faut pouvoir fournir un Lyautey, et l’on méritera un Abd-el-Kader comme adversaire. Si l’on oppose un Zemmour, c’est Tariq Ramadan que l’on fait apparaître, lequel, du reste, lui est «techniquement» supérieur – cependant, Ramadan a lubriquement boité et s’est ainsi trahi comme diable tandis que Zemmour s’est contenté de seulement répudié la mère de ses enfants pour se donner la bourgeoise illusion d’une nouvelle jeunesse… À tout prendre, pareille pincée de vulgarité est, somme toute, très préférable à la répugnante érotomanie du pas si malin que ça Ramadan.