
Par Marc Vergier.

Jean-Claude Michéa porte un regard original sur notre époque. Un peu comme Régis de Castelnau, l’intellectuel communiste est revenu de ses illusions mais a gardé honnêteté intellectuelle, curiosité, liberté et indépendance. Il s’est fait connaître par une critique du libéralisme des Lumières, métamorphosé, selon lui, quelques deux siècles plus tard en un fléau social. Une de ces idéologies simplificatrices devenues folles. Tel le communisme bolchevique.
En très bref : de même que le bolchevisme, dédaignant, ignorant la nature humaine et les réalités sociales a abouti à une catastrophe, le libéralisme, par un aveuglement comparable, dénaturant, lui aussi, l’idéal originel, abusant de sa séduction, a enfanté l’inhumaine ploutocratie mondialiste que nous sommes de plus en plus nombreux à dénoncer. Michéa la qualifie de guerre de tous contre tous par avocats interposés, car, outre les nations, ce libéralisme dénaturé érode et liquide peu à peu toutes les médiations internes aux sociétés (familles, école, traditions, coutumes, morale commune…)
Plus brièvement encore, un seul mot, un adjectif souvent substantivé, fonde et domine son analyse : commun/le commun.
Ce serait une erreur de ne voir dans le choix de ce mot qu’une élégante façon de rompre avec son passé communiste et son milieu universitaire ou de se démarquer de ces trop nombreux « ismes » qui polluent la réflexion. Le commun, la décence commune (expression reprise de George Orwell) c’est ce sur quoi la plupart des théoriciens sociaux, politiques ou économiques font l’impasse : l’homme réel, le peuple réel, les nations réelles, à l’exact opposé, par exemple, de l’homo œconomicus, des anywhere et autres interchangeables et nomades citoyens du monde.
Ce thème du commun s’avère très riche et fructueux. Il éclaire l’histoire autant que le présent sous de multiples angles.

J’en ai, chez JSF, esquissé quelques-uns. En rappelant, à rebours des nombreuses critiques que suscite le président Giscard d’Estaing, qu’il nous a laissé en commun héritage le merveilleux Conservatoire du littoral. J’ai aussi fustigé la destruction du trottoir au profit d’intérêts divers (marchands, « en marche », mais non-marchant!). Quoi de plus commun, en effet, que ce lieu de paix et de rencontre ouverts à tous, dans l’entraide et la bonhomie. Une paisible bergerie livrée aux loups.

Il y a aussi la guerre menée à notre langue. Sur ce sujet, voici un extrait savoureux du livre publié par Jean-Claude Michéa, chez Climats-Flammarion, en 2018 (p. 96 et 97). Son titre, comme par hasard : « Le loup dans la bergerie ».
« Le langage commun
La thèse selon laquelle la dynamique du libéralisme culturel – parce qu’elle encourage logiquement la privatisation croissante de toutes les valeurs morales et philosophiques – conduit inévitablement à l’érosion continuelle de tout langage commun, doit malheureusement être également comprise, de nos jours, dans son sens le plus littéral. Ce sont bien, en effet les structures mêmes de la langue commune (comme Orwell en avait eu la géniale intuition) qui se trouvent à présent compromises par l’inflation exponentielle du « pompeux catalogue des droits de l’homme »…
Mmes Laure Ignace et Marilyn Baldeck, dans la revue de droit juridique Le Droit ouvrier de novembre 2017, se félicitaient, en effet, qu’« au bout d’un combat judiciaire de treize ans la Cour de cassation…. ait enfin admis que le « harcèlement sexuel peut être constitué par un acte unique, y compris lorsque le harceleur n’a pas usé de pressions graves et n’a pas recherché un acte de nature sexuelle » [ici Michéa renvoie à l’étude de cet arrêt proposée par André Perrin sur le site Mezetulle]
…Si les mots ont encore un sens, cela veut dire que n’importe quel citoyen pourra désormais se voir poursuivi et condamné [pour harcèlement sexuel]…
Une telle décision, de la part de l’une des juridictions les plus hautes du système capitaliste libéral, a naturellement de quoi inquiéter tous ceux qui sont encore attachés aux libertés individuelles et civiques les plus élémentaires. Elle donne clairement à penser, en effet, qu’un point de non-retour a d’ores et déjà été atteint depuis l’élection présidentielle de 2017… » o ■ o MARC VERGIER












Judicieux rappel. Merci.