
Par Radu Portocala.
« Le Grand Frère de l’Ouest a remplacé le Grand Frère de l’Est. Et tout va bien. »

En mars 1945, quand le Kremlin a imposé à la Roumanie un premier ministre asservi aux communistes, les Américains, principale puissance alliée, n’ont rien dit. Leur silence a été le même quand il s’est agi de la chute des autres pays de l’Europe du centre et de l’Est.
Quand, quelques mois plus tard, les communistes se sont mis à jeter des gens en prison, les Américains n’ont rien dit.
Fin 1945, quand tous ceux qui, pendant la guerre, ont risqué leur peau en travaillant pour eux, ont été envoyés dans des camps soviétiques, de préférence au-delà du Cercle polaire, les Américains n’ont rien dit.
Quand, en 1946, une force d’occupation soviétique de 600 000 homes s’est installée en Roumanie, les Américains n’ont rien dit.

En 1947, quand les communistes dirigés par Moscou, ont obligé le roi à abdiquer, les Américains n’ont rien dit. (Photo ci-contre)
Quand l’industrie et les terres ont été nationalisées, produisant un désastre économique, les Américains n’ont rien dit.
Quand les membres des gouvernements « bourgeois » qui avaient été leurs amis ont été envoyés dans des prisons où ils devaient mourir, les Américains n’ont rien dit.
C’est alors, justement, que d’innombrables malheureux ont commencé à dire : « C’est sûr ! Les Américains vont venir. » Quand on les attrapait, ils allaient pour de longues années en prison. Mais les Américains, eux, ne venaient pas. Ils se faisaient remplacer par les émissions stupides de « Radio Free Europe » qui nous expliquaient que nous n’étions pas libres, que les choses allaient mal chez nous, mais qu’en revanche, chez eux, tout était en ordre.
Quand les Hongrois ont eu le courage de se révolter, en 1956, et de demander un adoucissement du communisme, nous avons espéré que les Américains viennent, mais ils ne sont pas venus. Ils se sont contentés de quelques paroles d’encouragement pour les révoltés et d’une demande de modération pour les Soviétiques.
Quand Ceausescu est arrivé au pouvoir, les Américains ont été très contents, et ils ont continué à être contents pendant vingt ans, parce que la manipulation « Roumanie dissidente dans le camp soviétique » flattait leurs fantasmes.

En 1968, quand des troupes du Pacte de Varsovie ont envahi la Tchécoslovaquie, ils n’ont pas dit grand-chose. « Brejnev n’est pas gentil » ou une baliverne de ce genre, pas plus, sans doute pour ne pas se couper l’appétit.
Quand Ceausescu, en 1971, a fait sa révolution culturelle d’inspiration maoïste et le Roumanie a été jetée dans des ténèbres, les Américains n’ont rien dit. Seul George Bush père, un peu plus tard, a dit : « Il est communiste, mais c’est un communiste bien. »
Dans les années ’80, quand la Roumanie mourait de faim, de froid et d’absence de médicaments, les Américains n’ont rien dit. Ils ont juste pensé transformer « Radio Free Europe » en télévision. Mais ils ont abandonné pour ne pas trop indisposer Moscou.
Quand Ceausescu a commencé à démolir villes et villages, provoquant un désastre social, les Américains n’ont rien dit.
Enfin, en décembre 1989, quand les services Soviétiques ont renversé Ceausescu, les Américains se sont beaucoup agités pour imposer l’idée que c’était leur exploit.
Ensuite, quand tout est rentré dans l’ordre, ils sont enfin venus. Ceux qui avaient commencé à les attendre en 1946, étaient morts. Mais qu’importe ? Les Américains sont venus finalement, avec leurs bases, avec leurs conseillers, avec leurs diplomates qui donnent des ordres, avec leur commerce et même avec leurs GIs. Comme les Soviétiques en 1946. Mais maintenant ce sont des Américains. Le Grand Frère de l’Ouest a remplacé le Grand Frère de l’Est. Et tout va bien. Ils vont enfin sauver le monde entier. Ils ont l’homme qu’il faut. o ■ o RADU PORTOCALA
Ces lignes sont parues le 20 janvier sur la page FB de leur auteur.
Radu Portocala est écrivain et journaliste, spécialisé notamment en Relations Internationales.
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