
Par Régis Le Sommier.
Une vérité d’expérience, que le simple bon sens n’a pas de mal à saisir tant les cas sont nombreux, est que l’interventionnisme étatsunien, partout où il s’est exercé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, a installé le chaos. Sans exception — et Dieu sait si ces interventions ont été nombreuses. Les choses sont-elles en train de changer avec le pragmatisme de Donald Trump ? On peut en douter. Nous verrons bien. Mais les « bruits de bottes » qui se multiplient dans le monde augurent mal de l’avenir. La guerre, qui finirait par devenir mondiale, n’est pas de l’ordre de l’improbable. L’intérêt de la France est, en l’espèce, de s’en tenir à l’écart. JSF

Ce remarquable journaliste, homme de terrain et de réflexion, grand reporter, ne hante pas (que) les plateaux TV, mais surtout les zones à haut risque, les zones en guerre ou en conflit de la planète. Il sait toujours de quoi il parle, l’exprime en termes clairs et le synthétise de façon simple et précise. Cet article, de la veine que nous venons de tenter de décrire, est paru hier dans le JDD et a été actualisé ce matin, 1er mars. Ajoutons que Régis Le Sommier est aussi le patron d’Omerta, un média qui compte.o JSF
JEU DE DUPES. Alors que l’élimination du Guide suprême iranien Ali Khamenei a été confirmée hier soir, les opérations se poursuivent à haute intensité. Jusqu’à la chute du régime ?

L’attaque israélienne a commencé samedi, à 8 h 15, heure de Tel Aviv. Une série de frappes visant le Guide suprême, des cadres du régime iranien et des hauts gradés des gardiens de la révolution réunis dans un immeuble à Téhéran. Le soir-même, la mort d’Ali Khamenei était confirmée par les États-Unis, ainsi que celle d’une demi-douzaine de responsables de premier plan. Si la perte du Guide ouvre une ère d’incertitude, elle n’augure en rien de la fin du régime. Khamenei avait déjà transféré l’appareil sécuritaire à Ari Larijani, le secrétaire du Conseil suprême de sécurité, un dur du régime…
Différence de taille par rapport à la guerre des douze jours de juin 2025, les missiles Tomakawk américains sont entrés eux aussi en action dès le début. Opération conjointe donc, entre Israéliens et Américains, baptisée « Fureur épique », comme pour indiquer à ceux qui avaient encore des doutes que ces frappes seront tout sauf symboliques. Donald Trump Donald Trump n’a pas mis longtemps à le reconnaître, en parlant d’emblée d’« opérations militaires majeures en Iran », avec trois objectifs : détruire le programme et l’industrie de missiles iraniens, détruire la marine iranienne, et enfin empêcher définitivement l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire. Trois heures après les premières frappes, l’Iran lançait sa riposte sur Israël… Le bruit du canon avait eu raison des négociations.
Celles-ci avaient démarré entre Américains et Iraniens à Mascate, au sultanat d’Oman, le 12 avril 2025. Elles furent interrompues au moment de l’attaque israélienne sur l’Iran le 3 juin, puis reprirent il y a trois semaines. Entre-temps, les États-Unis ont compris qu’ils ne pourront pas frapper l’Iran, avec des chances d’amoindrir son régime, sans une force conséquente positionnée très proche du territoire iranien. Pas moins de deux porte-avions avec chacun son groupe aéronaval sont donc arrivés sur zone, un déploiement comme la région n’en avait pas connu depuis… justement, Bush et l’Irak. À l’époque, l’intervention avait été décrite comme une guerre de choix et non de nécessité, qui plongea la région dans le chaos et déboucha sur Daech. Une bonne partie des hésitations de Trump ces dernières semaines provenaient justement d’une crainte de recommencer les mêmes erreurs.
« C’est la règle du magasin de porcelaine. Vous cassez quelque chose. Vous la payez. Elle est à vous », avait prévenu Colin Powell avant l’invasion de l’Irak. Donald Trump sait très bien tout ça. Il sait aussi que les élections de mi-mandat sont là, avec les Démocrates qui l’attendent au coin du bois. S’ils remportaient la Chambre, ils pourraient déclencher des procédures allant jusqu’à sa destitution. Certains partisans critiques du président, comme Tucker Carlson, lui ont rendu visite pour le dissuader d’intervenir en Iran. « Non, l’Iran ne menace pas les intérêts des États-Unis », répète Carlson en expliquant que c’est Benyamin Netanyahou qui veut cette guerre. Le Premier ministre israélien ne s’en est jamais caché. Mais l’électeur du Midwest, du Texas ou du Colorado n’a précisément pas élu Trump pour qu’il se comporte comme George Bush. D’où le choix, in fine, de laisser Israël, en apparence, démarrer les hostilités… Trump déteste la guerre. Il n’aime pas voir des gens mourir. Il l’a répété à de nombreuses reprises dans le cas de l’Ukraine. Depuis son élection, si on met de côté la recherche effrénée et sans affect des intérêts américains, il n’a de cesse de qualifier ce conflit d’absurde, et répète ad nauseam que, s’il avait été au pouvoir, cette guerre n’aurait jamais eu lieu.
Washington exige l’impensable
Mais il aime la puissance. À la tête d’une armée dont le budget dépasse désormais les 1 000 milliards de dollars, Trump pourrait succomber à ce qu’on peut qualifier de syndrome de l’écrasement, une maladie qui consiste à croire que si un pays n’accepte pas la « pax americana », une pluie d’obus finira par lui faire entendre raison. Du Vietnam à l’Irak en passant par l’Afghanistan, jamais l’usage écrasant de la force n’aura résolu une situation, changé un régime quelconque, encore moins apporté paix, liberté et démocratie, concepts en général brandis pour justifier l’intervention.
Alors qu’en début de semaine, des rumeurs laissaient espérer une résolution pacifique de l’épineuse question du nucléaire iranien, la douche froide s’est abattue à la fin de la dernière session de négociation, jeudi après-midi, à Genève. Les demandes américaines se firent des exigences. Dans le film Le Parrain, de Francis Ford Coppola, Don Corleone déclare : « Je vais lui faire une offre qu’il ne pourra pas refuser. » Ici, c’est l’inverse. Les Américains formulent une proposition que les Iraniens ne peuvent accepter. Détruisez Fordo. Détruisez Natanz. Détruisez Ispahan, disent-ils. Remettez-nous tout votre stock jusqu’au dernier gramme d’uranium enrichi. En échange, vous n’aurez plus que des sanctions minimales. La contre-proposition de l’Iran, approuvée par Khamenei, ne s’est pas fait attendre. Mais elle ne montrait presque aucun changement par rapport au tour précédent, soit une suspension d’enrichissement de trois à cinq ans, l’augmentation de la surveillance de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), une volonté de diluer les stocks, le tout agrémenté d’offres de business décrites comme alléchantes. Point principal : l’Iran réaffirme son inflexibilité sur la seule demande que Washington considère comme non négociable – l’abandon de l’enrichissement sur le sol iranien.
Téhéran a affirmé à de nombreuses reprises être prêt à faire face
Pour accentuer la pression sur Téhéran, il faut comprendre que chaque demande américaine possédait un équivalent militaire déjà en place sur le théâtre des opérations. Les demandes américaines exigeaient de détruire Fordo. Justement, le 24 février, douze avions furtifs F-22 Raptor ont atterri sur la base israélienne d’Ovda, dans le désert du Néguev. Ils ont été envoyés pour détruire ce site et museler les capacités de défense antiaériennes iraniennes. Les demandes disaient de démanteler Natanz. Les B-2 étaient à Whiteman, dans le Missouri, parés à décoller sur la piste de corail de Diego Garcia, dans l’océan Indien. Ils connaissent le trajet. En juin dernier, ce sont eux qui avaient largué les bombes GBU-57 qui avaient atteint Natanz. Les demandes disaient d’éliminer Ispahan. Les Tomahawk sur les deux groupes aéronavals déployés étaient programmés pour Ispahan.
Steve Witkoff avait annoncé la couleur mercredi, en glissant que les Iraniens n’étaient plus qu’à quelques semaines d’obtenir la bombe atomique. Un changement de ton brutal. De son côté, Marco Rubio parlait d’une menace iranienne sur les États-Unis même. « Il est clair que l’Iran sera en mesure de développer des armes qui pourraient atteindre les États-Unis continentaux. » À mesure que l’on avançait vers l’heure des dernières négociations, c’était comme si la rhétorique américaine devenait un copier-coller de celle de l’administration Bush à l’époque de l’Irak. « Le régime irakien a violé toutes ses obligations. Il possède et produit des armes chimiques et biologiques. Il cherche des armes nucléaires. Il a offert un abri et un soutien au terrorisme, et pratique la terreur contre son propre peuple. »
Ces mots ont été prononcés le 7 octobre 2002 par un certain George W. Bush, alors président des États-Unis d’Amérique, six mois avant une guerre qui allait durer dix ans, causant la mort de 300 000 Irakiens et de 4 500 soldats américains. Les hommes de Trump s’étaient partagé les rôles. Dans celui du vieux sage, le vice-président J. D. Vance continuait d’affirmer, à l’unisson du président, préférer toujours la négociation. Mais à mesure que les jours passaient, de petites phrases annonçaient le bruit du canon. « Nous avons des informations qui laissent penser que les Iraniens poursuivent toujours le but d’acquérir la bombe nucléaire », disait Vance, en contradiction totale avec Rafael Grossi, le directeur de l’AIEA, qui affirme n’avoir observé aucune activité autour des centres nucléaires depuis les frappes américaines de juin dernier.
Surtout, Téhéran a appris sa leçon
Fait inhabituel, les hauts gradés de l’armée américaine s’étaient mis à donner de la voix. Le chef d’état-major des armées, Dan Caine, a lui-même fait savoir à Donald Trump son inquiétude concernant une campagne militaire prolongée contre l’Iran. Deux autres gradés, cités par le New York Times, évaluent la capacité américaine de frapper l’Iran à sept à dix jours de munitions seulement. Sans parler des risques de pertes humaines pour les États-Unis, mais aussi pour leurs alliés dans la région.
Téhéran a affirmé à de nombreuses reprises être prêt à faire face. Ce n’était pas le cas lors du commencement de la guerre des douze jours contre Israël, l’an dernier. Surtout, Téhéran a appris sa leçon. En juin 2025, les Israéliens n’avaient pas attendu l’échec définitif des négociations pour frapper. Le chaud et le froid soufflé par Trump n’était absolument pas une garantie que l’option militaire interviendrait seulement en dernier recours.
Passer outre malgré les risques
Face à tant d’incertitudes, le vice-président J. D. Vance, décidément de plus en plus en pointe sur le dossier iranien, est à nouveau monté au créneau. Notoirement connu pour ses réticences aux interventions militaires, il a réaffirmé qu’il n’était pas question que « les États-Unis se retrouvent embarqués dans une guerre totale au Moyen-Orient ». Manière d’indiquer que si des frappes avaient bien lieu, les négociations visant à forcer les Iraniens à abandonner leurs rêves atomiques devaient continuer. Il était prévu qu’elles se poursuivent la semaine prochaine, à Vienne cette fois. Le médiateur, le ministre des Affaires étrangères omanais, parlait de « progrès significatifs ». Il était même intervenu samedi, à quelques heures des premières frappes, à la télévision américaine CBS, affirmant que l’Iran acceptait d’abandonner son uranium enrichi ainsi que toute ambition nucléaire.

Trump aura choisi de passer outre et d’accepter les risques inhérents à ce type d’opération. En cas de prolongation du conflit, en effet, l’épuisement des défenses aériennes pourrait placer l’armada américaine, ses bases dans la région, mais aussi ses ambassades en position de vulnérabilité. Dans un rapport du Pentagone, le « 2025 Overmatch Brief », une simulation militaire autour de Taïwan montrait que les missiles hypersoniques chinois avaient été capables d’envoyer le joyau de la marine américaine, l’USS Gerald R. Ford, par le fond. Or aujourd’hui, les mêmes missiles chinois CM-302 ont été vendus aux Iraniens, ainsi que des systèmes de brouillage électroniques capables d’empêcher les F-35 de décoller des porte-avions.
Washington dispose de plus d’une douzaine de navires de guerre au Moyen-Orient, dont deux porte-avions : l’USS Abraham Lincoln et l’USS Gerald R. Ford, le plus grand porte-avions au monde. Les deux porte-avions ont à leur bord des milliers de marins et disposent d’escadrons aériens composés de dizaines d’avions de combat. Au total, ce sont près de 10 000 soldats qui sont déployés. Les déploiements militaires de Donald Trump aux États-Unis ont coûté près de 500 millions de dollars.
L’arsenal balistique de l’Iran est estimé à environ 3 000 missiles, incluant des missiles balistiques à courte portée (300 à 1 000 km) et des missiles balistiques à moyenne portée (1 000 à 3 000 km). Selon les chiffres du Military Balance 2025, l’Iran disposerait de la plus grande force armée de la région en nombre, avec environ 610 000 personnels actifs. o ■ o RÉGIS LE SOMMIER













J’ai le plus grand respect intellectuel et moral pour Régis Le Sommier, sans compter qu’il est autrement plus compétent que je ne le suis pour juger toutes les questions envisagées. Néanmoins – ou, plutôt, nez en plus –, mon sens olfactif repère une senteur sensiblement différente que celle de la poudre raisonnablement respirée dans les chambres à combustion journalistique. En effet, le dilemme se pose dans ces seuls termes : ou bien, Donald Trump ne diffère guère de ses prédécesseurs à la Maison Blanche ; ou bien, il est d’une autre trempe. S’il ne vaut pas mieux que les Bush, Clinton et consort, tant pis pour tout le monde et n’en parlons plus autrement que nous avons pu le faire pour les précédents. Dans cette alternative, je m’autorise quelque candeur, candeur d’après laquelle je mise sur une autre trempe du bonhomme. Dans pareil cas d’école, il y a lieu de réfléchir autrement que les USA nous avaient conduits à le faire jusque-là. Est-ce politique-fiction qu’une telle tentation réflexive ? L’avenir le dira très prochainement…
Ma candide hypothèse pose donc une autre trempe dans le métal dont Trump est fait. À partir de quoi, j’avance que le personnage a eu en main des renseignements qu’il a bien pesés; il a dressé un état rigoureux des forces dont il pouvait disposer.
Parallèlement, j’ose imaginer que la République islamique d’Iran est probablement un régime spécialement odieux – je ne peux pas le savoir positivement, certes, mais un faisceau de présomptions m’incite à en accepter l’augure…
En outre, l’actuel monde occidental est tiraillé entre – pour faire court – «l’international eréactionnaire», tant odieuse au triste sire Macron et l’internationale libérale-socialiste (qui engage Van Der Leyen et Mélenchon dans un pas de deux très étroitement harmonique). Il va sans dire que ce sont ceux-là qui me font vomir, très exactement autant que le soviétisme, le nazisme, bref, autant que les différents communismes.
Ma candeur me fait gager que Trump éprouve éprouve les mêmes dégoûts ; du moins, aurions-nous ces dégoûts en commun. Tout comme nous avons assurément en partage – et c’est là une certitude, non plus une hypothèse –, nous avons assurément en partage, donc, d’avoir à souffrir la même haine que l’internationale libérale-socialiste éprouve à nos égards respectifs.
Il s’ensuit que ma candeur inscrit Trump dans la guertre que se livrent actuellement le gauchisme et nous autres réactionnaires.
Selon l’équation ainsi soumise ma candeur, il coule de source que, selon comment la campagne de Trump contre la République islamique va se solder, les dés qui avaient jusque-là été jetés tout à notre désavantage pourraient être relancés plus favorablement.
Je songe à cela depuis que j’ai entendu les commentateurs s’entêter au méli-mélo de commentaires commentant ce que, de toute évidence, ils ne parviennent pas à faire entrer dans leur comprenette de commentateurs habitués à commenter le seul «commentable». Et c’est ainsi qu, commentant selon la mode du commentaire qu’ils s’obstinent à tenir dans la commodité qui leur est habituelle, ils ne peuvent assurément pas comprendre le premier mot de la «stratégie négociatrice» de Trump. Ils se sont donc complu à l’accuser de tout, soupçonné du reste et moqué de ne rien vouloir faire, au fond… À part moi, je me disais que, tout au contraire, Trump savait très exactement quel but il poursuivait, mais qu’il devait y faire concourir les divers éléments qui allaient savoir mener à ses fins à couvert. Autrement dit, j’étais persuadé que, en réalité, il n’était nullement question de conduire d’authentiques négociations mais, seulement, de préparer le terrain pour la chute du régime dit «des mollahs», quitte à y mettre directement la main.
Aujourd’hui, les événements semblent confirmer mes réflexions antécédentes.
Désormais, il reste à savoir – ou, plutôt, à VOIR – si Trump a bien assimilé Sun-Tzu : si tel n’est pas le cas, les choses vont s’enliser, comme semble être enclin à l’envisager l’excellent Régis Le Sommier ; mais, si Trump se révèle bon stratège,, la face entière de notre contemporain pourra certainement en être changée, et ce, quasi sur-le-champ.
J’ose espérer savoir être candide à ravir l’avenir.
“Candida candidis” («blanche des blanches» = «pure entre les pures»), selon la devise de Claude de France, femme de François Ier