CNEWS — médiocre plus souvent qu’à son tour, à rebours de ses ambitions déclarées — titre ainsi cet édito du 24 mars : « Mathieu Bock-Côté revient sur les élections municipales ». Vision de journaliste : par le petit bout de la lorgnette.
Ces élections ne sont en fait qu’un point de départ, le prétexte à une réflexion critique profonde sur l’état de la démocratie française, selon lui en voie d’autodestruction.
S’ensuit une analyse en cinq points, sévère, sans concession, lucide, des vices de notre système politique, des dégâts qu’il produit sur la société française et, en fin de compte, sur le citoyen lui-même.
« Encore faut-il, dit notre éditorialiste, poser le juste diagnostic. Nous devons, à certains égards, cesser de parler de politique comme le font habituellement les journalistes, fascinés par les coulisses et les alliances secondaires, etc. » – JSF
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Retranscription resserrée du texte
Bonsoir.
Il y a plusieurs manières d’écrire le bilan des élections municipales. L’une d’entre elles consiste à se demander ce qu’elles révèlent de l’état de la démocratie française. Et selon moi, celle-ci pourrait être entrée dans une phase d’autodestruction.
Encore faut-il poser le juste diagnostic. Nous devons, à certains égards, cesser de parler de politique comme le font habituellement les journalistes, fascinés par les coulisses et les alliances secondaires. Il faut plutôt tenter de la comprendre du point de vue du commun des mortels, en prêtant attention au sentiment dominant.
Or ce sentiment est clair. L’abstention en est un signe, tout comme la multiplication des votes en faveur de partis réputés infréquentables. Il s’agit d’un profond dégoût, d’un rejet qui ne vise pas seulement tel ou tel parti, mais la classe politique dans son ensemble — et, au-delà, la politique elle-même. Comme si elle avait non seulement déçu, mais fini par se retourner contre le peuple et contre le pays.
Dès lors, le citoyen ordinaire se dit : « Cette farce, je n’y participe plus. » On nous répète que l’élection municipale est la plus importante pour les Français ; cela devient manifestement moins vrai, tant nombreux sont ceux qui s’en détournent en disant : « C’est assez. »
Il faut donc comprendre ce dégoût et voir comment une certaine conception de la démocratie se retourne aujourd’hui contre elle-même, entrant dans une logique d’autodestruction. Car la démocratie est devenue un mot sacralisé : dire « démocratie », c’est dire « bien » et « juste ». Mais ne se pourrait-il pas que cette idée, parfois, se retourne contre elle-même ? C’est l’hypothèse que je propose d’examiner.
Premier élément : le culte des droits de l’homme. Il est tel qu’il en vient parfois à effacer la figure du peuple. À ce culte s’ajoute celui de l’universel, qui peut aller jusqu’à une forme de préférence pour l’étranger, accompagnée d’un certain dégoût de soi. Comme si, pour embrasser l’humanité tout entière, il fallait commencer par se renier soi-même.
On voit ainsi apparaître l’idée d’une « vraie France » qui serait désormais celle issue de l’immigration, tandis que la France historique se trouverait disqualifiée. Cette inversion symbolique s’accompagne d’un discours valorisant certains groupes au détriment d’autres.
Par ailleurs, certaines violences à l’encontre d’élus comportent une dimension que l’on hésite à nommer : des tensions d’ordre ethnique ou racial. Je ne dis pas que tout s’explique par là, mais c’en est une part qu’il devient difficile d’ignorer. Refuser de nommer ce que l’on voit empêche de comprendre ce qui se joue.
Deuxième élément : la suradministration. La démocratie contemporaine veut tout gouverner, tout planifier, tout organiser au nom de la raison et de la science. Mais, dans les faits, elle engendre une bureaucratie qui s’autonomise et finit par paralyser l’action politique. La société s’administre sans cesse, mais devient incapable de se réformer.
Troisième élément : le gouvernement des juges. À l’origine, le pouvoir judiciaire devait protéger contre l’arbitraire. Mais il tend aujourd’hui, dans certains cas, à entraver l’action politique, voire à la criminaliser, notamment lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts du pays.
Quatrième élément : la logique des droits sociaux. Légitimes dans leur principe, ils peuvent, au-delà d’un certain seuil, encourager une forme de dépendance à l’État. Le citoyen devient alors un administré permanent, ce qui affaiblit son sens civique et son autonomie.
Cinquième élément : le culte de la propagande. En démocratie, il s’agit en principe de convaincre. Mais on glisse rapidement de la conviction à la manipulation. La politique se réduit alors à des slogans simplistes destinés à mobiliser, au prix d’une infantilisation de la population.
Ainsi, plusieurs des idéaux que nous proclamons tendent aujourd’hui à se retourner contre nous. C’est pourquoi je parle d’une démocratie qui s’autodétruit.
Reste une question : ce système est-il réparable ? Tout système bloqué suscite, tôt ou tard, une réaction. Une partie de la population se réfugie dans l’abstention ; une autre se tourne vers des partis que le système qualifie d’« extrêmes », mais qui se présentent comme des alternatives de rupture.
Il arrive, dans l’histoire, que les peuples souhaitent se débarrasser de leur classe politique. Beaucoup jugent aujourd’hui celle-ci médiocre. Les personnalités d’exception, qui auraient autrefois investi la vie publique, se tournent désormais vers d’autres domaines : l’entreprise, la technologie, l’économie.
La politique attire encore certains profils : des idéalistes animés par une vision historique ou nationale, mais souvent marginalisés ; des professionnels de l’appareil, attirés par les postes ; des carriéristes ; et des idéologues qui voient dans l’État un instrument de transformation sociale.
Face à cela, le citoyen ordinaire tend à se replier sur la sphère privée, familiale ou communautaire, se détournant progressivement de la vie publique. o■












« le culte de la propagande » combiné avec les « idéalistes animés par une vision historique ou nationale, mais souvent marginalisés » appellerait des exemples. En commençant par CNews.
Exact. La parabole du bon grain et de l’ivraie est inépuisable ; je me rappelle que Thibon l’invoquait souvent… les deux sont en nous tous et en tout. Inextricablement liés. C’est agaçant…
Depuis la Révolution française de 1789, la démocratie moderne s’est construite autour d’un idéal puissant : celui de la souveraineté populaire fondée sur des principes universels de liberté, d’égalité et de fraternité. Pourtant, au fil des siècles, un glissement subtil mais profond semble s’être opéré. Là où le bien commun devait constituer l’horizon de toute action politique, c’est désormais la revendication de la vertu — morale, idéologique ou identitaire — qui tend à dominer l’espace public. Ce déplacement n’est pas sans conséquences : il marque, pour certains, une forme de décadence de la démocratie.
À l’origine, la Révolution ne visait pas seulement à renverser un ordre injuste ; elle cherchait à refonder la société sur une base rationnelle et collective. Le bien commun y occupait une place centrale : il s’agissait de dépasser les intérêts particuliers pour construire une volonté générale capable d’assurer la cohésion et la stabilité du corps politique. Cependant, très tôt, la vertu s’est imposée comme exigence politique. Sous la Terreur, elle devient même un instrument de légitimation du pouvoir : être vertueux, c’est adhérer pleinement à l’idéal révolutionnaire, et toute déviation est perçue comme une menace.
Ce primat de la vertu n’a jamais totalement disparu. Il s’est transformé, adapté aux époques, mais demeure aujourd’hui encore au cœur de nombreux discours politiques. Dans les démocraties contemporaines, la vertu prend souvent la forme d’une posture morale : il ne suffit plus de chercher des solutions efficaces ou pragmatiques, il faut afficher une rectitude éthique, une conformité à des normes perçues comme justes. La politique devient alors un espace de démonstration morale, où l’on se positionne moins pour construire que pour se distinguer.
Ce phénomène entraîne une fragmentation du débat public. Chaque groupe, chaque individu, tend à définir sa propre conception de la vertu, souvent en opposition avec celle des autres. Le dialogue devient difficile, car il ne s’agit plus de trouver un terrain commun, mais de défendre une identité morale. Le bien commun, qui suppose compromis, nuance et pragmatisme, se trouve relégué au second plan. Il est remplacé par une compétition de légitimités morales.
En outre, cette valorisation excessive de la vertu peut conduire à une forme d’exclusion. Ceux qui ne se conforment pas aux normes dominantes sont rapidement disqualifiés, non pas sur la base de leurs arguments, mais de leur supposée défaillance morale. La démocratie, qui devrait être un espace de pluralisme et de confrontation pacifique des idées, risque alors de se transformer en un tribunal permanent, où chacun juge et est jugé.
Ainsi, la décadence de la démocratie ne réside pas nécessairement dans la disparition de ses institutions, mais dans la transformation de son esprit. Lorsque la vertu supplante le bien commun, la politique perd sa finalité première : organiser la vie collective de manière juste et efficace. Elle devient un théâtre d’affirmation morale, où l’apparence de la justesse l’emporte sur la recherche du juste.
Réhabiliter le bien commun suppose de redonner toute sa place à la délibération, au compromis et à la complexité. Cela implique d’accepter que la politique ne soit pas le domaine de la pureté morale, mais celui de la responsabilité collective. Sans cela, la démocratie risque de s’éloigner de son idéal fondateur pour devenir le reflet de divisions irréconciliables.