
Par Alexandre Devecchio, pour Le Figaro Magazine.
Ce bel article d’Alexandre Devecchio est paru le 13 mai. Le voici, ce dimanche. Au-delà du film sur lequel chacun se fera son opinion, il n’est que le reflet d’un pays malade, fracturé, conscient de vivre une phase de déclin qui met en question son existence même en tant que réalité historique, trahi par ses « élites » comme en d’autres temps, etc., etc. En même temps se lèvent ces « puissances du sentiment », de la volonté, du courage et de la raison, d’où peuvent naître les luttes pour la survie et les renaissances à venir, que le pays, dans ses profondeurs, souhaite et espère. Le temps est compté ! — JSF
EXCLUSIF — Alexandre Devecchio a pu voir en exclusivité L’Abandon, une fiction sur les derniers jours du professeur assassiné en 2020. Un projet périlleux, approuvé par la sœur de Samuel Paty, qui réussit à éviter tout sensationnalisme tout en mettant en lumière des réalités qui dérangent.

De Samuel Paty, on ne connaît qu’une photo. Et les circonstances tragiques de sa disparition. Pour des milliers de spectateurs, Antoine Reinartz sera désormais son visage et sa voix au cinéma. Redonnant ainsi vie à un homme trop souvent résumé à sa mort. Le jeune acteur, que le grand public associe à l’avocat général féroce d’Anatomie d’une chute , incarne le professeur d’histoire-géographie dans L’Abandon de Vincent Garenq, qui retrace les onze derniers jours de Samuel Paty et sort en salles ce mercredi.
Quinze jours avant la projection à Cannes, Reinartz, dont la ressemblance avec Samuel Paty dans le film est troublante, cache son stress derrière un sourire malicieux. Ce n’est pas le fait de monter les marches du Palais des festivals qui l’angoisse. Plutôt la responsabilité écrasante d’être à la hauteur d’un drame qui a bouleversé la France et d’un homme exemplaire dont la mémoire continue parfois d’être calomniée. La peur également des réactions que pourrait susciter un sujet qui fâche. L’acteur confie ne s’être jamais autant préparé pour la promotion d’un film et avoir essayé d’anticiper toutes les questions. S’il a accepté le rôle immédiatement, convaincu de la nécessité de mettre en lumière cette histoire, il était conscient du caractère explosif du projet. Avant même le début du tournage, il se souvient s’être heurté à deux types de réactions dans son entourage. « Il y avait ceux qui disaient ‘‘bravo !’’ et ceux qui craignaient que remuer cette affaire n’alimente la stigmatisation, se souvient-il. Certains allaient même jusqu’à reprocher à Samuel Paty d’avoir montré les caricatures et fait sortir de sa classe certains élèves. »

Comment filmer l’engrenage qui a conduit à la décapitation d’un professeur sans verser dans le sensationnalisme ou le voyeurisme ? Comment rendre compte fidèlement d’un fait réel aussi tragique tout en faisant œuvre de cinéma et de fiction ? Et surtout, comment traiter un fait de société aussi brûlant sans prêter le flanc à l’accusation de souffler sur les braises ? L’Abandon était sans doute l’un des défis les plus périlleux de l’année. Aussi bien sur le plan cinématographique que politique. En particulier à un an de la présidentielle, dans un milieu du 7e art en partie acquis au gauchisme culturel le plus radical. Le premier risque était de se voir taxer d’« instrumentalisation » ou de « faire le jeu de l’extrême droite ». Le second, de trahir Samuel Paty en édulcorant les faits ou en donnant à voir de l’affaire une lecture politiquement correcte. Or, L’Abandon est une réussite : le réalisateur Vincent Garenq évite les pièges et trouve le ton juste.
Les faits, rien que les faits
Sur la forme, il a choisi la sobriété en se débarrassant de toute surenchère dramatique et de tout artifice de mise en scène qui auraient pu apparaître déplacés. Sur le fond, aucun des aspects les plus dérangeants de l’affaire n’est éludé, sans pour autant que le film verse dans la charge démonstrative. « Il ne fallait pas se positionner en donneur de leçons, explique le réalisateur. Mais se remettre avec humilité dans le brouillard dans lequel se trouvaient les protagonistes de cette histoire au moment des faits. »
Les faits, rien que les faits, c’est cette exigence d’exactitude qui a guidé Vincent Garenq tout au long de l’écriture du scénario et du tournage. Il utilise l’image des catastrophes aériennes pour analyser sa démarche : « Lorsqu’il s’en produit, on rassemble les décombres dans un hangar pour essayer de comprendre ce qui s’est passé afin d’éviter que cela ne se reproduise… C’est ce que j’ai essayé de faire. » Le réalisateur a assisté au procès des accusés et s’est appuyé sur tous les documents et témoignages dont il pouvait disposer ainsi que sur Les Derniers Jours de Samuel Paty, le livre enquête de Stéphane Simon, également producteur du film. Enfin, il s’est inspiré de ses conversations avec Mickaëlle Paty, la sœur de Samuel, qui connaît mieux que quiconque l’affaire et a approuvé le projet.
Le choix de s’en tenir à une trame très factuelle était le bon. Car une fois rassemblées et mises bout à bout, les pièces du puzzle dressent avec force le tableau de la faillite de tout un système. Et le titre du film de prendre tout son sens. L’assassinat de Samuel Paty est bien le fruit d’une succession d’abandons, de dysfonctionnements, de lâchetés et d’aveuglements. Représentée par un référent laïcité inquisiteur et péremptoire, l’Éducation nationale apparaît plus soucieuse de ne pas faire de scandale que de protéger ses professeurs. La couardise et la soumission d’une petite minorité du corps professoral sont également montrées sans concession. Comme l’inconscience de certains élèves qui ont accepté de l’argent pour livrer Samuel Paty à son futur bourreau. La responsabilité des forces de l’ordre est également pointée. L’enquête de l’IGPN (la police des polices) a mis en lumière nombre d’erreurs et de défaillances. Au point que ce sont des professeurs qui ont parfois ramené Samuel Paty en voiture pour lui éviter de se déplacer seul à pied. L’enseignant, livré à lui-même, avait glissé un marteau dans son sac pour se défendre en cas d’agression.
Antiracisme dévoyé
Enfin, le film met au jour les conséquences d’un antiracisme dévoyé. Tout part du mensonge d’une élève, interprétée dans le film par Emma Boumali, qui accuse Samuel Paty d’avoir stigmatisé les élèves musulmans. Très vite, il apparaît qu’elle n’était même pas présente lors du cours de l’enseignant sur les caricatures de Mahomet. Et que si le professeur a fait sortir les élèves de toutes confessions qui le souhaitaient, ce n’était nullement pour exclure les musulmans, mais par bienveillance. Pourtant, instrumentalisé par le prédicateur islamiste Abdelhakim Sefrioui, amplifié par les réseaux sociaux, le mensonge va se répandre en toute bonne conscience. Même si le mot « islamophobie » n’est jamais prononcé, L’Abandon montre comment la manipulation de ce prétendu racisme permet d’attiser la haine de la France et dresser une partie des musulmans contre celle-ci, avec la complicité d’idiots utiles. Car si des professeurs ont choisi de soutenir une élève de 13 ans plutôt que leur collègue, c’est moins par peur d’être visés par l’islam radical que par signalement de vertu et par souci de ne pas passer pour « islamophobes ».
Justesse et crédibilité
L’Abandon refuse cependant tout manichéisme. La principale du collège (Emmanuelle Bercot), parfois désignée comme bouc émissaire, apparaît moins passive que dépassée par la situation et paralysée par des procédures bureaucratiques kafkaïennes. Le film montre aussi qu’il y a eu des parents d’élèves, y compris musulmans, pour dire la vérité, et une grande majorité de professeurs solidaires.
Fait peu connu, il révèle que la fille d’Abdelhakim Sefrioui s’est levée contre son père, puis n’a pas hésité à témoigner contre lui lors de son procès. Enfin, il rend hommage au courage de Samuel Paty, qui malgré la conscience du danger a continué de faire cours et a toujours refusé de s’excuser pour une faute qu’il n’avait pas commise. Antoine Reinartz lui confère une humanité bouleversante. Puissance de la fiction, il émerge de L’Abandon une vérité que paradoxalement aucun documentaire n’aurait pu toucher. L’essayiste et professeur d’histoire Iannis Roder, qui enseigne depuis plus de vingt-cinq ans dans un collège de Seine-Saint-Denis, affirme avoir été surpris par la justesse et la crédibilité du film.
Delphine Girard, professeur de lettres classiques dans un collège du Val-de-Marne et membre du Conseil des sages de la laïcité, avoue avoir été prise à la gorge de larmes et de colère. À l’heure où un enseignant sur deux s’autocensure et où « Je vais te faire une Paty » est devenue une expression courante dans certaines classes, le film permettra-t-il de réveiller les consciences ? « Il ne ramènera pas mon frère, confie Mickaëlle Paty d’une voix à la fois douce et déterminée. L’Abandon ne remplacera pas la justice, mais il peut contribuer à ce que la postérité retienne autre chose que des slogans : les faits, la chronologie, la gravité exceptionnelle de ce qui s’est passé – l’assassinat d’un professeur pour avoir enseigné. C’est tout ce que j’attends : que l’on n’oublie pas. »
Peut-il bousculer la culture du « pas de vagues » dans l’Éducation nationale ? Sur ce point, Mickaëlle Paty reste sceptique. Le ministre de l’Éducation nationale affirme vouloir le soutenir et en faire un outil pédagogique. « Nos politiques parlent souvent beaucoup et en termes de concret, ils ne sont pas toujours au rendez-vous. Ce qui est arrivé à mon frère s’est déjà reproduit avec Dominique Bernard et pourrait encore se reproduire. À l’heure actuelle, quand un enseignant est menacé, on va lui octroyer la protection fonctionnelle, l’exfiltrer de son établissement, mais la cause profonde du problème, à savoir la peur démesurée de stigmatiser, n’a pas été traitée », déplore-t-elle. Et de conclure par un souvenir qui prend aujourd’hui un sens tragique : « La dernière fois que j’ai parlé à Samuel avant sa mort, il m’a avoué qu’il était content d’avoir ses vingt-trois ans d’ancienneté dans l’Éducation nationale, parce qu’il n’aurait pas voulu y entrer jeune enseignant à l’heure actuelle, tellement les conditions étaient devenues difficiles. » o■o ALEXANDRE DEVECCHIO














En classe de 4e (1965) , le cours d’Histoire sur Mahomet était illustré par une miniature persane (livre de Mallet-Isaac) car représentation humaine interdite en Islam.
Il fallait avoir l’esprit tordu pour présenter à des élèves une « caricature », venant d’un torchon ordurier..