
Le prince Eudes d’Orléans, duc d’Angoulême et frère cadet du Comte de Paris, publie depuis la mi-avril La France dans le temps long, une lettre hebdomadaire d’analyse consacrée à cette France-là : celle qui dure, qui se transforme, qui résiste ou qui cède au fil des siècles. Chaque semaine, un texte qui invite à lire le présent à la lumière du temps long. Nous avons lu plusieurs de ces articles, tous inspirées par cet esprit très capétien, et nous en reproduisons aujourd’hui le texte suivant, en précisant aux lecteurs de Je Suis Français qu’ils peuvent s’abonner à cette lettre hebdomadaire, dont chaque livraison est d’un grand intérêt et d’une haute tenue. — Je Suis Français
De Clovis à nous — l’acte fondateur et la question de l’héritage français

En 2009, au guichet d’un état civil de la proche banlieue parisienne, un Français de vieille souche se voit demander de prouver qu’il est français pour renouveler sa carte d’identité. Son arbre généalogique récent court de la Belgique à l’Autriche, du Brésil à l’Allemagne en passant par la France — et remonte jusqu’aux premiers capétiens. Cette scène (vécue) de vaudeville administratif pose, en creux, une question que la France n’a jamais vraiment résolue : d’où venons-nous, et cela compte-t-il encore ?
I. ÊTRE FILS DE — LA FILIATION COMME FONDATION
Il y a dans l’expression « fils de » quelque chose de plus vaste qu’une simple indication généalogique. En hébreu, le mot ben — issu de banah, « bâtir, construire » — suggère que la filiation n’est pas un fait brut mais une œuvre. On construit la lignée, on élève ses descendants, on transmet ce qui mérite d’être transmis. C’est une architecture dans le temps, une colonne vertébrale dressée entre les générations.
La psychologie contemporaine l’a redécouvert à sa façon. La clarté de la place dans le triangle père-mère-enfant est cruciale pour la différenciation des sexes et des générations. Le père, comme tiers séparateur, impose des repères qui sécurisent. Connaître ses origines permet d’incorporer à son identité une généalogie qui sert de point d’ancrage face à l’incertitude. Ce que la psychologie nomme individuation, l’histoire le nomme identité nationale. Ce sont les deux faces d’un même besoin : savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va.
La question se pose alors pour les peuples comme pour les individus. La France, plus que tout autre nation d’Europe, a toujours été hantée par ce besoin de se raconter une origine. Elle s’y est essayée de plusieurs façons — nos ancêtres les Gaulois, les Lumières, 1789, la République universelle. Mais ces récits sont récents, parfois fabriqués, souvent disputés. Il en existe un autre, plus ancien, plus structurant : celui du baptême d’un roi barbare dans la cité de Reims, probablement un soir de l’hiver 496.
II. CLOVIS — UN ACTE FONDATEUR MAL AIMÉ
On aurait pu s’arrêter ailleurs. La France aurait pu se réclamer de César, qui a fait de la Gaule une province romaine, ou de Charlemagne, qui a forgé l’Empire carolingien. Elle aurait pu choisir 987 et l’avènement d’Hugues Capet, ou 1214 et Bouvines, première victoire nationale au sens moderne, ou le gaulois Vercingétorix, choix de stratégie politique de Napoléon III repris par la IIIème république dans le roman national. Mais c’est Clovis qui s’est imposé au cours de notre histoire, malgré lui, comme l’acte de naissance.
Issu des Francs saliens, ce prince guerrier né vers 466 consolide son pouvoir en éliminant ses rivaux, unifie les tribus franques et conquiert la quasi-totalité de la Gaule romaine en deux décennies. Son règne, de 481 à 511, est d’abord celui d’un chef de guerre pragmatique. Ce qui le distingue, et ce qui fait de lui un fondateur plutôt qu’un simple conquérant, c’est une décision religieuse : son baptême catholique vers 496 à Reims, sous la main de l’évêque Rémi.
L’enjeu n’était pas mince. À cette époque, les autres royaumes barbares qui occupaient l’Europe — Wisigoths, Ostrogoths, Burgondes — avaient choisi l’arianisme, l’hérésie qui niait la pleine divinité du Christ. En choisissant l’orthodoxie catholique, Clovis se ralliait à Rome, à l’Église établie, aux populations gallo-romaines qui constituaient la majorité de son nouveau royaume. Il faisait d’une conversion religieuse un acte politique d’une portée immense. La formule attribuée à Rémi lors du baptême résume à elle seule la rupture : « Courbe humblement la tête, Sicambre, brûle ce que tu as adoré, adore ce que tu as brûlé [1]. »
III. LA MÉMOIRE LONGUE — PAPES, ROIS ET PRÉSIDENTS
L’Église a compris très tôt ce que cet acte signifiait. Le pape Anastase II, contemporain de Clovis, salua en lui un « glorieux fils » dont la conversion avait fait tressaillir le siège de Pierre d’allégresse. Quatorze siècles plus tard, en 1896, Léon XIII affirmait encore que « c’est dans ce baptême mémorable de Clovis que la France a été comme baptisée [2] », consacrant l’idée d’une nation née d’un sacrement. Et lorsque Jean-Paul II débarque en France en 1980, il interpelle la foule par cette question resserrée comme une lame : « France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême [3] ? »
Les rois de France ont su exploiter cet héritage. La Sainte Ampoule, l’huile miraculeuse qui aurait servi au baptême de Clovis et qui servit ensuite au sacre de tous les rois de France à Reims, est le symbole le plus éloquent de cette continuité construite. Les Capétiens, qui n’ont pas de lien de sang direct avec les Mérovingiens, ont eu besoin de se rattacher à Clovis pour légitimer une dynastie récente. Ils l’ont fait avec intelligence : Clovis devient le modèle du roi très chrétien, et leur sacre à Reims rejoue symboliquement son baptême. Ce n’est pas de l’histoire falsifiée — c’est de la mémoire politique, ce que tout État construit pour durer.
Fait moins attendu : la Cinquième République elle-même n’a pas échappé à la question. Le 20 décembre 2007, Nicolas Sarkozy, dans son discours prononcé au Latran devant Benoît XVI, déclarait : « C’est par le baptême de Clovis que la France est devenue fille aînée de l’Église [4]. » La phrase fit scandale dans une République jalouse de sa laïcité. Elle n’en était pas moins historiquement exacte.
IV. LA RUPTURE DE 1789 — FILS DE LA RÉVOLUTION OU FILS DE CLOVIS ?
La Révolution française a voulu couper ce fil. Elle a aboli la monarchie, décapité le roi, effacé les symboles. Victor Hugo, fils de cette époque, pouvait s’écrier « nous sommes tes fils, Révolution ! » [5] avec une conviction absolue. La République s’est construite sur ce récit-là : 1789 comme vrai acte fondateur, la Déclaration des droits de l’homme comme vrai baptême. Tout ce qui précède — les rois, l’Église, Clovis — serait l’ancien régime, c’est-à-dire l’obscurité totale.
Mais l’histoire ne se laisse pas découper aussi proprement. Ce que 1789 a brisé, c’est une forme institutionnelle — la monarchie de droit divin. Ce qu’elle n’a pas effacé, c’est la structure profonde du pouvoir français : centralisé, jacobin, nourri d’une vieille habitude de l’État fort que Clovis avait inaugurée en unifiant les Francs, que les Capétiens avaient affinée, que Richelieu avait parachevée, et que la République a simplement reconduite sous d’autres drapeaux.
L’État français, dans sa forme actuelle, doit infiniment plus à Louis XIV qu’à Rousseau. Les préfets remplacent les intendants royaux. L’Élysée concentre un pouvoir personnel que bien des monarques auraient envié. La Ve République, avec son président élu au suffrage universel et ses pouvoirs élargis, a souvent été comparée à une monarchie républicaine. Ce n’est pas un hasard si de Gaulle aimait citer Saint-Louis, et si Mitterrand voulut être inhumé avec les fastes d’un souverain.
V. QUE FAIRE DE CETTE FILIATION ?
La question n’est pas de savoir si nous sommes catholiques ou monarchistes. Elle est plus profonde et plus libre : pouvons-nous revendiquer Clovis comme un ancêtre sans pour autant rejeter la République ? Pouvons-nous nous plonger dans notre filiation historique jusqu’à ce soir de 496 pour y retrouver quelque chose d’essentiel — une certaine idée de l’unité, de l’ancrage, de la durée ?
La réponse est oui, à condition de le faire avec rigueur et sans nostalgie convulsive. Clovis n’est pas un modèle politique à restaurer. Il est une origine à assumer. Son baptême n’est pas une leçon de catéchisme mais un acte de civilisation : un chef de guerre qui accepte de lier son destin à celui de ses sujets gallo-romains, qui parie sur une religion universelle plutôt que sur une foi tribale, qui comprend que durer exige de s’enraciner dans quelque chose de plus grand que soi.
Il y a dans cet acte une leçon pour le présent. Les sociétés qui durent sont celles qui savent d’où elles viennent. Pas pour se figer dans le passé, mais pour puiser dans lui l’énergie de se projeter. La France contemporaine souffre moins d’un excès de mémoire que d’un déficit de filiation assumée. Elle craint son histoire longue, comme si revendiquer Clovis était honteux, comme si quinze siècles de construction politique et culturelle n’étaient qu’une collection d’erreurs à effacer.
Ce que nous apprend la filiation — au sens psychologique comme au sens historique — c’est que la rupture sans racines produit non pas la liberté, mais l’errance. Un peuple qui ne sait plus d’où il vient n’est pas un peuple émancipé : c’est un peuple désorienté. La fierté nationale ne passe pas par le rejet de la complexité, mais par la capacité à tenir ensemble des héritages contradictoires — le baptême de Reims et la Déclaration des droits, Clovis et Jaurès, la fille aînée de l’Église et la patrie des Lumières.
C’est peut-être là le vrai défi de la France : non pas choisir entre ses héritages, mais apprendre à les habiter tous — debout, les yeux ouverts, sans honte ni fanfaronnade. Ce Français qui, en 2009, dut remonter plusieurs générations pour prouver qu’il était français avait, sans le savoir, refait le chemin en sens inverse — de la fenêtre d’un guichet administratif jusqu’au baptistère de Reims. La preuve qu’on existe ne se trouve pas dans un formulaire : elle est dans la longueur du fil qu’on tient encore. o ■
Eudes d’Orléans
SOURCES ET RÉFÉRENCES
[1] Grégoire de Tours, Historia Francorum (Histoire des Francs), Livre II, chap. 31. Éd. latine de référence : Grégoire de Tours, Historiae, éd. Bruno Krusch et Wilhelm Levison, Monumenta Germaniae Historica, Scriptores rerum Merovingicarum, t. I, Hanovre, 1951. Trad. française : Robert Latouche, Les Belles Lettres, Paris, 1963, t. I, p. 124. Citation attribuée à saint Rémi lors du baptême de Clovis.
[2] Pape Léon XIII, Lettre apostolique Omnibus Cognitis, 1896, à l’occasion du XIVe centenaire du baptême de Clovis. Texte intégral consultable dans les Acta Sanctae Sedis, vol. XXIX, Rome, 1896.
[3] Jean-Paul II, Homélie prononcée au Bourget, 1er juin 1980. Texte officiel disponible sur le site du Vatican : vatican.va. Discours complet dans : Jean-Paul II en France, La Documentation catholique, Paris, 1980.
[4] Nicolas Sarkozy, Discours prononcé à la basilique de Saint-Jean-de-Latran, Rome, 20 décembre 2007, à l’occasion de la remise de la citoyenneté d’honneur de Rome. Texte intégral disponible sur le site de l’Élysée et reproduit dans Le Monde, 21 décembre 2007.
[5] Victor Hugo, « À la Colonne », dans Les Chants du crépuscule (1835), Poème III. In : Œuvres poétiques, t. I, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », Paris, 1964, p. 857.
[6] Pour la construction médiévale du lien Clovis-Capétiens : Colette Beaune, Naissance de la nation France, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », Paris, 1985, notamment chap. II et IV.
[7] Sur la portée politique du baptême de Clovis : Bruno Dumézil, Les Racines chrétiennes de l’Europe. Conversion et liberté dans les royaumes barbares (Ve-VIIIe siècle), Fayard, Paris, 2005.
[8] Sur la notion de filiation en psychologie : François Nault, « La filiation symbolique et la structure du sujet », Laval
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