
En se fondant sur une explication généalogique, philologique et contextuelle de la célèbre formule sur «l’expropriation des expropriateurs» qui, figurant à la fin de la section sur la « tendance historique de l’accumulation capitaliste », passe pour en délivrer les conclusions politiques, l’universitaire communiste Balibar en arrive à souligner que l’auteur du Capital était imprégné de prophétisme. Quant à Balibar lui-même, il va jusqu’à qualifier notre époque d’apocalyptique. Notre intention n’est nullement de promouvoir le marxisme, d’ailleurs moribond, mais de signaler l’importance des soubassements religieux au sein des idéologies modernes, athées, prétendument imperméables aux antiques croyances, qu’elles jugent archaïques, dépassées, rétrogrades. — Je Suis Français

Que Le Capital soit un ouvrage fondamentalement inachevable, parce que son argumentation interne pouvait conduire à plusieurs conclusions incompatibles entre elles, c’est la thèse que je voudrais maintenant soutenir. Pour le faire comprendre, il nous faut d’abord revenir sur les significations enveloppées dans la formule «expropriation des expropriateurs», prise à la lettre, et décrypter les multiples traces historiques et symboliques qui s’y superposent. J’ai déjà fait remarquer ce qu’a d’étrange l’accumulation de termes «français» plus ou moins germanisés qu’on trouve dans les paragraphes où figure «l’expropriation des expropriateurs ». Né à Trèves et ayant été élevé dans une région de Rhénanie pétrie d’influence française, Marx parlait et écrivait couramment le français. Il pensait aussi que «la France est le pays de la politique», comme l’Angleterre est celui de l’économie, et l’Allemagne celui de la philosophie. Mais il y a plus ici qu’une influence culturelle ou une mythologie nationale. Ce qui insiste, ou persiste dans Le Capital, c’est un discours venu des mouvements «radicaux» ou «proto-communistes» de la période révolutionnaire à travers les socialistes utopiques de la première moitié du XIXe siècle: «expropriateurs», «exploiteurs», «usurpateurs», termes auxquels il faudrait ajouter celui très voisin d’accapareurs, par lequel les soulèvements égalitaires de la paysannerie désignaient la nouvelle classe bourgeoise enrichie par la vente des terres de la noblesse et de l’Église, puis par les fournitures aux armées et les trafics qui les accompagnaient. La citation en note du Manifeste communiste prend alors tout son sens: avec ou sans le mot, elle introduit en contrepoint l’idée de «dictature révolutionnaire», annulant une violence par une autre violence de signe contraire. Elle marque ainsi à la fois la continuité entre la révolution bourgeoise passée et la révolution prolétarienne à venir, et le progrès que celle-ci va représenter par rapport à son «modèle».

Cette première couche d’interprétation, suggérée par la langue composite dont se sert Marx, ou que même il invente, est indiscutable. Elle est, d’une certaine façon, la plus attendue et la plus conforme aux utilisations qui ont été faites du Capital par les partis socialistes (en particulier les bolcheviks). Car elle forme l’origine du grand «mythe» qui a sous-tendu les usages du concept de révolution au XIXe et au XXe siècle. Mais elle ne suffit pas à épuiser la figure de rhétorique employée par Marx: «expropriation des expropriateurs», ou retournement contre une forme de violence des moyens mêmes de cette violence. Ici doit intervenir un autre registre de signification, qui sort de la politique «pure» pour entrer dans le domaine de ce que, avec Roberto Esposito, on pourrait appeler l’impolitique. Il s’agit d’un élément religieux, provenant du fond commun des messianismes juifs et chrétiens, périodiquement réactivé par les mouvements apocalyptiques et millénaristes. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le faire remarquer1, la formule de Marx est la «traduction» d’une formule clé du Livre d’Isaïe: «vos oppresseurs seront opprimés [par vous] à leur tour2». Le messianisme affleure périodiquement chez Marx, en particulier quand il s’agit d’évoquer la mission révolutionnaire du prolétariat. Son insistance dans la «conclusion» du Capital est d’autant plus remarquable que celle-ci est précédée du long développement sur «l’accumulation primitive», où est décrite la violence d’État au moyen de laquelle s’est effectuée l’expropriation des producteurs qui ouvre la voie à l’accumulation du capital. Dans ce développement on trouve une autre formule de type messianique, celle qui pose que «la violence est l’accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs3». Prises ensemble, ces deux formules permettent donc de comprendre pourquoi l’idée de «négation de la négation» n’a pas une signification simplement logique, mais doit évoquer, comme la caractéristique et le signe même des transformations historiques radicales, une décomposition des formes institutionnelles du droit et de la politique.

Et pourtant, cette lecture n’est pas la seule possible. Elle est «doublée» par une interprétation réformiste, ou du moins évolutionniste, dans laquelle les formes de l’expropriation capitaliste apparaissent comme des préfigurations, et même des instruments virtuels de l’appropriation collective ou de l’association, qui constitue la forme du communisme à venir. Pour découvrir cette possibilité, il faut aller chercher dans le livre III du Capital un développement qui est en quelque sorte le frère jumeau du précédent, et qui fait un tout autre usage de la dialectique des formes de la propriété4:
C’est la suppression du mode de production capitaliste à l’intérieur du mode de production capitaliste lui-même, donc une contradiction qui se détruit elle-même et qui, de toute évidence, se présente comme simple phase transitoire vers une forme nouvelle de production […]. Mais, à l’intérieur du système capitaliste lui-même, cette expropriation se présente sous une forme contradictoire en tant qu’appropriation par quelques-uns de la propriété sociale; et le crédit donne toujours davantage à ces quelques-uns le caractère de purs chevaliers d’industrie […]. À l’intérieur de la vieille forme, les usines coopératives des ouvriers elles-mêmes représentent la première rupture de cette forme, bien qu’évidemment elles reproduisent et ne peuvent pas ne pas reproduire partout dans leur organisation effective tous les défauts du système existant. Mais dans ces coopératives, la contradiction entre capital et travail est supprimée, même si les travailleurs ne sont d’abord, en tant qu’association, que leur propre capitaliste […]. Il faut considérer les entreprises capitalistes par actions et, au même titre, les usines coopératives comme des formes de transition du mode capitaliste de production au mode collectiviste, avec cette différence que, dans les premières, la contradiction est résolue négativement et dans les secondes positivementpositivement5.
Ce développement est moins connu que celui du livre I. Il n’a jamais été considéré comme une «conclusion». Et pourtant les formulations en sont identiques sur des points cruciaux. C’est la même terminologie de l’expropriation (en français-allemand, à laquelle vient maintenant s’opposer l’association, un des noms les plus courants du «communisme» chez Marx), et c’est la même problématique du «renversement dialectique», exprimant la nécessité d’une abolition du capitalisme par suite du développement de ses contradictions internes. Sur tout, c’est la même idée que l’essence du changement révolutionnaire est une conversion de l’expropriation en appropriation (Aneignung) par les individus de leurs moyens d’existence, et de leur capacité productive elle-même, dont ils avaient été «aliénés» (Enfremdet). Le capitalisme devient ainsi «son propre fossoyeur». Mais il y a deux différences essentielles. La première, c’est que, en invoquant les mécanismes financiers du crédit bancaire, Marx va beaucoup plus
loin que dans la version du livre I en recherchant dans les institutions mêmes du capitalisme les formes qui «préfigurent» le communisme «à l’intérieur du mode de production capitaliste». La seconde, c’est que la stratégie du communisme apparaît ici à l’horizon d’une combinaison entre deux inventions historiques hétérogènes, qui peuvent être l’une et l’autre considérées comme des formes de dépassement de la propriété privée, mais pour des raisons antithétiques: la socialisation par l’argent, et la socialisation par le travail. Tout cela pris ensemble veut dire que le dépassement du capitalisme n’aura lieu que si une «force» est capable de tenir ensemble les opposés: ce qui est le plus éloigné de la société sans classes (la finance), et ce qui s’en approche le plus possible dans les conditions présentes (les coopératives ouvrières). Marx ne nous dit rien de la nature de cette force et des moyens (étatiques et non étatiques) dont elle devra se servir.

Cette seconde version de l’expropriation des expropriateurs est de la plus grande actualité, non seulement en tant que «variante», ou alternative au discours messianique précédent, mais en raison des échos qu’elle peut éveiller dans certains projets socialistes actuels. Il faut bien convenir, cependant, que les deux termes dont Marx souhaitait le rapprochement ou la fusion sont le plus souvent restés séparés. L’idée de coopérative (ou, aujourd’hui, celle des «nouveaux communs») est très vivace. Mais celle de l’utilisation «révolutionnaire» des structures du capitalisme financier ne l’est pas moins. On a vu naguère, quand les «fonds de pension» sont devenus les principales sources de fonds spéculatifs pour les hedge funds américains, certains théoriciens socialistes pronostiquer ou proposer le «rachat» du capitalisme par les salariés regroupés en sociétés d’actionnaires. Et l’on voit en ce moment des théoriciens marxistes de la «liquidité » élaborer des stratégies de «prise du pouvoir» par les citoyens à l’intérieur des circuits boursiers. Ainsi se dessine, en mode mineur par rapport à la «grande» tradition révolutionnaire, une lecture réformiste, ou mieux: transformiste, de la dialectique inventée par Marx. Évidemment, ce que je pense, c’est qu’il ne s’agit pas seulement d’un «flottement» dans la théorie, mais d’une alternative qui est inscrite objectivement dans l’antithèse de la propriété «privée» et de la propriété «collective ». Mais avant d’en tirer une leçon au présent, il me faut compliquer encore un peu le tableau des représentations de la tendance capitaliste qu’on peut «lire » dans le texte de Marx. o■o (À suivre)
1Voir Étienne Balibar, Violence et civilité, Paris, Galilée, 2010, pp. 139-140, et La Proposition de l’égaliberté, Paris, Puf, 2015, pp. 108-109.
2La formule est énoncée dans Isaïe, en14, 1-4, et répétée en 27,7-9. Rappelons que Marx ne savait pas l’hébreu et avait été coupé de ses racines culturelles juives– du moins consciemment– par la conversion de son père au protestantisme quand il était encore enfant. Il était évidemment familier de la traduction de la Bible par Luther.
3Trad. fr. J.-P. Lefebvre, op. cit., pp. 843-844.
4Voir les commentaires de David Harvey, A Companion to Marx’s Capital, vol. II, Verso, 2013.
5 Karl Marx, Le Capital, vol. III, chap. 27 (trad. fr. C. Cohen-Solal et G. Badia, Paris, Éditions sociales, rééd. Nouvelle Frontière, Montréal, Canada, s.d., pp. 410-413).

Paru dans la Revue de métaphysique et de morale (2018/4. N° 100, pages 479 à 490) aux Éditions Presses Universitaires de France. Article disponible intégralement et gratuitement en ligne sur cairn.info












