
En se fondant sur une explication généalogique, philologique et contextuelle de la célèbre formule sur «l’expropriation des expropriateurs» qui, figurant à la fin de la section sur la «tendance historique de l’accumulation capitaliste», passe pour en délivrer les conclusions politiques, l’universitaire communiste Balibar en arrive à souligner que l’auteur du Capital était imprégné de prophétisme. Quant à Balibar lui-même, il va jusqu’à qualifier notre époque d’apocalyptique. Notre intention n’est nullement de promouvoir le marxisme, d’ailleurs moribond, mais de signaler l’importance des soubassements religieux au sein des idéologies modernes, athées, prétendument imperméables aux antiques croyances, qu’elles jugent archaïques, dépassées, rétrogrades.— Je Suis Français

La thématique centrale du Capital, c’est l’articulation de la contradiction et du conflit (ou de l’antagonisme). La contradiction oppose des tendances simultanément présentes dans le fonctionnement de l’économie et qui la mettent périodiquement en crise1. Le conflit se produit entre les classes, ou des «fractions» de ces classes qui s’affrontent directement, en raison de leurs intérêts antagoniques, soit au sein même de la production, soit dans les autres domaines de la vie sociale. Mais pour qu’il y ait une «tendance historique», conduisant à des transformations ou à des ruptures, il faut que les contradictions (et les crises) débouchent sur l’intensification du conflit, et le conflit sur l’aggravation, ou au contraire le déplacement de la contradiction. En tant que théorie politique de l’histoire, la théorie de Marx n’a pas d’autre objet. Et sans aucun doute, dans les textes que j’ai cités, il s’agit bien de cette articulation, ou des conditions qui en déterminent l’effet. Mais si on élargit l’angle de vue, on voit surgir à nouveau des possibilités alternatives. Et même des possibilités divergentes.
Ainsi, le long chapitre de Marx sur «La journée de travail2» ne se contente pas d’illustrer la notion de «survaleur absolue» qui a été définie comme l’excès de valeur du «produit» par rapport à la «force de travail» consommée dans sa production. Elle montre que le «taux» de cette survaleur est l’enjeu d’un antagonisme permanent qui conduit lui-même vers une contradiction du capital (en particulier parce qu’il implique l’épuisement de la force de travail et la sous consommation chronique de la classe ouvrière). Dans ce conflit, l’intérêt du capital est l’augmentation du surtravail et donc la prolongation du temps de travail au-delà de toute limite. L’intérêt de la classe ouvrière est la limitation du temps de travail, qui entraîne une réduction de la proportion du «travail non payé» et une protection de la force de travail vivante contre l’épuisement. Marx décrit ce conflit comme une «guerre civile prolongée» entre les classes. Il montre comment tout au long de la première moitié du XIXe siècle en Angleterre, autour de la revendication de la «journée de travail normale», le conflit a fait évoluer le rapport des forces.

Dans cette évolution interviennent naturellement de nombreux facteurs, notamment le degré d’organisation des ouvriers, l’état de l’opinion publique influencé par les rapports des «inspecteurs de fabrique» et la sociologie du travail naissante, les intérêts d’ensemble des capitalistes, qui ne sont pas les mêmes que ceux des entrepreneurs individuels, enfin et surtout l’État qui s’assigne la fonction de «réguler» la lutte des classes et de ramener les contradictions du capitalisme dans des limites tolérables. Ce qui est intéressant, évidemment, c’est qu’une telle description, même en changeant certaines données historiques, n’ait rien perdu aujourd’hui de son actualité, en particulier parce que les formes «sauvages» de l’exploitation de la force de travail se sont déplacées dans la «périphérie», avant de revenir dans le «centre», à mesure que les conquêtes sociales et la force syndicale étaient battues en brèche par la concurrence mondialisée, et la conversion des États réformistes au néolibéralisme de combat. Quel est le concept de «tendance» qui correspond à une telle logique? Il serait tentant, là encore, de parler de réforme ou de réformisme, mais il est plus juste de reprendre le mot de Marx: il s’agit d’une «guerre civile» (ou d’une guerre sociale), qui tantôt monte aux extrêmes, tantôt au contraire rentre dans les limites d’un «compromis social». Or cette guerre civile n’a pas de fin prédéterminée, contrairement à la représentation de «l’expropriation des expropriateurs » dans l’une ou l’autre de ses variantes. Ce qui surgit ici chez Marx, c’est ce qu’on pourrait appeler une conception «machiavélienne» de la lutte de classes et de son résultat.

Mais il est frappant de constater que Marx, une fois de plus, a aussi développé une vue antithétique. Il est vrai qu’il faut aller la chercher, à nouveau, dans un texte inédit: il s’agit du «chapitre VI» du Capital, fragment des manuscrits de 1863-1865 que Marx, finalement, n’a pas incorporé au livre I3. Les commentateurs de ce chapitre discutent énormément pour savoir pourquoi Marx n’a pas incorporé ce développement dans sa rédaction finale de 1867. Ils investissement dans cette discussion leur propres tendances d’interprétation et leur compréhension du mode de travail théorique de Marx. Pour ma part, j’ai tendance à penser qu’une raison décisive tient au caractère nihiliste de la tendance d’évolution du capitalisme, telle qu’elle ressort des analyses de ce chapitre, en ce qui concerne l’articulation de la contradiction et du conflit, ou des transformations du capitalisme et des possibilités de la lutte des classes. En effet, on trouve ici un développement détaillé de l’idée suivant laquelle le capitalisme évolue d’une «soumission formelle» des forces de travail sous le capital vers une «soumission réelle», dans laquelle le système technologique «s’incorpore» entièrement les forces de travail, et les rend inutilisables en dehors de leur assujettissement au capital. On trouve même esquissée l’idée que le capitalisme ne se contente pas d’organiser le procès de production, mais en vient aussi à organiser la reproduction même de la vie et de l’existence quotidienne, dont il fait une «industrie» supplémentaire. On peut parler, alors, non seulement de soumission réelle, mais de soumission totale, engendrant une sorte de «servitude volontaire», un contrôle exhaustif du capital sur l’existence des citoyens. Il pourrait sembler, alors, que Marx ait entrevu avec désespoir, dans son analyse du développement du capitalisme, la possibilité que celui-ci devienne un système totalitaire, où la lutte des classes est neutralisée, parce qu’elle est d’avance instrumentalisée par le capitalisme ou contrôlée par lui. C’est l’opposé absolu de la «guerre civile permanente» qu’on vient de lire dans le chapitre sur la «Journée de travail», et certainement l’antithèse d’une issue révolutionnaire des contradictions du capitalisme.
On peut imaginer dans ces conditions que Marx ait préféré «refouler» cet argument, ou en repousser l’examen à plus tard, et qu’il lui ait substitué la conclusion «optimiste» dans laquelle les tendances d’évolution du rapport de propriété viennent, in extremis, valider le scénario de la «révolution politique»,
ou de la prise du pouvoir, dans sa variante séculière ou avec ses connotations messianiques. Au bout du compte, cependant, si nous prenons en compte toutes ces alternatives, nous aboutissons à un faisceau de perspectives stratégiques dans lequel, de part et d’autre du scénario de «l’expropriation des expropriateurs» (lui-même susceptible de deux lectures), figurent aussi le scénario politique de la «guerre sociale prolongée» et le scénario nihiliste de la «soumission totale». Tel est donc pour nous, aujourd’hui, le «Marx auteur du Capital»: plus incertain, mais aussi plus riche que celui de la tradition «marxiste».

Je redoute d’avoir assommé l’auditeur avec des considérations de pédant. Si, par chance, ce n’est pas le cas, que pourrait-il conclure? À mon avis, que Le Capital n’est pas seulement un texte inachevé mais une œuvre qui ouvre différents problèmes, non purement théoriques. Nous voyons que Marx, en analysant le capitalisme, n’a cessé de bifurquer en interprétant ses tendances et leur issue politique possible. Mais les bifurcations qu’il envisage correspondent à des possibilités, voire à des tendances réelles dans l’évolution du capitalisme, dont l’actualisation dépend des conditions, et des effets de son histoire même. Le capitalisme auquel nous avons affaire aujourd’hui est toujours gouverné par la logique de l’accumulation sans fin. Mais ses institutions et ses formes sociale ont considérablement changé, en particulier parce qu’il s’est complètement mondialisé et financiarisé, en utilisant même les expériences socialistes comme des matériaux au service de sa propre modernisation. Ce capitalisme «postsocialiste » apparaît à certains égards comme invincible, parce qu’il a dissous les représentations classiques de la lutte de classes qui, autour de thèmes comme «l’expropriation des expropriateurs», servaient d’arrière-plan à l’imaginaire de la transformation révolutionnaire. Mais il n’est pas pour autant stable ou pacifié.
Au contraire, il est organiquement lié à des modalités insupportables de guerre endémique, de ségrégation de l’humanité entre manuels et intellectuels, sédentaires et migrants, humains «utiles» et «jetables», «performants» et «inadaptés », donc de concurrence généralisée entre individus comme entre peuples. La grande question pour les postmarxistes que nous sommes est de savoir comment définir et concrétiser les possibilités de bifurcation, les alternatives qu’il comporte. Pour ce travail intellectuel autant que politique, la méditation des «voies» dans lesquelles Marx s’est plus ou moins complétement engagé demeure une expérience sans égale, même si elle ne suffit pas. Il nous faut refaire le travail de Marx, mais dans cette refonte, nous ne cessons de le rencontrer à nos côtés. ■ (Fin)
1Par exemple, l’intensification de l’exploitation et la baisse du taux de profit, qui sont l’une et l’autre rattachées par Marx aux révolutions technologiques inhérentes au capitalisme.
2Das Kapital, Erster Band,8. Kapitel, «Der Arbeitstag» (trad. fr. J.-P. Lefebvre, op. cit., pp. 257 338).
3 Karl Marx, Le Chapitre VI, Manuscrits de 1863-1867. Le Capital, livre I, Paris, Éditions sociales, « GEME», 2010.

Paru dans la Revue de métaphysique et de morale (2018/4. N° 100, pages 479 à 490) aux Éditions Presses Universitaires de France. Article disponible intégralement et gratuitement en ligne sur cairn.info












