
Par Eugène Lerminier (L’Assemblée Nationale du 15 juillet 1856). Partie I / II

Voici un brillant écrivain dont on ne saurait voir et traiter avec indifférence les qualités et les défauts. Ardent, audacieux, M. d’Aurevilly s’est lancé dans la carrière, il y a quinze ans environ, avec une verve désordonnée dont il est peu à peu devenu le maître. Aujourd’hui il a encore le feu de la jeunesse, et il a déjà le premier calme d’une maturité vigoureuse. C’est dans la vie de l’artiste une heure précieuse que M. d’Aurevilly marque avec éclat, par son dernier, l’Ensorcelée. Ce roman que nos lecteurs connaissent, car il a paru pour la première fois dans l’Assemblée nationale1, est assurément, malgré ses imperfections, un des plus remarquables qui aient été publiés depuis plusieurs années. Mais avant d’en dire notre avis, nous avons à nous occuper de l’auteur.
Il n’est pas difficile de reconnaître dans les œuvres d’imagination l’inspiration primitive, le génie souverain dont elles relèvent. Comment ne pas apercevoir dans les premiers essais de M. d’Aurevilly l’impérieuse influence de Byron ? Nous sommes loin de nous en plaindre. Quand une jeune imagination commence à s’épanouir, quand elle cherche sa voie, ce n’est pas un mauvais augure pour son avenir que de la trouver sous le charme d’un génie puissant qui s’empare d’elle à ce point quelle n’a plus d’autre ambition que d’en être le reflet, l’écho. Cette imitation passionnée ne l’empêchera pas plus tard de devenir originale. Il n’y a pas non plus à s’étonner que lord Byron ait gardé longtemps sur de vigoureux esprits une réelle puissance. Chez lui, la poésie n’était pas une parure extérieure de l’esprit ; c’était sa vie, son essence, sa raison d’être. Il a vécu, il est mort pour elle. Sous le nom de liberté, c’était la poésie qu’il allait chercher, qu’il allait glorifier dans les champs de la Grèce, quand il y revint pour y mourir. Faut-il le plaindre d’avoir disparu dans toute la force de son génie et dans tout l’éclat de sa gloire ? Non, car à cette mort prématurée, mais si belle, il a dû l’honneur de rester dans les imaginations comme le vrai type du poète de notre siècle. Il n’a été, il n’a jamais voulu être autre chose. On n’a pas vu Childe-Harold ambassadeur ; on ne l’a pas vu savourer avec délices toutes les petites vanités de l’étiquette. Il a échappé aussi à la tentation de se métamorphoser eu tribun, et enfin il n’a pas connu le malheur d’être porté au pouvoir par une révolution, pour en tomber irréparablement. Certes, il faut reprocher à lord Byron bien des fautes et des égarements ; mais il était défendu contre certains écueils si funestes à des poètes de notre âge, par une fierté innée, inflexible, qu’il puisait dans la double aristocratie du sang et du génie.
Un des aspects de son talent qui doit le plus réduire les jeunes gens, c’est son ironie. Se moquer de tout, avant d’avoir rien éprouvé ni rien fait, a été souvent le début de jeunes écrivains qui, en avançant dans la vie, sont devenus sérieux, et ont ri eux-mêmes de cette innocente manie. Les premiers essais de M. d’Aurevilly nous montrent à la fois un germe d’originalité et une forte préoccupation de Byron. L’héroïne de la Bague d’Annibal est peinte avec des traits souvent empruntés a l’ironie de Don Juan. Et le héros, Aloys, n’est-ce pas encore don Juan ? n’est-ce pas lord Byron ? « Dans toutes les coupes de la vie où il avait plongé ses lèvres, nous dit le jeune romancier, il avait bu une absinthe amère qui sur ses lèvres se retrouvait toujours. Une éternelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde, que dans la mollesse de de sa voix et la courtoisie de son langage, rien n’en trahissait le secret… Pourtant les autres sentaient une insultante puissance qui se jouait d’eux à travers ces paroles gracieuses… » La voilà prise en flagrant délit cette ironie que nous disions, cette ironie imberbe qui se croit si naïvement redoutable et foudroyante.
Mais M. d’Aurevilly n’était pas homme à s’arrêter longtemps à ces enfantillages, et déjà, dans un second essai, du Dandysme et de G. Brummell, le progrès est sensible. Cet essai est un paradoxe, c’est l’éloge de la vanité personnifiée, incarnée dans le dandysme. À travers ce jeu d’esprit, on rencontre un grand nombre d’idées fines, de piquants aperçus. M. d’Aurevilly trace un ingénieux parallèle entre la fatuité du maréchal de Richelieu et le dandysme de Brummell. Le dandysme est tout à fait anglais, est Brummell et le dandysme même. Son originalité est de n’avoir été que dandy. M. d’Aurevilly remarque que s’il eût été plus spirituel ou plus passionné, c’était Sheridan ; plus grand poète (car il fut poète), c’était lord Byron ; plus grand seigneur, c’était lord Yarmouth. Tous les trois furent dandys, mais quelque chose de plus. Brummell n’eut pas ce quelque chose, et c’est cette indigence qui fit son originalité.

Mais enfin, qu’est-ce que le dandysme ? Est-ce seulement l’art de la mise, de la toilette et de l’élégance ? Non, c’est aussi une manière d’être, une révolte contre la monotonie de la vie commune. Mais cette révolte est menée avec convenance et avec une impertinence tranquille : « Le calme du dandysme, dit M. d’Aurevilly, est la pose d’un esprit qui doit avoir fait le tour de beaucoup d’idées, et qui est trop dégoûté pour s’animer. Si un dandy était éloquent, il le serait à la façon de Périclès, bras croisés sous son manteau. » On voit à quel ton d’enthousiasme Brummell avait monté M. d’Aurevilly. Le jeune écrivain l’avait aperçu a Caen, vieux, pauvre, abandonné, et cette vision lui avait inspiré l’idée, non seulement de représenter dans toute sa gloire le dandy si tristement déchu, mais de tracer la théorie du dandysme. Que pouvait-il sortir de ce dessin, sinon un mélange de traits ingénieux et d’exagérations que sans doute aujourd’hui l’auteur juge aussi sévèrement que nous pourrions le faire ?
Dans ces essais, il y avait une véritable vocation de romancier, qui se fit jour par un nouvel ouvrage, la Vieille maîtresse. Jusqu’alors M d’Aurevilly avait écrit, pour ainsi dire, à huis clos, en distribuant ses livres à quelques amis ; cette fois, il aborda le grand public, avec un roman en trois volumes. L’idée en était aussi juste que féconde. Une passion violente et irrégulière qui s’est emparée de l’âme d’un homme dans sa jeunesse, conserve un tel empire, que malgré ses meilleures résolutions elle étouffe ses affections les plus légitimes et dispose de toute sa vie. Voilà le thème. M. d’Aurevilly en a tiré un roman qui a des parties fort remarquables. Ryno de Marigny n’est pas atteint d’une dépravation systématique et incurable. Il aime sincèrement la noble fille dont on lui a confié le bonheur ; pendant les premiers mois de leur union, il se montre le plus tendre, le plus dévoué des époux, et cependant il se laisse reconquérir par la passion dont il s’était cru pour toujours affranchi. La figure d’Hermangarde de Polastron est pure et belle. Quand elle se sait trahie, elle prend une résolution irrévocable et oppose aux protestations de son époux cette simple parole : « Ryno, je ne vous crois plus. »
1 Sous le titre de la Messe de l’abbé de la Croix-Jugan.
Ce roman est réédité par Belle-de-Mai Éditions :

Nombre de pages : 272.
Prix (frais de port inclus) : 26 €.
Commander ou se renseigner à l’adresse ci-dessous : commande.b2m_edition@laposte.net ■











