
Par Eugène Lerminier (L’Assemblée Nationale du 15 juillet 1856). Partie II / II

Pourquoi M. d’Aurevilly a-t-il peint avec tant d’exagération la vieille maîtresse ? Pourquoi en a-t-il fait une espèce de bohémienne, poussant à l’excès la ruse, la violence et la superstition ? Nous croyons qu’avec moins de fracas, le romancier eût mieux prouvé l’empire d’une passion invétérée. Cette pente à l’exagération, nous la retrouvons aussi dans le style, et elle gâte des choses excellentes. En caractérisant son héros, Ryno de Marigny, M. d’Aurevilly a ce trait remarquable : « Il était mécontent de lui, comme toutes âmes qui se jugent et ne se domptent pas. » Il fallait s’arrêter là ; malheureusement l’écrivain ajoute : « Sa raison se forcenait dans le harnais de ces passions terribles qui nous sanglent le cœur et qu’il ne rompt qu’au risque même de s’éclater. » Nous croyons qu’aujourd’hui M. d’Aurevilly n’écrirait plus cette phrase.
En effet, son dernier roman, l’Ensorcelée, témoigne d’un progrès nouveau et considérable. Nous avons déjà dit que l’Ensorcelée a paru pour la première fois dans ce journal, où il a obtenu un éclatant et légitime succès. Nous n’avons donc pas à en tracer même la plus courte analyse.
Mais il faut dire sous quelle inspiration l’écrivain a composé ce roman. Il l’a écrit sous le charme des souvenirs et des émotions qu’il doit à une forte éducation religieuse. Si la religion catholique n’eût pas eu sur lui de bonne heure tant de puissance, assurément il n’eût pu peindre, il n’eût pu créer cet héroïque abbé de la Croix-Jugan, sinistre et saint personnage, un des plus dramatiques caractères dont l’imagination ait jamais emprunté les éléments à la réalité. Il occupe la scène, il répand autour de lui le respect, la terreur, il inspire enfin à une femme un étrange et invincible amour qui la possède tellement que les naïfs et grossiers témoins de cette dévorante et insurmontable passion disent que l’abbé de la Croix-Jugand a ensorcelé Jeanne Le Hardouey.
Ce qui a ensorcelé cette femme, c’est l’admiration, ou plutôt le bizarre enthousiasme qui l’a saisie à la vue de cet homme extraordinaire, au récit de ses aventures et de sa tragique destinée. Laissons parler le romancier. Après nous avoir montré, attablés ensemble, maître Le Hardouey et le curé de Caillemer qui soupaient joyeusement au coin d’un bon feu, il continue ainsi : « Mais la gaieté des deux convives n’atteignait pas Jeanne. Elle vivait à part de ce qu’ils disaient. Elle en était restée à l’abbé de la Croix-Jugan. Ce prêtre soldat, ce chef de chouans, ce suicidé échappé de la mort volontaire et à la fureur des bleus, la frappait maintenant par le côté moral de la physionomie, comme à l’Église il l’avait frappée par le côté extérieur. C’était un genre de sentiment qu’elle éprouvait analogue à sa première sensation. L’horreur y était toujours, mais chez cette femme d’action et de race, qui ne s’était jamais consolée d’avoir humilié la sienne dans une mésalliance, l’admiration pour ce moine décloîtré par la guerre civile, qui ne s’était souvenu que d’une chose, au prix du salut de son âme, c’est qu’il était gentilhomme, l’admiration l’emportait alors sur l’horreur et la changeait en une enthousiaste et noble pitié. Pendant que son mari et le curé buvaient, elle se tenait grave et sans boire, soutenant son coude droit dans sa main gauche, et jouant pensivement avec sa jeannette, la croix surmontée d’un gros cœur d’or qu’elle portait attachée à son cou par un ruban de velours noir. Placée en face de l’âtre embrasé, entre les deux soupeurs, le feu du foyer incendiait sa joue pâle d’ordinaire, et aussi le feu de sa pensée ! » Voilà une page, ne craignons pas de le dire, que Walter Scott n’eût pas désavouée.

Plus d’une fois, dans l’Ensorcelée, M. d’Aurevilly s’est approché de ce grand modèle. Les mœurs naïvement religieuses du pays où se passe l’action, la basse Normandie, les superstitions locales frappent le lecteur par la vérité de la peinture. Le dénouement a une véritable grandeur. On est au saint jour de Pâques, et l’abbé de la Croix-Jugan célèbre l’office divin. « Toute la foule était prosternée dans une adoration muette. L’O salutaris hosia ! allait sortir avec sa voix d’argent de cet auguste et profond silence… Elle ne sortit pas. Un coup de fusil partit, du portail ouvert, et l’abbé de la Croix-Jugan tomba la tête sur l’autel. Il était mort !… » Encore quelques retouches, et peut-être quelques suppressions, et l’Ensorcelée méritera tout à fait de prendre place parmi les meilleurs romans de notre époque.
Avec Walter Scott, Balzac a aussi exercé une notable influence sur le talent de M. d’Aurevilly, qui en reproduit, dans une certaine mesure, les qualités et les inconvénients. Comme Balzac, M. d’Aurevilly sait approfondir les caractères de ses personnages ; il ne se contente pas de quelques traits superficiels, il creuse jusqu’au fond, jusqu’au tuf ; mais aussi, comme lui, il raffine, il subtilise outre mesure ; ou bien encore il exagère les effets.
L’exagération, c’est la faiblesse, les écrivains n’en sauraient être trop convaincus. M. d’Aurevilly a un grand avantage pour un romancier : c’est qu’il fait de la critique. Nous n’avons pas à juger ses travaux dans ce genre1, nous disons seulement que la critique dans un écrivain d’imagination, dans un romancier, dans un poète, est un heureux indice de force et d’étendue d’esprit. Eh bien! nous ne demandons à M. d’Aurevilly que d’exercer sur lui-même ce qu’il applique aux autres. Qu’il s’examine, qu’il se juge : nous le citons à son propre tribunal. M. d’Aurevilly est à un moment sérieux et décisif ; il faut qu’il justifie toutes les espérances éveillées par ses débuts ; il a déjà bien commencé, et l’Ensorcelée l’a mis au rang (les écrivains sur lesquels peut compter l’avenir. Il faut aujourd’hui que par des progrès nouveaux il achève. M. d’Aurevilly a un don rare, la distinction : chez lui, rien de commun, de vulgaire ; pas de ces trivialités désespérantes par lesquelles on a sur-le- champ la mesure de celui qui y tombe. C’est beaucoup ; mais l’écueil du talent vraiment original de M. d’Aurevilly est l’intempérance ; il n’a pas de plus grand ennemi que lui-même quand il se laisse emporter au delà du but, après l’avoir atteint. Aussi nous demandons à M. d’Aurevilly de ne pas oublier, dans les plus vifs élans de sa forte imagination, que le goût est à la fois une qualité littéraire qu’il faut toujours conserver, et une règle morale qu’il ne faut jamais enfreindre.
Jamais il ne fut plus désirable de voir des hommes d’un vrai talent féconder en le purifiant le champ de l’imagination. Aujourd’hui ce champ est stérile. Beaucoup de ceux qui pendant un temps l’avaient heureusement cultivé se trouvent atteints de lassitude. Cependant notre société, en raison même de son ardeur à la poursuite de la richesse et des jouissances qu’elle procure, en raison de ses appétits et de ses convoitises, a un réel et vif besoin d’une littérature qui la relève, qui oppose à ses préoccupations ordinaires des émotions puisées à d’autres sources, de pures et généreuses inspirations. À cette société qui semble affaissée sous une sorte de léthargie morale, montrez l’image du beau avec sa magique puissance, elle battra des mains, elle fera éclater son enthousiasme, dût cçt enthousiasme être sa propre condamnation. Voilà un noble but offert à l’ambition du talent.
1Sous le titre de Prophètes du passé, M. d’Aurevilly a apprécié d’une manière fort remarquable Joseph de Maistre, M. de Bonald, Chateaubriand et Lamennais.
Ce roman est réédité par Belle-de-Mai Éditions :

Nombre de pages : 272.
Prix (frais de port inclus) : 26 €.
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