
Par Michel Romanet (La Croix, 1er mai 1881).
Tertullien liturgiste (1/2)
Sans avoir composé d’ouvrage liturgique proprement dit, Tertullien offre les plus grandes ressources pour l’étude des usages liturgiques de l’Église dans les premiers siècles. L’ensemble de ses écrits forme comme un vaste champ, où les amateurs de la science des rites sacrés peuvent glaner une abondante moisson.
Et d’abord sur la liturgie en général, remarquons un passage de son traité De Corona1. L’auteur invoque la tradition primitive, c’est-à-dire apostolique, pour l’explication d’une foule de rites qui ne sont pas contenus dans l’Évangile comme les cérémonies du baptême, l’usage fréquent du signe de la croix, les oblations pour les défunts.
De là deux grandes vérités en matière liturgique : l’origine apostolique de la plupart des rites sacrés, et le caractère essentiellement traditionnel de la liturgie. Cette seconde vérité est grosse de conséquences vis-à-vis de la Réforme du XVIe siècle dans ses rapports avec la liturgie et vis-à-vis des Jansénistes, si ardents à étouffer la voix de la tradition dans les formules du culte divin. On sait en effet comment, dans les liturgies nouvelles des siècles derniers, les formules de style ecclésiastique furent partout remplacées par des passages de l’Écriture Sainte.
Le cadre de ce travail ne nous permet pas d’approfondir cette question, mais le passage de Tertullien que nous avons en vue nous obligeait à rappeler cette vérité si importante sur la liturgie en général avant d’entrer dans le cœur même de la liturgie primitive. Nous avons maintenant bien des renseignements précieux à recueillir sur la prière, sur le Saint Sacrifice, sur les Sacrements.
La prière telle que nous la dépeint Tertullien, la prière commune du moins, se faisait à des heures et sous des formes déterminées : « Puisque nous lisons dans les Actes que l’heure de Tierce est une heure de prière à laquelle les apôtres initiés par l’Esprit-Saint furent regardés comme ivres par les Juifs, que l’heure de Sexte est celle à laquelle Pierre monta à l’étage supérieur de la maison de Simon à Joppé2, que l’heure de None est celle à laquelle il entra avec Jean dans le temple, ne voyons-nous pas dans ceci, à part ce qui nous est dit ailleurs de prier en tout temps et en tout lieu, que ces trois heures si remarquables dans les choses humaines et qui, sans cesse rappelées, servent à diviser le jour, à partager les travaux, ont dû occuper aussi un rang plus solennel dans les prières divines ? »3 Tertullien entend par là, les prières faites en commun. Pour les distinguer des prières privées du matin et du soir, des prières avant le repas, avant le bain, il a bien soin d’ajouter : Exceptis utique legitimis orationibus, quae sine ulla admonitione debentur ingressu lucis et noctis. Sed et cibum non prius sumere, et lavacrum non prius adire quam interposita oratione, fideles decet4.
Les premiers chrétiens se réunissaient aussi avant le jour à cause des persécutions. Tertullien appelle fréquemment les assemblées chrétienne Antelucani cœtus. Dans le traité Ad uxorem, parlant des graves inconvénients de la situation d’une femme chrétienne mariée à un païen « Souffrira-t-il, ce mari, dit Tertullien, qu’elle se lève d’auprès de lui pour assister aux assemblées de la nuit ? Souffrira-t-il tranquillement qu’elle découche à la solennité de la Pâque ? »5
La prière nocturne consacrée par nos Pères dans la foi, s’est perpétuée à travers les âges. Chaque nuit, dans les monastères des grands ordres, les voûtes de l’Église retentissent du chant des Matines et des Laudes. Bien plus, dans les âges de foi, les simples fidèles assistaient assidûment à ces offices. Il est vrai qu’alors, les chefs d’État ne s’élevaient point contre Dieu et contre ses Christs et que les religieux n’étaient pas bannis de leurs monastères. Les fidèles ne faisaient qu’imiter en cela l’exemple de leurs rois. Les Charlemagne et les Saint-Louis savaient interrompre leur sommeil pour unir leurs voix à la voix des moines.
Le chant des offices remonte également aux premiers siècles. Dans sa lettre à Trajan, Pline le Jeune atteste que les réunions de la secte nouvelle avaient lieu avant le jour et il ajoute qu’on y chantait des hymnes au Christ comme à un Dieu. Les chrétiens chantaient donc. Cela devait être, eu égard à l’ardeur de leur cœur, car c’est le cœur qui chante, dit S. Augustin : Cantare et psallere negotium solet esse amantium (Sermo XXXIII). Tertullien nous les montre chantant au Seigneur des hymnes et des psaumes dans les lieux de réunion et dans leurs maisons pendant leurs travaux. Adorateurs en esprit et en vérité, les chrétiens offrent à Dieu une prière partant du cœur, nourrie par la foi, une prière pure et couronnée par les Agapes, dans toute la pompe des bonnes œuvres au milieu du citant des psaumes et des hymnes : Orationem… inter psalmos et hymnos deducere ad Dei altare debemus omnia nobis a Deo impetraturam. »6
Nous en trouvons une autre preuve dans le traité De Anima : jamuero prout scripturæ leguntur aut psalmi canuntur7.
Dans leurs maisons, quand ils sont chrétiens, les époux prient ensemble, s’exhortent et se soutiennent l’un l’autre. Chez eux point de signes de croix furtifs, point de bénédictions muettes. Ils chantent de concert des hymnes et des psaumes, ils rivalisent d’ardeur pour célébrer les louanges de Dieu : Sonant inter duos psalmi et hymni, et mutuo prouocant, quis melius Domino suo cantet.8
Après le repas des Agapes, chacun est invité à chanter un hymne à Dieu, un hymne tiré de l’Écriture ou composé par l’un des convives10.
Dans ces prières comme aussi dans celles qui étaient faites en particulier, les premiers chrétiens observaient certaines coutumes. Ils priaient tournés vers l’Orient11, les yeux au ciel et les mains étendues en forme de croix12, posture que l’Église latine a retenue pour le prêtre durant la plus grande partie du sacrifice.
Les peintures des catacombes concordent merveilleusement avec ces témoignages de Tertullien. Qui ne reconnaîtrait dans les Orantes le chrétien en prière tel que nous le représente Tertullien ?
Les femmes devaient avoir la tête voilée. C’était debout, et non assis que l’on priait de concert avec l’ange de la prière, debout à côté du suppliant13. On priait aussi à genoux, excepté toutefois le jour du dimanche. Ainsi en était-il depuis Pâques jusqu’à la Pentecôte. Cette attitude plus humble et plus pénible était consacrée surtout aux jours de jeûne.
Enfin la prière commune était couronnée par le baiser de paix, comme gage de l’union et de l’amour qui unissaient les Frères.
Quoi de plus touchant que cet usage fréquent du baiser de paix ! L’Église a perpétué dans sa liturgie ce souvenir antique. Aux messes solennelles, excepté le jeudi et le Vendredi saint, sauf aussi aux messes chantées pour les défunts, le diacre après avoir reçu la paix du célébrant, la communique au sous-diacre qui la porte aux membres du cierge. En dehors du Saint-Sacrifice de la messe nous en retrouvons une image dans quelques contrées de notre France, restées plus profondément catholiques. Transportez-vous dans la famille chrétienne du paysan de la Bretagne ou de la Vendée, par exemple, vous pourrez assister à une scène bien édifiante. Après la prière du soir faite en commun, chaque enfant, avant de se livrer au repos, vient demander à genoux la bénédiction paternelle et embrasse son père, sa mère, tous ses frères et sœurs.
Pour en revenir aux premiers siècles, le baiser de paix avait aussi ses exceptions. Il était supprimé aux jours de jeûne commun, mais seulement alors, car nous voyons Tertullien blâmer hautement les chrétiens qui s’en abstenaient sous prétexte d’un jeûne particulier et individuel14.
Tels nous apparaissent à travers les écrits de Tertullien les usages consacrés par la prière dans les premiers siècles. ■ (À suivre)

Nombre de pages : 416.
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NOTES
1 De Corona militis, cap. III.
2 Actes, X. 9.
3 Tertull. De Jejnniis, cap. X.
4 Tertull. De Oratione, cap. XXV.
5 Tertutll. Ad uxorem. II, cap. III.
6 Tertull. De Oratione, cap. XXVIII.
7 Tertull. De Anima, IX.
8 Tertutll. Ad uxorem. II, cap. IX.
10 Tertutll. Apologet, cap. XXXIX.
11 Tertutll. Apologet, cap. XVI.
12 Tertutll. Apologet, cap. XXX. — De Oratione, cap. XIV-XVII. De Idololatria, cap. VII.
13 Tertull. De Oratione, XVI.
14 Tertull. De Oratione, XVIII.











