
Par Michel Romanet (La Croix, 1er mai 1881).
Tertullien liturgiste (2/2)
Si nous interrogeons maintenant le prêtre de Carthage sur le Saint Sacrifice de la messe, voici ce qu’il nous apprend sur cette importante question.
C’était dans les catacombes et dans les maisons particulières que se célébraient les divins mystères quand le souffle de la persécution était trop violent, mais c’était aussi dans des églises proprement dites. Les témoignages en sont nombreux, nous en citerons deux. Tertullien recommande aux vierges d’abriter leur virginité sous le voile, aussi bien dans l’église que sur les places publiques15. Il nous apprend encore que le catéchumène sur le point d’entrer dans l’eau régénératrice, renonçait dans l’église sous la main du Pontife, à Satan, à ses pompes et à ses œuvres16.
Dans l’intérieur de ces églises, s’élève un autel, sur lequel est immolé l’Agneau divin17. Les fidèles se réunissent sous la présidence de l’évêque, des prêtres et des diacres18. Dès sa naissance, l’Église est partagée en deux classes, les laïcs et les clercs. Aux clercs et aux clercs seuls appartient l’exercice des fonctions saintes de l’autel. La messe commence par la lecture des livres de l’Ancien et du Nouveau Testament. Vient ensuite l’homélie adressée aux fidèles par le Pontife, puis les prières, pour les besoins de l’Église et du monde19, enfin la consécration20. La communion a lieu avant toute nourriture21. C’est de la main des clercs seuls qu’il faut la recevoir, soit pour le moment présent, soit pour l’emporter chez soi22. C’est qu’en effet, dans ces temps de persécution, les chrétiens emportaient dans leur demeure l’Eucharistie qu’ils recevaient de la main du prêtre, dans leur propre main. C’est à cet usage que Tertullien fait allusion, quand il dit dans son livre Ad uxorem : Non sciet maritus quid secreto ante omnem cibum gustes. Enfin, le baiser de paix couronnait le sacrifice eucharistique comme il couronnait toutes les prières en commun. Jamais sacrifice n’était offert sans le baiser de paix : Quale sacrificium est a quo sine pace disceditur ? 23, excepté toutefois le jeudi saint, comme l’Église en a conservé l’usage parce que c’est pour elle le jour de la douleur, et ce signe de l’amitié lui rappelle trop alors le baiser de Judas.
Après la célébration des saints mystères avaient lieu les Agapes, c’est-à-dire des repas de charité qui réunissaient à la même table le riche et le pauvre24. Le saint sacrifice était d’abord célébré après les Agapes. Plus tard la loi du jeûne pour la communion le fit placer avant le repas.
Tertullien nous a laissé des renseignements non moins précieux sur les autres sacrements. Dans un traité spécial sur le baptême, il entre dans les plus grands détails sur les cérémonies usitées pour l’administration de ce sacrement.
Le catéchumène était d’abord préparé au baptême par diverses épreuves : jeûnes, veilles, prostrations, larmes, renoncement au démon, à ses pompes et à ses œuvres25. Après tous ces rites préparatoires, le ministre du sacrement, l’évêque ou l’un de ses prêtres s’approchait du catéchumène, assisté du parrain et de la marraine26, et le plongeait entièrement dans l’eau, trois fois, en nommant à chaque immersion l’une des personnes divines. Après cette ablution, le ministre faisait une onction avec le Saint-Chrême sur la tête du baptise. Cette onction était la seconde. Le catéchumène avait déjà été oint avec l’huile avant son baptême. Cette huile27 bénite par le pontife avait reçu une efficacité spirituelle et préparait immédiatement au baptême28. L’onction faite après la triple immersion était suivie de l’imposition des mains dans laquelle l’évêque invoquait le Saint-Esprit : Dehinc manus imponitur per benedictionem advocans et invitans Spiritum Sanctum29. C’est bien là le sacrement de Confirmation, uni alors au baptême comme l’Eucharistie, mais pourtant regardé comme un rite distinct et séparable30.
De même qu’on se préparait au baptême par fie fréquentes oraisons, par des jeûnes, par la confession quelquefois publique des péchés31, ainsi, après le baptême, c’est dans la prière, le jeûne et les veilles, que le nouveau chrétien doit vivre de peur de succomber aux tentations et en mémoire des quarante jours de jeûne du Sauveur après son baptême.
Une fois levé des fonts, on lui donnait à goûter le lait et le miel et à partir de ce jour il devait s’abstenir du bain ordinaire pendant une semaine32.
L’administration du baptême était fixée à Pâques et à la Pentecôte ou plutôt à la veille de ces grands jours, du moins pour l’administration solennelle, car tout temps est bon pour recevoir ce sacrement : omne tempus habile baptismo33.
Les catéchumènes juraient au baptême de ne plus pécher. Si, après avoir ainsi renoncé à Satan et à ses œuvres, il leur arrivait de tomber, ils étaient dignes de châtiment et le pardon ne leur était accordé qu’en échange de quelque pénitence comme expiation du passé et comme préservatif pour l’avenir. Les principales pénitences étaient le jeûne, l’excommunication et la pénitence publique. Il y avait trois espèces de jeûnes : Les grands jeûnes obligatoires du Carême qu’on ne rompait, qu’à l’heure de vêpres, à six heures du soir, suivant la tradition apostolique33 ; les demi-jeûnes que l’on pouvait rompre plus tôt, à l’heure de None ou trois heures ; enfin les jeûnes de circonstance ordonnés par l’évêque pour des besoins particuliers ex aliqua sollicitudinis ecclesiasticae causa34.
L’Église séparait aussi de son sein les membres devenus pour elle un poison ou un scandale. L’excommunication était proportionnée à la gravité de la faute. Elle était quelque fois totale puisque Tertullien nous apprend que le coupable pouvait être privé de tout saint commerce35.
Enfin la pénitence publique. Tertullien fait avec toute l’énergie de son pinceau, le tableau des pratiques expiatoires qui constituaient la pénitence dans les livres de Pudicitia36, et de Pœnitentia37.
Sur le sacrement de mariage, il nous apprend qu’il se célébrait en présence du prêtre au pied de l’autel : « Comment suffirons-nous à raconter le bonheur de ce mariage dont l’Église forme l’alliance, que l’oblation confirme, que scelle la bénédiction, que les anges rapportent au Père céleste qui le ratifie38. »
L’Église présidait à l’union des époux comme elle présidait aux funérailles. Nos pères dans la foi ne connaissaient pas plus l’enterrement civil que le mariage civil. C’était conduits par le prêtre, qu’ils allaient à la sépulture et ce prêtre confiant, leur dépouille mortelle à la terre, souhaitait la paix à l’âme momentanément séparée du corps39.
Tel est, du moins dans son ensemble, car nous ne doutons pas que bien des traits particuliers ne nous aient échappé dans cette laborieuse recherche à travers le champ si vaste des écrits de Tertullien, tel est l’héritage que nous a légué cet auteur sur la liturgie des premiers siècles, héritage riche sans doute et pourtant combien d’autres détails remarquerons-nous en terminant avec Dom Guéranger, qui nous a guidé du reste dans ce travail, combien de formules liturgiques précieuses n’aurions-nous pas encore aujourd’hui si le secret dont furent environnés les mystères chrétiens à cette époque eût permis leur manifestation dans des écrits publics. ■ (Fin)
M. MICHEL ROMANET
des Augustins de l’Assomption.

Nombre de pages : 416.
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NOTES
15 De virginibus velandis, cap. III.
16 De Corona militis. cap. III. Adversus Valentin. III.
17 De Oratione, cap. X et XIV.
18 Apolog. cap. XXXIX.
19 Idem. – De Corona mititis. cap. III. – et De Anima.
20 II. Ad uxorem. – De pudicitia. – De Jejunio.
21 II. Ad uxorem V.
22 De Idolatria, VII.
23 De Oratione.
24 Apotoget.
25 De Corona III. De Baptismo XX.
26 De Baptismo XVIII.
27 Ibid. VII.
28 Tertull. lib. I, adv. Marcionem.
29 De Baptismo VII et VIII.
30 Adv. Marcionem. lib. IV.
31 De Baptismo XX.
32 De Corona III.
33 De Baptismo.
33 Tertull. De Jejuniis. C. XIII – XV.
34 Ibid. C.
35 Tertull. Apotoget. C. IX.
36 Tertull. De pudicitia III. IV. – XI.
37 Tertull. de Pœnitentia IX.
38 II. Ad uxorem IX.
39 De Anima. Apolog. XLII.











