
L’auteur des lignes suivantes un bénédictin français du XVIIIe siècle, appartenant la congrégation de Saint-Vanne et Saint-Hydulphe, et connu comme historien de la littérature chrétienne et de la théologie. Né à Bar-le-Duc, il entra dans la vie monastique et consacra une grande partie de son existence à l’étude des Pères de l’Église, des écrivains ecclésiastiques et de la tradition chrétienne ancienne. Son œuvre majeure est l’Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, vaste entreprise publiée en plusieurs volumes à partir de 1729. Il y présente, analyse et évalue les principaux auteurs chrétiens, en s’appuyant sur leurs œuvres, les témoignages anciens et la tradition patristique. Son travail constitue une source importante pour l’histoire de la littérature chrétienne et de la patristique au XVIIIᵉ siècle. Érudit méthodique, Ceillier cherche à concilier l’exactitude historique avec les exigences de l’érudition catholique de son temps. Son œuvre demeure précieuse pour l’étude de la réception des Pères de l’Église.
Par Dom Ceillier.
Vie de Tertullien (1/5)
Quintus – Septimus – Florens Tertullianus naquit à Carthage, vers l’an 150 de Jésus-Christ, selon les conjectures les plus probables ; car on ne sait rien de positif sur ce point. Il était fils d’un centurion, qui servait dans la milice du proconsul de l’Afrique. On croit que sa famille était patricienne. Ses propres déclarations attestent qu’il avait reçu le jour dans le paganisme : « Autrefois, dit-il, nous insultions à la religion du Christ, comme vous le faites aujourd’hui. Nous avons été des vôtres ; car on ne naît pas Chrétien : on le devient. » Il avoue ailleurs qu’il avait été long-temps sans aucune lumière et privé de la connaissance du vrai Dieu ; qu’il avait pris plaisir aux cruels divertissements de l’amphithéâtre ; qu’il se reconnaissait coupable de toute espèce de prévarications, sans même en excepter l’adultère, et qu’il n’était au monde que pour pleurer ses fautes dans les austérités de la pénitence.
Il faut savoir gré à Tertullien des tristes confidences qu’il livre à la publicité. L’humilité du pécheur repentant a voulu expier les souillures du vieil homme par ces aveux, et glorifier la grâce qui avait fait de lui un homme nouveau. Mais, quand même ces aveux ne fussent pas sortis de sa bouche, il eût été facile de conjecturer qu’une âme, ardente comme la sienne, et sans frein pour la retenir au milieu des désordres du paganisme, avait dû faire plus d’un naufrage. Ajoutez à cela le climat dévorant de l’Afrique, les passions qui bouillonnent sous ce soleil, et l’àpres énergie de ses mœurs, qui, du temps même de saint Augustin, n’avaient pas encore perdu leur fougue ni leur rudesse. Aussi, quand Tertullien s’adresse à la volupté, on voit qu’il la flétrit comme un ennemi personnel qu’il faut tenir à la chaîne, si on ne veut pas qu’il se venge de sa défaite.
Mais nous avons déjà anticipé sur l’avenir. Tertullien, orphelin de bonne heure, trouva dans sa mère un guide tendre et éclairé. Doué d’une imagination facile à s’enflammer, d’un esprit pénétrant et naturellement droit, et enfin d’une grande puissance d’élocution, il obtint des succès comme avocat et professeur de rhétorique. Ces deux carrières conduisaient infailliblement aux honneurs. La beauté de son génie les lui promettait s’il fût resté dans le paganisme. Mais à côté de lui grandissait une religion sublime dans ses dogmes, pure dans sa morale, passant des catacombes à l’échafaud et de l’échafaud au triomphe. Il avait senti d’ailleurs le néant de la gloire humaine ; les folles dissipations dans lesquelles il avait précipité sa jeunesse ne lui laissaient que dégoût et amertume. Le christianisme lui offrait de nobles luttes pour y déployer toute l’étendue de ses forces, et un joug salutaire pour comprimer des penchants qui l’avaient maîtrisé jusque-là. Il se sentit donc attiré aux idées chrétiennes, d’abord par ce vide que laisse en nous le désordre, et ensuite par le spectacle de la constance que déployaient les martyrs, en mourant pour la défense de leur foi. La raison lui disait qu’il fallait en croire des témoins, si héroïques et si sincères, et qu’il n’y a qu’une conviction profonde qui souffre et meure pour des faits et des principes.
Ce fut Agrippinus, évêque de Carthage, qui acheva l’œuvre de la conversion de Tertullien, vers l’an 185. Le nom de cet évêque méritait d’être rappelé, pour avoir conquis au christianisme un homme qui en fut long-temps la gloire, avant de rompre si malheureusement avec l’Église. Tertullien se maria l’année suivante à une femme chrétienne. Il écrivit deux livres, qu’il lui adressa quelque temps après son baptême. Le premier est une espèce de testament dans lequel il l’engage, s’il venait à mourir le premier, à vivre dans la continence, et à observer la viduité. Dans l’autre, néanmoins, il se relâche un peu de cette rigueur. Il l’avertit que, dans le cas où elle voudrait se remarier, elle était obligée d’épouser un Chrétien, puisque saint Paul ne permet les secondes noces qu’à cette condition.
Quoique Tertullien dise quelque part qu’il n’avait point de rang, et semble se compter parmi les laïques, il est certain que, dans un autre traité, il se sépare du peuple. Saint Jérôme, d’ailleurs, affirme positivement qu’il était prêtre de l’Église catholique. À quelle Église appartenait-il spécialement ? On l’ignore ; mais tous les écrivains s’accordent à reconnaître qu’il était prêtre de Rome ou de Carthage. Tertullien était marié quand il fut élevé au sacerdoce ; il n’existait alors, comme on le sait, aucune constitution, qui empêchât de conférer les ordres : aux hommes précédemment engagés dans les liens du mariage.
Il est probable que ce fut à Carthage plutôt qu’à Rome que, déjà Montaniste, il découvrit l’hérésie que Praxéas semait contre la Trinité, vers la fin du pontificat de saint Victor. Praxéas reconnut son erreur après le lumineux traité de Tertullien, et scella sa réconciliation avec l’Église par un acte de rétractation. Le vainqueur triompha modestement. Il dit que cette conversion s’accomplit par celui que Dieu daigna employer à cette œuvre. Touchante modestie qui relève la victoire et adoucit la défaite ! ■ (À suivre)

Nombre de pages : 416.
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