
Donald Trump en compagnie du chancelier allemand, Friedrich Merz, du président du Conseil européen, António Costa, et de la cheffe du gouvernement italien, Giorgia Meloni, mardi 16 juin

L’OEIL DE BRUXELLES – Réunis dans la ville thermale pour le sommet du G7, Européens et Américains vont évoquer la question de la souveraineté numérique, mercredi 17 juin. Cette discussion intervient quelques jours après que Donald Trump a ordonné à l’entreprise Anthropic de suspendre ses modèles d’IA les plus puissants pour les étrangers.
« C’est une déclaration de Donald Trump, étrangement publiée dans le tabloïd américain New York Post en plein combat de MMA à la Maison-Blanche, qui a réchauffé le conflit technologique entre les États-Unis et la France, et plus largement l’Union européenne« , rapporte Libération.

« J’ai demandé [à Emmanuel Macron] de ne pas taxer les entreprises américaines, et si [il] le fait, je n’aurai d’autre choix que d’appliquer un droit de douane de 100 % sur tous les champagnes et tous les vins provenant de France« , a déclaré le président américain, mardi 16 juin, juste avant de s’envoler pour Évian où il assiste à la réunion du G7 sous présidence française. « On a connu meilleure entrée en matière entre un hôte et un invité« , ironise le quotidien.
Une dépendance stratégique
La Croix rappelle qu’en début de semaine, l’administration Trump « a ordonné à la start-up américaine d’intelligence artificielle Anthropic de suspendre à ‘tout ressortissant étranger’ l’accès à ses deux modèles les plus puissants, Claude Fable 5 et Mythos 5« . Cité par le journal, le ministre français des Affaires européennes, Benjamin Haddad, constate que « les États-Unis assument désormais ouvertement l’IA comme un instrument stratégique relevant de la sécurité nationale. Une arme de domination à ne pas mettre entre toutes les mains« .

Dans The Conversation, Johan Linåker, maître de conférences en informatique à l’Université de Lund en Suède, illustre l’absence de maîtrise des Européens sur les infrastructures numériques critiques. « Le contexte est sans appel. Environ 80 % des infrastructures et des technologies numériques européennes proviennent de pays extérieurs à l’UE« . Et cette situation est similaire pour d’autres technologies devenues cruciales. D’une part, « l’Europe ne produit qu’environ 10 % des semi-conducteurs mondiaux (la technologie à la base des puces informatiques)« . D’autre part, les fournisseurs européens « détiennent environ 15 % du marché » dans le domaine du cloud computing (informatique en nuage), « tandis que trois entreprises américaines en représentent environ 70 % » [The Conversation].
« Ces déséquilibres ont longtemps été considérés comme une conséquence naturelle de la mondialisation. Mais dans un contexte de tensions géopolitiques, ils constituent de plus en plus une vulnérabilité stratégique« , affirme Johan Linåker dans le média en ligne.
La préférence européenne en débat

En réponse à ces difficultés, la Commission européenne a présenté le 3 juin dernier son « paquet souveraineté », une proposition « très attendue pour stimuler les technologies européennes locales et protéger l’UE des interférences étrangères« , note The Guardian. Pour Max von Thun, directeur d’un groupe de réflexion spécialisé dans la lutte contre les monopoles, ce paquet « constitue une reconnaissance bienvenue, quoique tardive, du fait que la dépendance vis-à-vis des entreprises technologiques américaines n’est pas seulement un problème économique : il s’agit d’une menace directe pour l’indépendance, la résilience et la sécurité du continent« , rapporte le journal britannique.
La proposition de l’exécutif européen veut notamment permettre de « réserver certains contrats aux groupes européens. Une manière, sans le dire frontalement, d’effacer autant que possible Microsoft ou Amazon des administrations du Vieux Continent« , souligne Libération. La proposition est notamment défendue par Paris. « Comme en matière de politique industrielle ou de défense, la France s’est fait l’avocat le plus ardent de l’idée consistant à diriger prioritairement les dépenses européennes et la commande publique des 27 vers des fournisseurs européens » [La Croix].

Mardi 16 juin, le gouvernement français est passé à l’acte en faisant une « annonce hautement symbolique« , relève France Inter. Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a indiqué que le contrat liant les services de renseignement français, la DGSI, « à la société américaine Palantir serait rompu et attribué à une startup française, Chapsvision« , poursuit la radio. Un peu plus tôt, c’est l’Allemagne qui avait également « choisi [l’entreprise française] pour éviter […} Palantir dans l’analyse de données de ses services secrets« , complète France Culture.
Pour France Inter, l’entreprise américaine, dont « [le] fondateur, Peter Thiel, est un libertarien qui soutient Donald Trump depuis la première heure« , « fait les frais de la quête de souveraineté numérique française« .
Un déjeuner sous tension

Ces récents épisodes ne manqueront pas d’alimenter les discussions du déjeuner de travail à Évian. Pour Blick, il ne fait aucun doute que « ce déjeuner au sommet du G7 aura bel et bien l’allure d’un duel entre les quatre pays européens (Italie, France, Royaume-Uni, Allemagne, plus l’Union européenne) et les États-Unis« . Le journal suisse estime en effet que « cette guerre numérique est celle que Trump, enlisé dans le conflit au Moyen-Orient, ne peut pas perdre« .
Libération confirme en écrivant que « ce déjeuner sera un sacré billard à trois bandes, avec le duel global entre l’UE et les États-Unis, la bataille commerciale relancée par Trump contre la France et la présence dans une même pièce du président américain et du patron d’Anthropic« .
Côté français et européen, « c’est aussi l’occasion de dire à tous ces grands patrons de l’IA et de la tech que ce côté de l’Atlantique veut de la régulation dans cette révolution qui s’empare de pans entiers de la société, de la vie privée jusqu’aux entreprises les plus sensibles » [Libération]. ■ o J.-P. S.











