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Pierre Manent : « La catholicité française recèle des ressources insoupçonnées qu’il est encore temps de ranimer »

vendredi 2 octobre 2026vendredi 2 octobre 2026 sur JSF
Pierre Manent © Benjamin de Diesbach

Entretien par Alexandre Devecchio

Dans un entretien, d’ailleurs intéressant, avec Axel Tisserand, Pierre-Yves Rougeyron s’est laissé aller à déplorer qu’il y ait bien peu de grands journalistes, de grands auteurs dans la presse française d’aujourd’hui. C’est le fait. On y cherche en vain des textes d’une certaine altitude, littéraire, intellectuelle ou morale. Dans le contexte actuel, notamment après la visite du pape, on attendait la parole de Pierre Manent. Il s’exprime assez longuement dans Le Figaro de ce matin. On pourra en apprécier la grande qualité de ton, d’expression et de pensée, bien sûr. On remarquera, pour notre gouverne, les distinctions claires et nettes qu’il établit, comme nous le faisons nous-mêmes ici, entre l’Europe de Bruxelles et la véritable Europe. Conformément, d’ailleurs, à l’enseignement du pape lui-même. Ce qui réduit à néant les affirmations de certains selon lesquelles il n’y aurait pas de civilisation européenne. Négation évidemment absurde. En revanche, s’agissant de la guerre européenne actuelle, Pierre Manent est favorable au soutien à l’Ukraine. Il prend donc quelque distance, ou apporte quelques nuances, par rapport à ce que Léon XIV en a dit à Metz. Dans ce cadre-là, nous dirons très simplement que nous ne partageons pas ce penchant favorable à l’Ukraine. Cela nsemble pas la partie la plus importante du propos de Pierre Manent dans ce remarquable entretien. — Je Suis Français

ENTRETIEN – Laïcité, immigration, rapport à l’État… Dans ce grand entretien, le philosophe*, dont la parole est rare dans les médias, tire les enseignements de la visite de Léon XIV en France et analyse la place qu’occupe encore le catholicisme dans notre société sécularisée.

*Dernier ouvrage paru de Pierre Manent : « Pascal et la proposition chrétienne » (Grasset, 2022).

LE FIGARO. – Paris, Lourdes, Metz : quatre jours, des foules que l’on n’attendait plus, un président de la République finalement présent à la messe d’adieu. Que révèle la venue de Léon XIV sur la France , et notamment sur le catholicisme en France ? Faut-il y voir le sursaut d’un catholicisme que l’on disait moribond, ou la dernière flamme d’une mémoire chrétienne qui s’éteint ?

Pierre MANENT. – Je me sens bien incapable de tirer de ces quatre jours une leçon aussi catégorique ! Je suis encore sous le coup d’une surprise délicieuse. Toutes ces foules rassemblées, en des lieux et formats divers, et partout la même gaieté, la même ferveur, la même gentillesse, la même joie ! Des foules par centaines de milliers, et pas une échauffourée, pas une banderole vengeresse, pas un cri malsonnant ! L’organisation fut parfaite, mais elle ne pouvait susciter ni même prévoir l’esprit qui présiderait à la fête. On a l’impression que les participants furent les premiers surpris par la qualité et l’unanimité de la joie partagée. Dès son élection, dès ses premières paroles, on avait pressenti que le nouveau pape était celui que les catholiques attendaient, un pasteur qui aime son troupeau, qui l’instruit, l’avertit, le guide, l’encourage.

La personne de Léon est tout entière formée et pénétrée par sa vocation de missionnaire. Par tout son être, il aide les catholiques à retrouver le mouvement premier de leur Église, telle que son fondateur l’a voulue : « Allez donc, et de toutes les nations faites des disciples ! » La clarté, la simplicité, la vérité de cette nouvelle impulsion invitaient chacun à oublier ou à surmonter ses inclinations partisanes et ses ressentiments, pour éprouver la joie de se sentir simplement catholique. Avec fermeté et douceur, il fit valoir, dans ses relations avec le temporel, les exigences propres du spirituel, qui sont modestes mais impératives. La reconstruction rapide de Notre-Dame doit certainement beaucoup à l’impulsion donnée par le président Macron, mais ce n’était pas une raison pour que le pape la visitât en touriste avec le président pour guide.

Chacun de ses gestes, chacune de ses paroles faisait comprendre ce que pouvait être la présence visible de l’Église catholique dans la République laïque : il n’y avait pas à choisir entre l’« enfouissement » démocratique, dont les résultats étaient maigres, et la restauration sacrale, dont les perspectives étaient nulles. C’est peut-être le point le plus important. L’Église ne peut ni ne veut regagner la part qu’elle prenait jadis au commandement de la vie sociale. Il est cependant de son devoir d’exiger que le politique lui laisse la possibilité effective de faire entendre la parole chrétienne dans toute son ampleur et sa rigueur. Léon XIV l’a rappelé vigoureusement, tout en donnant lui-même un exemple particulièrement accompli d’une telle parole.

Emmanuel Macron a accompagné le pape au-delà du programme prévu. Comment comprenez-vous cet empressement d’un pouvoir laïc auprès du souverain pontife ? Est-ce de la com ou l’aveu que l’État ne peut plus se passer de ce que l’Église représente ?

Je ne sais pas si « l’État ne peut plus se passer de ce que l’Église représente », je sais en tout cas qu’il s’en passe fort bien, et qu’il semble même avoir décidé, depuis une quinzaine d’années au moins, à l’initiative ou avec l’aval du législateur, d’écarter l’Église de la cité légitime. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, Emmanuel Macron, après quelques fausses promesses d’attention bienveillante, fit comme les autres. Le vote récent de la loi sur « la fin de vie » fut spécialement démoralisant. Comment un président et des représentants de la nation, qui se montrent chaque jour plus incapables de faire face décemment aux problèmes urgents qui assaillent le pays qu’ils prétendent gouverner, ont-ils pu se croire autorisés à entamer gravement l’interdit de tuer constitutif de notre humanité même ? La protestation de Léon XIV fut particulièrement directe et vigoureuse, faisant ressortir en particulier l’usage mensonger qui était fait de la notion de « dignité ». Il ne peut y avoir de droit à « mourir dans la dignité » que s’il y a des « vies indignes » : « Aucune loi humaine, dit-il à des personnes gravement handicapées, ne doit vous faire perdre la certitude de votre dignité. »

Sous François, beaucoup de catholiques européens, et singulièrement français, se sont sentis négligés, voire tenus en suspicion, par un pontificat tourné vers les « périphéries ». Léon XIV cherche-t-il à réparer cette relation abîmée ? Premier pape américain, il regarde l’Europe depuis un autre continent. Voit-il en elle un patrimoine à préserver, un malade à soigner, ou une terre de mission ?

Sur ce point, Léon rompt certainement avec son prédécesseur immédiat, mais François rompait lui-même avec ses prédécesseurs, Benoît XVI et Jean-Paul II, très attentifs non seulement, bien sûr, à l’histoire de leurs nations respectives, l’Allemagne et la Pologne, mais aussi à la dialectique complexe des nations européennes entre elles et avec la civilisation européenne dans son ensemble. L’Église est amie des nations, comme elle est en général amie des médiations dans lesquelles l’humanité se forme et s’éduque. C’est dans ces médiations humaines – famille, nation – qu’elle établit et fait vivre sa propre médiation entre l’humanité fourvoyée et le Dieu ami des hommes. Autant elle aime les nations, autant elle est en garde contre les nationalismes, qui sont l’idolâtrie de la nation. Je n’ai pas le loisir d’entrer ici dans cette grande question. En tout cas, Léon XIV est très attentif à la vie des nations.

Léon était sans doute désireux de « réparer une relation abîmée », comme vous le dites, mais là n’est certainement pas l’essentiel

Nous sommes témoins de sa familiarité avec la vie politique et spirituelle de la France. Son prédécesseur, qui avait de vastes lectures, faisait lui aussi volontiers référence à des auteurs français, mais il ne s’intéressait guère à la vie intellectuelle, à la réflexion théologique dans les diverses nations européennes. Il regardait celles-ci de loin et en gros. Curieusement, François semblait largement indifférent à la contribution incomparable des nations européennes à la pensée chrétienne, catholique ou protestante. Autant qu’on puisse juger ces choses de l’extérieur, il paraissait animé par un ressentiment de chrétien « périphérique » contre les nations « centrales » de la chrétienté, parmi lesquelles notre pays, auquel il ne ménagea pas les rebuffades.

Léon était sans doute désireux de « réparer une relation abîmée », comme vous le dites, mais là n’est certainement pas l’essentiel. L’essentiel pour lui, c’est toujours le souci missionnaire. Il se souvient qu’au XIXe siècle la France fournissait la moitié des missionnaires que la chrétienté envoyait en terre infidèle. Il observe avec quelle rapidité la catholicité française s’est étiolée. Je suppose qu’au-delà du rétrécissement visible du tissu catholique de la France, Léon entrevoit ou devine que la catholicité française recèle des ressources insoupçonnées qu’il est encore temps de ranimer. Sa visite a déjà accompli plus que nous n’osions espérer.

Dans son discours sur l’Europe, Léon a conditionné l’accueil des migrants à la « redécouverte de nos racines » . L’Église rappelle l’exigence de charité envers l’étranger. Les nations revendiquent le droit de choisir qui elles accueillent. Ces deux exigences sont-elles conciliables ?

La manière dont un catholique se rapporte aux phénomènes migratoires est inséparable de la manière dont il comprend la mission. Une grande partie des migrants qui viennent en Europe, spécialement en France, sont issus de pays où l’Église envoyait jadis ses missionnaires. Seront-ils chez nous l’objet du même souci missionnaire qu’ils le furent chez eux ? L’Église, sans exclure tout à fait cette démarche en pratique, en a refusé le principe, qui d’ailleurs eût été en contradiction avec la politique de l’État qui rejetait toute démarche d’assimilation. De manière générale, dans la dernière période, l’Église a largement découragé tout ce qui peut ressembler à du « prosélytisme ». Se proposer de convertir les migrants, n’était-ce pas entraver leur liberté, tout en jetant un doute sur le désintéressement de notre accueil ? D’où la passivité, pour ainsi dire la paralysie de l’Église devant le fait migratoire.

Bientôt, cependant, l’immigration croissant, une nouvelle mission apparut et s’imposa, dont les migrants précisément étaient eux-mêmes les missionnaires. Une nouvelle mission, et donc une nouvelle religion, qui tendit à s’amalgamer avec la religion chrétienne, ou parfois même à se substituer à elle. Quelle religion ? Elle n’a pas reçu de nom, mais son ressort moral est simple. En nous ouvrant inconditionnellement au missionnaire qu’est le migrant, nous nous ouvrons à l’humanité sans différence ni séparation, nous contribuons à l’unité de l’espèce humaine qui adviendra non plus par la diffusion de la charité en Christ mais pour ainsi dire par la contagion du sentiment du semblable. On peut parler d’une religion de l’humanité.

Le pape n’a pas de programme politique. Que les « européistes » comme les « souverainistes » évitent de le tirer par la manche. C’est peine perdue

Léon XIV rappelle évidemment le devoir de charité envers les migrants, mais, en remettant au premier plan la vocation missionnaire de l’Église, il exclut toute confusion avec la religion de l’humanité. Lorsque le chrétien contemporain regarde le migrant comme le missionnaire de cette religion nouvelle qu’il confond désormais avec le christianisme, il est porté à en faire le destinataire sinon exclusif, du moins « préférentiel », de sa charité. L’engagement en sa faveur authentifie à ses yeux la réalité ou la sincérité de celle-ci. Lorsqu’il a compris combien la nouvelle religion fausse le mouvement profond de la charité chrétienne, il n’a plus de raison d’accorder au migrant le privilège qui lui semblait jusque-là aller de soi. J’ajoute immédiatement : cela ne signifie nullement qu’il soit libre désormais de l’exclure de la charité ! Le migrant rentre simplement dans le droit commun de la charité et de la mission.

À Paris, Léon XIV s’est rendu à la Maison Bakhita, centre diocésain d’accueil de migrants, après Lampedusa et les Canaries cet été. Comment interprétez-vous ce geste, à quelques mois d’une élection présidentielle où l’immigration sera au cœur du débat ?

La question migratoire est une question majeure et urgente de la vie européenne, qui relève d’abord de la responsabilité de l’institution politique. L’Église peut cependant contribuer à pacifier les divisions que les migrations suscitent en intégrant le souci des migrants dans la charité générale qu’elle a pour vocation d’encourager. Sans prétendre pénétrer la pensée du pape sur cette question, je crois qu’il redoute par-dessus tout qu’elle finisse par diviser de manière fatale le corps catholique : « L’Église en France est un petit troupeau qui doit rassembler ses forces pour la mission. Les divisions idéologiques rendraient vain son témoignage. »

Le pape a choisi de conclure son voyage à Metz, au Centre Robert-Schuman, en affirmant qu’on ne peut parler de l’Europe sans évoquer le christianisme. Est-ce une évidence historique, un rappel à l’ordre adressé aux institutions européennes, ou une manière de revendiquer un héritage que l’Union a préféré taire, notamment lors du débat sur les « racines chrétiennes » du traité constitutionnel ?

Le pape n’a pas de programme politique. Que les « européistes » comme les « souverainistes » évitent de le tirer par la manche. C’est peine perdue. Toutes ses forces sont engagées dans une tâche spirituelle, conduire au Christ les hommes qui le fuient ou s’en sont éloignés ou l’ignorent tout à fait. Il accorde dans sa mission une place considérable à l’Europe en raison de la contribution incomparable de celle-ci à la vie spirituelle de la chrétienté occidentale. L’Europe, ce ne sont pas les institutions européennes – il n’est pas allé à Bruxelles, ni même à Strasbourg -, c’est l’Europe réelle, inséparable de la vie de ses nations, de leurs échanges, de leur émulation, de leur participation à la chose commune européenne, qui n’aura de réalité et de vie qu’autant que la religion chrétienne y restera présence active et visible. Tous les efforts de Léon XIV ne visent qu’à renforcer cette réalité.

L’Europe, ce ne sont pas les institutions européennes – il n’est pas allé à Bruxelles, ni même à Strasbourg -, c’est l’Europe réelle, inséparable de la vie de ses nations, de leurs échanges, de leur émulation, de leur participation à la chose commune européenne

À Metz, il a déploré le retour de la guerre sur le sol européen et appelé au « courage dans la négociation ». Le christianisme, qui a porté la réconciliation franco-allemande, a-t-il encore quelque chose à dire à une Europe qui doit aussi réapprendre à se défendre ?

Il craint pour la paix en Europe. Il juge que nous ne mettons pas assez d’efforts dans la recherche de la paix et que nous parlons avec trop de légèreté de la guerre qui vient. J’espère qu’avec son esprit toujours si ferme et si clair, il regardera plus précisément la situation politique de l’Europe. Il vient d’inviter les Européens à « être prêts à sacrifier certaines positions pour le bien supérieur de la paix ». Cette recommandation, qui n’a rien de blâmable en elle-même, n’est malheureusement pas applicable à la situation en Ukraine. Laisser à l’agresseur les territoires qu’il a conquis et qu’il martyrise ne ferait que préparer et encourager la prochaine agression. Léon XIV n’a pas encore achevé son évaluation politique et morale de la guerre déjà déclarée en Europe. Je ne doute pas qu’il parviendra vite à la conclusion que la doctrine éminemment catholique de la « guerre juste » y trouve malheureusement à s’appliquer.     ■ 

Alexandre Devecchio


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