
L’auteur des lignes suivantes un bénédictin français du XVIIIe siècle, appartenant la congrégation de Saint-Vanne et Saint-Hydulphe, et connu comme historien de la littérature chrétienne et de la théologie. Né à Bar-le-Duc, il entra dans la vie monastique et consacra une grande partie de son existence à l’étude des Pères de l’Église, des écrivains ecclésiastiques et de la tradition chrétienne ancienne. Son œuvre majeure est l’Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, vaste entreprise publiée en plusieurs volumes à partir de 1729. Il y présente, analyse et évalue les principaux auteurs chrétiens, en s’appuyant sur leurs œuvres, les témoignages anciens et la tradition patristique. Son travail constitue une source importante pour l’histoire de la littérature chrétienne et de la patristique au XVIIIᵉ siècle. Érudit méthodique, Ceillier cherche à concilier l’exactitude historique avec les exigences de l’érudition catholique de son temps. Son œuvre demeure précieuse pour l’étude de la réception des Pères de l’Église.
Par Dom Ceillier.
Vie de Tertullien (4/5)
Ce pompeux étalage de rigorisme reçut bien quelque démenti. L’histoire affirme que le prétendu Paraclet n’avait pas des mœurs aussi sévères que l’annonçait sa doctrine, de sorte qu’on pourrait lui appliquer ce vers du satyrique païen :
Qui Curios simulant et Bacchanalia vivunt.
Toujours est-il que Priscilla et Maximilla quittèrent leurs maris pour se mettre à la suite du sectaire. Bientôt elles prophétisèrent comme lui. En peu de temps l’on vit surgir une multitude de ridicules convulsionnaires, avec les contorsions de l’extase simulée et l’ardeur d’un funeste prosélytisme.
À ceux qui objectaient aux Montanistes que le Saint-Esprit était déjà venu, les hérétiques répondaient que le Saint-Esprit avait inspiré les Apôtres. Mais ils distinguaient le Saint-Esprit du Paraclet. Ce dernier avait inspiré Montan, selon quelques-uns. Suivant d’autres, Montan était le Paraclet lui-même. Le sectaire laissa un livre de prophéties ; Priscilla et Maximilla, certaines sentences. Les adeptes mettaient cette dernière révélation au-dessus de ce qu’avaient enseigné Jésus-Christ et ses disciples.
Les doctrines inexorables que nous exposions tout à l’heure, avaient quelque affinité avec les tendances de Tertullien. Il les embrassa avidement. Les hommes, d’ailleurs, portent au fond d’eux-mêmes je ne sais quel respect pour l’austérité des mœurs, et se laissent prendre volontiers à la puissance du merveilleux et du surnaturel. Qu’il nous soit permis de croire au moins que le prêtre de Carthage, en quittant son drapeau, ne céda qu’à des illusions généreuses.
Dès ce moment sa gloire et son autorité l’abandonnent. Le pape saint Zéphyrin le frappe d’anathème ; ou, si cet anathème est un fait douteux, les Pères de l’Église qui le suivent de loin ou de près parlent de lui comme d’un hérétique. Saint Cyprien, qui l’avait tant chéri, ne veut pas, dans un concile, se servir de son témoignage, parce qu’il a été infidèle à sa foi primitive. « Je ne dis rien de plus de Tertullien, s’écrie saint Jérôme, sinon qu’il a cessé d’être l’homme de l’Église. » Saint Vincent de Lérins ne voit plus en lui qu’un déserteur. Écoutons encore saint Augustin : « Tertullien est tombé dans l’hérésie, parce qu’embrassant la secte des Cataphryges qu’il avait combattus, il condamna comme un adultère les secondes noces, au mépris de la doctrine apostolique. » Enfin tous les éloges se retirent de l’infidèle. Tertullien reste seul avec son génie tombé, ruine immense que ne vivifie plus le soleil de la grâce, et où germent les fruits de l’orgueil à la place des fruits de l’humilité.
Tertullien ne se contente point de déchirer le sein de l’Église par sa séparation, il s’emporte contre elle à des invectives violentes. Les catholiques ne sont plus pour lui que des psychiques, ou des hommes animaux, grossiers dans leurs sentiments, incapables de s’élever aux choses surnaturelles, et ployant sous le fardeau des choses de la terre. Ces injures que rien ne justifiait, ainsi que l’expression des doctrines nouvelles qu’il avait embrassées, sont déposées dans les traités qui suivirent la chute, arrivée vers l’an 203.
Le premier manifeste qu’il lança contre ses ennemis semble être la Monogamie, qui a pour but de condamner les secondes noces, et où il examine préalablement si le Paraclet a enseigné quelque chose de nouveau et qui diffère de la tradition catholique. Les catholiques reprenaient les Montanistes d’avoir des jeûnes et des austérités spéciales, qu’ils pratiquaient sur l’autorité du Paraclet, en faisant de ces règlements particuliers une loi indispensable. Tertullien composa son livre des Jeûnes, pour répondre à ses adversaires et défendre les dessidents. Le livre de la Pudicité suivit de près. Il est dirigé contre l’Église catholique, qui admettait les adultères, les apostats et les fornicateurs à la réconciliation, quand ils avaient accompli la pénitence canonique. Après avoir répondu aux rêveries d’Hermogène sur l’éternité de la matière, il attaqua les Valentiniens, se contentant d’exposer plutôt que de réfuter sérieusement leurs généalogies ridicules. Il suffisait de montrer ce qu’étaient leurs Éons, pour faire tomber cet absurde système. Au reste, il ne fait presque qu’abréger saint Irénée. Comme le prêtre de Carthage était obligé d’employer plusieurs termes, sacramentels pour les hérétiques, et composés de plusieurs mots, il les mit en grec dans son original, avec la signification à la marge. Ceux qu’il traduisit en latin portaient en dessus la signification grecque. On a négligé ces précautions dans les différents manuscrits et dans les éditions de nos jours.
Le livre de l’Âme date du commencement de la chute. Non-seulement il y énonce des choses ridicules sur l’âme, qu’il appuie sur des visions plus ridicules encore, mais il y nomme formellement le Paraclet, avec la variété de ses dons. Ce traité fut écrit certainement avant celui de la Chair de Jésus-Christ, et de la Résurrection de la chair, qui est comme la conséquence du principe posé auparavant. Tertullien prouve, dans le premier, que notre Seigneur a été homme véritable ; dans le second, que la foi nous oblige de croire que nous ressusciterons un jour. Dans tous les deux il réfute Marcion et quelques autres hérétiques qui combattaient ces deux vérités, parce qu’ils ne voulaient pas que le créateur du corps fût le Dieu véritable.
Nous arrivons à son grand ouvrage contre Marcion, le plus volumineux de tous. Cet hérétique avait fait revivre le double principe de Manès, auquel il mêlait d’autres dogmes ténébreux et qui lui étaient particuliers. Tertullien déploya contre lui toute la puissance de l’argumentation, toute l’autorité de la science et de la tradition. Il s’y prit à trois fois pour abattre cette hérésie. Son premier écrit n’était qu’un opuscule composé à la hâte ; il le remplaça par un second, auquel il donna plus d’étendue. Ce second traité ne le satisfit pas encore, parce qu’un des frères, qui depuis fut apostat, le publia avant qu’il fût en état de paraître, et sur des copies chargées de fautes. Il fut donc obligé de le revoir de nouveau. Il est devenu ce grand traité en cinq livres, que nous avons aujourd’hui, un des titres de gloire du prêtre de Carthage, et, sauf quelques lignes, dignes des plus beaux jours de sa foi catholique. ■ (À suivre)

Nombre de pages : 416.
Prix (frais de port inclus) : 30 €.
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