
Par Pierre de Labriolle.
Tertullien jurisconsulte
Nouvelle revue historique de droit français et étranger (1906)
Pierre de Labriolle (1874-1940) est un historien et philologue français, spécialiste de la littérature latine chrétienne. Professeur à l’Université de Strasbourg puis à la Sorbonne, il consacre une grande partie de ses recherches aux auteurs chrétiens de l’Antiquité. Son ouvrage majeur, La Réaction païenne, publié en 1934, étudie les oppositions du monde païen au développement du christianisme. Ses travaux ont contribué à mieux comprendre le remplacement du paganisme par le christianisme durant l’Antiquité tardive.

On sait dans quel discrédit fut tenue durant de longs siècles la mémoire de Tertullien1. Certes, il avait rendu à l’Église d’immenses services : comment aurait-on oublié l’éloquence vengeresse avec laquelle il avait défendu ses frères contre les violences païennes ; ou sa longue et victorieuse polémique contre l’hérésie gnostique ? Mais on ne put lui pardonner d’avoir finalement rompu avec l’Église et d’être mort sans revenir à elle2. Il devint un exemple fameux des lamentables chutes auxquelles de rares intelligences sont exposées. Si un pareil homme avait donné dans les chimères du montanisme, qui pouvait oser se sentir sûr de soi ? On eut pour lui des mots de pitié grave, non exempte d’amertume. Et l’on, profita, de sa mauvaise réputation pour le copier abondamment, — sans le nommer !
Cependant, à travers les blâmes et les mines scandalisées, l’admiration perce. Et c’est surtout à la science de Tertullien qu’elle s’adresse. Son style est parfois jugé obscur et insuffisamment poli. Mais quelle prodigieuse érudition ! Saint Jérôme, dont nul ne récusera la compétence, s’écrie dans une de ses lettres3. […] Vincent de Lérins renchérit encore, dans son fameux Commonitorium, sur ces paroles flatteuses. Pour lui, Tertullien fut chez les Latins ce qu’Origène fut chez les Grecs […].
L’éloge se développe en larges nappes, pour aboutir, il est vrai, au regret qu’un homme si éminent ait si mal fini et ait pu être dans l’Église « une grande tentation », magna tentatio4.
La science de Tertullien est, en effet, remarquable. Et elle le paraîtra davantage encore, si on la compare à celle des plus doctes de son temps, même du côté païen. Devenus aujourd’hui plus scrupuleux ou plus difficiles, nous sommes quelquefois tentés de la trouver superficielle et de seconde main. Mais nous aurions tort d’en méconnaître les parties solides et surtout l’ampleur. Tertullien écrivait indifféremment en latin et en grec : plusieurs de ses traités ont été composés dans ces deux langues5. Il était initié à la plupart des grands systèmes de philosophie, et (si incapable fût-il de suivre avec impartialité et sympathie la pensée d’autrui), il savait en extraire les idées maîtresses, pour les réfuter ou les contraindre à s’allier à sa cause. Il a du reste beaucoup emprunté à la philosophie profane, surtout au stoïcisme6. La littérature, l’histoire lui fournissent quantité d’exemples et d’allusions dont il enrichit ses développements. La physiologie même ne lui est pas étrangère, comme on peut s’en convaincre en lisant ce curieux traité de Anima dont M. Harnack a signalé l’intérêt au point de vue des conceptions médicales7. Qu’on songe enfin au nombre de textes scripturaires qu’il a cités, interprétés, paraphrasés avec tant d’à-propos et parfois de subtilité. Il avait évidemment à son service tout l’instrumentum fidei8 ; et sa mémoire fidèle lui fournissait en chaque occasion les passages décisifs dont il avait besoin.

Nombre de pages : 416.
Prix (frais de port inclus) : 30 €.
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NOTES
1La réhabilitation n’a guère commencé qu’au XVIe siècle en raison du secours que le de Praescriptione apporta à la polémique catholique.
2C’est à tort que M. A. Réville a écrit : « Tertullien mourut certainement dans le giron de la mère commune : sans quoi, il eût été rangé parmi les blasphémateurs du Saint-Esprit avec les Montanus et les Proculus. Il est évident qu’un homme aussi ecclésiastique, aussi épiscopal que Cyprien n’eût pas fait sa lecture favorite des écrits d’un docteur qui eût fait secte à part ». (Nouvelle Revue de théologie, 1858, I, p. 100). L’erreur de M. Réville ressort des considérations suivantes : 1° Cyprien a, en effet, beaucoup étudié Tertullien. Il l’a imité de près dans plusieurs de ses traités. Mais il ne l’a pas nommé une seule fois, même dans la controverse sur le baptême des hérétiques où cependant il aurait pu se prévaloir de l’opinion du docteur de Carthage (Cf. Test., de Baptismo, 15 ; de Pudicitia, 19). 2° Le ton sur lequel les écrivains ecclésiastiques ont parlé de Tertullien exclut l’hypothèse d’une résipiscence, tardive (V. les témoignages dans Harnack, Gesch. der Altchr. Litter, II, 679 et s., ou Turmel, Tertullien, Paris, 1905, p. XXXIII et s.). Quels cris de victoire on eût poussés, s’il avait reconnu son erreur ! 3° Saint Augustin nous donne un renseignement positif (Haer, 86). Vers la fin de sa vie, Tertullien voulut se créer au sein même du groupe montaniste une petite chapelle à part. Il fonda la secte des « « Tertullianistes » qui devait lui survivre et qui, au temps même d’Augustin, comptait encore quelques adhérents. L’évêque d’Hippone, rationabiliter cum illis disputans, les ramena à l’orthodoxie.
3Ep. LXX, 5.
4 Commonitorium, § 24.
5 C’est le cas du de Ecstasi, du de Virginibus velandis, du de Baptismo et du de Spectaculis.
6 Voir en particulier, le traité de Anima […].
7 Cf. Harnack, Medicinisches aus der Aelteslen Kirchengeschichte, dans Texte u. Unters, VIII, 4 (1892), p. 37 et s.
8 Tertullien entend par ce mot l’Ancien et le Nouveau Testament, son répertoire de textes. Voir Koffmane, Geschichte des Kirchenlateins, Breslau, 1879, p. 77.
À découvrir également…

Les Pages choisies de Tertullien, que nous présente M. l’abbé Turmel, sont précédées d’une introduction où l’auteur indique son but et sa méthode. Il a voulu faire connaître sur pièces, sine ira et studio, la pensée théologique de Tertullien. « On n’a fait ni un seul plaidoyer pour défendre les textes de Tertullien, ni un seul réquisitoire pour les accuser : on les a laissés parler, plaider eux-mêmes leur cause et porter la conviction dans l’esprit du lecteur. Si, ordinairement, on n’a pas craint d’exposer les conclusions qui s’en dégageât, c’est que ces conclusions n’ont jamais soulevé de doutes ou que, en tout cas, elles n’en soulèvent plus aujourd’hui. » (P. VI.) M. Turmel a ainsi recueilli, et enchâssé dans un bref commentaire explicatif, les morceaux les plus caractéristiques du grand docteur de Carthage. Le reste de l’introduction est consacré aux notions préliminaires sur la vie, l’œuvre, les sources et l’influence de Tertullien. Les textes sont groupés autour de trois chefs, Tertullien se présentant à nous comme apologiste, comme défenseur de l’orthodoxie contre les hérétiques, comme moraliste. Une quatrième partie renferme, sur la théologie de Tertullien, les renseignements qui n’ont pu trouver leur place dans le cadre des extraits. Des index très commodes terminent l’ouvrage celui, en particulier, qui renvoie aux formulés de Tertullien sera le bienvenu de tous ceux qui désirent citer exactement les mots célèbres.
La traduction de M. Turmel rend généralement le sens et le mouvement de la pensée de Tertullien : le texte, néanmoins, n’est pas toujours serré d’assez près, des nuances importantes ont disparu. Seulement deux exemples, pris des passages célèbres de l’Apologétique sur les miracles du Christ (cap. XXI) et le nombre des chrétiens (cap. XXXVII). Dans le premier je relève, comme simplement omis, les mots sequitur uti magnum æstimarent de potestate…, eumdem qui verbo omnia et faceret et fecisset… L’expression superbe violentia suffragiorum in crucem Jesum dedi sibi extorserint, est rendue : « Ils lui commandèrent de le crucifier », ce qui est à peine exact. Dans le second passage, la phrase : Si enim tanta vis hominum in aliquem orbis remoti sinum abrupissemus a vobis, suffudisset utique dominationem vestram tot qualiumeumque cipium amissio, imo etiam et ipsa destitutione punisset, est traduite : « Si nous nous retirions dans un pays écarté, la perte de tant de citoyens serait pour vous une humiliation et une punition. » C’est un résumé, non une traduction. Et sans doute Tertullien est très difficile, quelquefois impossible à rendre pleinement ; je crois pourtant que M. Turmel aurait pu faire passer davantage, en maint endroit de sa traduction, de la force inimitable du texte.
Quant au choix des morceaux, il est intéressant et judicieux : l’on peut regretter sans doute que l’auteur, attentif à ne laisser dans l’ombre aucun des textes duriores de Tertullien, ait, au contraire, négligé ou abrégé maint passage admirable. Mais je sens bien qu’on ne peut énoncer sur ce point qu’une opinion subjective ; c’est le malheur des Pages choisies de ne jamais contenter tout à fait tout le monde.
Les explications données sur la théologie de Tertullien sont généralement lucides et plausibles : il est fâcheux seulement que le plan de l’auteur l’ait forcé de renvoyer à la quatrième partie bien des notions sans lesquelles les extraits donnés dans les trois premières ne s’éclairent pas complètement. Je crois aussi que M. Turmel a un peu poussé l’« obscurantisme » de Tertullien : les textes cités page 42 sont dirigés contre les hérétiques, pour lesquels la divinité du christianisme ne devait pas faire doute ; l’argument du miracle proposé aux païens n’en est pas affaibli. J’arrête ici ces observations, pour souhaiter au Tertullien de La Pensée chrétienne les nombreux lecteurs qu’il mérite.
Léonce de Grandmaison.
Recension de Tertullien de Joseph Turmel (Paris, Bloud, 1905, collection « La Pensée chrétienne ») par Léonce de Grandmaison, « Revue des livres », Études, 1er juillet 1905, pp. 128-129.











