
Dès 1957, l’idéologie FM s’est imposée en Irak, pays à majorité chiite. Opposé au régime sunnite et sécularisé de Bagdad, l’ayatollah Mohammed El-Sadr fonda alors le premier parti islamiste chiite contemporain sous le nom de Dawa el-Islamya (l’Appel à l’islam), anticipation du Hezbollah (Parti de Dieu) libanais, fondé en 1982.
Par ailleurs, depuis 2003, en Turquie l’accession au pouvoir de Recep Tayip Erdogan, militant actif du Parti pour la Justice et le Développement (AKP), d’obédience frériste, la Confrérie occupe une position dominante dans ce pays d’où elle rayonne sur une partie de l’Europe.
Enfin, dépassant les frontières arabes et turque, les FM se sont répandus dans le monde entier sous des dénominations variées. Dès le début, ils ont rivalisé avec des mouvements salafistes (quiétistes ou djihadistes) et takfiristes (de takfir = anathème) apparus depuis le XVIIIème siècle : wahhabisme en Arabie, Deobandi en Inde. Puis sont venus le Tabligh (Prédication) et la Jamaat el-Islami (Association de l’islam) en Inde, au Pakistan, au Bangladesh ; et, plus récemment : El Qaïda (La Base) en Afghanistan, Boko Haram (Le livre interdit) au Nigéria, et Daech (État islamique au Levant). Le frérisme s’est ainsi vite imposé comme la matrice mondiale de l’islamisme. (cf. A. Laurent, L’Islam, pour tous ceux qui veulent en parler, éd. Artège, 2017, p. 53-60).
LE FRÉRISME, UNE STRATÉGIE « OUMMATISTE »
Les principales sources d’inspiration de H. El-Banna sont les écrits de théoriciens célèbres, l’un très ancien, les trois autres contemporains du fondateur. Ils sont présentés sous des formes très documentées dans l’ouvrage d’Alexandre Del Valle et Emmanuel Razavi ainsi que dans celui de Florence Bergeaud-Blacker (cf. supra).
Ibn Taymiyya (1263-1328). Jurisconsulte syrien, connu pour ses nombreuses fatwas (décrets religieux) condamnant à mort les philosophes arabes éclairés, qui inspiraient encore le droit dans certains pays régis par la charia, il développa son attachement à la théocratie islamique dans son livre La Politique selon la Charia. Les FM aimaient citer la phrase de cet auteur : « Soixante ans sous l’autorité d’un imam pieux ou d’un chef religieux injuste valent mieux qu’une seule nuit d’anarchie ».
Saïd Aboul Ala Maudoudi (1903-1979). Cet autodidacte indo-pakistanais est « l’architecte de la société islamique », idée qui ressort de sa Théorie de l’État islamique où il expose la supériorité du système musulman sur tout modèle occidental et « la nécessité de provoquer une révolution universelle ». Ses principes ont été repris en partie dans un autre ouvrage, Pour comprendre l’islam, traduit dans de nombreuses langues (dont le français) et très largement diffusé encore aujourd’hui.
Sayyed Qotb (1906-1966). Journaliste et enseignant égyptien formé aux États-Unis, resté comme le plus influent penseur des FM, il s’est fait surtout connaître par son livre-testament, À l’ombre du Coran (inspiré de Maudoudi). Il y milite pour l’islamisation intégrale de l’État et de la société, dans son mode de gouvernement monolithique, sa législation civile et pénale, sa mise sous tutelle des femmes, son statut infériorisant des juifs et des chrétiens. Il dénie par ailleurs à l’islam chiite toute légitimité et appelle au djihad contre toute souveraineté qui ne vient pas d’Allah. Il écrit : « Le monde contemporain est divisé en deux mondes antinomiques : l’islam et la jâhilîya (état d’ignorance ou de barbarie préislamique) ». Dans un autre livre, Le combat de l’islam contre le capitalisme, Qotb affirme : « L’islam nous offre la personnalité originale qui nous distinguera des sociétés occidentales. L’islam est une confession de dignité qui refuse de nous voir suivre ou laisser guider par un bloc Est ou Ouest ».

Youssef el-Qaradawi (1926-2022). Égyptien, titulaire d’un doctorat à El-Azhar pour une thèse sur le rôle de la zakat (aumône légale) dans la résolution des problèmes sociaux, initiateur d’une doctrine du « juste milieu », il fut actionnaire de la banque des Frères et créa le Conseil européen pour la fatwa et la recherche (1997). Auteur notamment du livre Le licite et l’illicite en islam (1960), diffusé dans le monde entier, il a présidé l’Union internationale des savants musulmans.
L’accès et l’étude des très nombreux écrits d’El-Banna, de ses inspirateurs et de ses successeurs, a conduit Florence Bergeaud-Blacker à considérer que l’idéologie des FM ne les apparente ni à une organisation d’aide sociale, ni à un parti nationaliste ou politique, ni à un courant théologique. Il s’agit d’un « système d’action », d’une mission à vocation planétaire, visant à « décoloniser le monde musulman » et à « empêcher toute convergence envers les tendances séculières (notamment la laïcité française) vues comme un danger mortel » (Le frérisme et ses réseaux, l’enquête, op. cit., p. 28).
Doté d’une structure de gouvernance pyramidale, présidée par un « Guide suprême » (ce titre fut repris en 1979 par l’ayatollah chiite Khomeyni lorsqu’il fonda la République islamique d’Iran), imposant à ses membres un « serment d’allégeance », le mouvement est fondé sur plusieurs dimensions : « De la lecture des premières épîtres d’El-Banna il est possible de dégager les trois axes du système d’action du frérisme, toujours à l’œuvre aujourd’hui : proposer une vision, une identité et un plan afin de mettre en marche le mouvement islamique qui devra accomplir la prophétie califale, c’est-à-dire l’instauration de la seule société humaine possible, la société islamique » (id., p. 42).
F. Bergeaud-Blacker y mentionne une autre caractéristique : la primauté universelle de l’Oumma (la nation islamique) qui constitue « une identité sans altérité ». « Pour Hassan El-Banna, l’Oumma, a pour seule frontière la croyance en l’islam. Elle ne reconnaît pas les frontières géographiques ni les différences de race ou de sang. Est terre musulmane « le moindre pouce de territoire où se trouve un musulman qui croit en Allah et en son prophète » ». L’auteur ajoute cette autre position d’H. El-Banna : « Dieu considère tous les musulmans comme une seule nation et la patrie islamique comme une seule patrie » (id., p. 51).

Voici ce qu’elle écrit au sujet de la jâhilîya, la période d’ignorance qui, selon la légende, occupait le monde avant que n’advienne « la révélation coranique » : « Dans les écrits de Sayyed Qotb, cette jâhilîya n’est pas encore vaincue ; elle demeure sous la forme des sociétés non musulmanes et des sociétés « hypocrites » qui se prétendent musulmanes mais adorent « les idoles » : modernité, laïcité, démocratie ou nationalisme ». Puis, elle tire cette conclusion concernant la mission des FM : « La finalité est déterminée, les moyens existent déjà (tout est dans le Coran et dans la Sunna) ; il faut et il suffit de faire advenir l’Oumma partout où c’est possible. Les Frères n’ont qu’une mission : rassembler et mettre en marche la communauté ; ils redoutent moins l’ennemi extérieur que la fitna, la dissolution du lien dans la communauté » (id., p. 52).
De ce programme résulte donc le choix du terme « frérisme », qui exprime la « transnationalisation de l’islamisme », explique F. Bergeaud-Blacker. « Système d’action doté indissociablement d’une vision du monde, d’une identité collective, d’un plan […], le frérisme cherche à accomplir la prophétie califale par la transformation de chaque musulman en missionnaire » (id., p.75). Tel est le principe fondateur de l’« oummatisme », une idéologie « non arabo-centrée » mais universaliste, préconisée par Maudoudi, l’un des premiers théoriciens des FM (id., p. 77).
« Les Frères ont choisi l’Europe comme terre d’élection pour développer leurs activités, concevoir et expérimenter le frérisme. Ils y ont installé des associations dans tous les pays sans dévoiler ni leur identité ni leur plan pour s’y investir et s’y déployer » (F. Bergeaud-Blacker, op. cit., p. 32).
Par cette citation, nous annonçons le sujet qui sera traité dans la prochaine Petite Feuille Verte (n° 114).
Annie Laurent
Déléguée générale de CLARIFIER












