
Il y a tout juste cent ans Flammarion sortait une nouvelle version des Amants de Venise de Charles Maurras, étude littéraire sur les amours tumultueuses entre ces deux figures du romantisme français que furent George Sand (Aurore Dupin de Francueil de son vrai nom) et Alfred de Musset.
À cette occasion, Belle-de-Mai Éditions met en vente l’ouvrage, et, pour mieux mettre en valeur cette publication, vous propose de lire un texte d’Émile Faguet au titre identique à celui du livre de Maurras, paru dans La Revue Latine le 23 août 1904, soit deux années après son édition initiale, chez Fontemoing, dans la collection Minerva.

Cette fois c’était trop. Pagello n’avait pas rempli peu à peu la mesure, comme Musset ; mais il l’avait comblée du premier coup. Comment ! Lui aussi ! — C’est, comme on verra plus loin, un mot de George Sand elle-même. — Lui aussi, jaloux ! Lui aussi, insupportable ! Il y a des gens, cependant, à qui il n’est pas permis d’être jaloux, à qui il n’est pas permis d’être assommants. Passe pour Musset. Mais Pagello ! Si Pagello se met à être aussi impossible que Musset… Au moins l’autre avait du génie.
On ne se fait pas ces raisins (sic — raisons) ; mais ils se font en vous. Ils se faisaient dans l’esprit de George Sand quand elle écrivait : « … Est-ce qu’avec toi je mesurais les mots. Pour d’autres que pour nous, ils eussent peut-être signifié autre chose, je n’en sais rien ; je sais, je croyais savoir, du moins, que pour nous trois ils manifestaient un amour de l’âme où les sens n’étaient pour rien. Eh bien ! voilà que tu t’égares et lui aussi, lui, lui-même qui dans son parler italien est plein d’images et de protestations qui paraîtraient exagérées si on les traduisait mot à mot : lui qui, selon l’usage de là-bas, embrasse ses amis presque sur la bouche, et cela sans y entendre malice, le brave et pur garçon qu’il est ; lui qui tutoie la belle Crescini sans avoir jamais essayé à être son amant, enfin lui qui faisait à Giulia P. (je t’ai dit qu’elle était sa sœur de la main gauche) des vers et des romances tout remplis d’amore et de felicità, le voilà ce pauvre Pierre, qui, après m’avoir dit tant de fois : il nostro amore per Alf., lit je ne sais quel mot de ma réponse à toi le jour de ton départ et s’imagine je ne sais quoi. Tout de moi le blesse et l’irrite et, faut-il le dire, il part ; il est peut-être parti à l’heure qu’il est, et moi je ne le retiendrai pas… »
Il y eut donc rupture entre Pagello et George Sand vers le huit ou dix septembre, avant le quinze, et c’est pour cela que Musset revint précipitamment, vers la fin de septembre. Il croyait Pagello parti ou sur le point de partir, et il se sentait regretté, c’est-à-dire aimé. Voilà pourquoi il écrivait un peu à tout hasard dans la même lettre (du quinze) : « Si tu n’avais pas rompu avec lui… » et, pensant qu’il n’était peut-être pas si parti que cela : « Que je revienne à Paris, cela te choquera peut-être et lui aussi. J’avoue que je n’en suis plus à ménager personne. S’il souffre, lui, eh bien ! qu’il souffre, ce Vénitien qui m’a appris à souffrir. Je lui rends sa leçon ; il l’avait donnée en maître. »
En maître aussi, ou sentant bien qu’il allait le redevenir, Musset rentra à Paris, vers la fin de septembre. Pagello y était-il encore ? Je ne le crois pas; mais il y a incertitude. Le texte qui le ferait croire est indécis. Le voici. Ce sont les mots que je souligne qui peuvent paraître amphibologiques : « Mon amour, me voilà ici… [à Paris]. Tu veux bien que nous nous voyions; et moi si je le veux! Mais ne crains pas, de moi, mon enfant, la moindre parole, la moindre chose puisse te faire souffrir un instant… Fie-toi à moi, George; Dieu sait que je ne te ferai jamais de mal… Je ne suis plus rien que ce que tu me feras. Sais-tu les paroles de Ruth à Noémi dans la Bible ? Je ne puis te dire autre chose. Laissez-moi vivre de votre vie ; le pays où vous irez sera ma patrie, vos parents seront mes parents; là où vous mourrez je mourrai et dans la terre qui vous recevra, là je serai ensevelie. Ainsi un mot. Dis-moi ton heure. »
Le vous du passage souligné pourrait faire croire que Musset veut vivre, selon l’ancien rêve, avec George Sand et Pagello. Seulement, après ce qu’il a dit de celui-ci dans sa lettre précédente, c’est bien invraisemblable. Le vous du passage souligné pourrait faire croire qu’il veut vivre avec George Sand et avec ses enfants. Mais, comme, si George Sand parle souvent de ses enfants, lui n’en parle jamais, cette seconde hypothèse est invraisemblable. Et enfin, voici presque certainement la vérité, le passage que j’ai souligné est une citation. Ce sont les paroles de Ruth elle-même un peu abrégées1, et c’est pourquoi Musset a écrit « ensevelie ». Vous veut donc dire toi, simplement, et il y a à croire que quand Musset écrivait cette lettre et quand George Sand lui avait accordé la permission de la voir, la rupture était définitive, et, Pagello parti, George Sand n’a pas plus trompé Pagello qu’elle n’avait trompé Musset. Elle a remplacé Pagello par Musset comme elle avait remplacé Musset par Pagello. Un seul à la fois, c’était sa règle.
Ils devaient redevenir amants, étant, tous les deux je crois, plus amoureux que jamais, je dis l’un de l’autre. Il serait curieux de savoir s’ils le redevinrent vite ou après « beaucoup de mystères », comme dit La Rochefoucauld. Je suis porté à croire qu’ils le redevinrent assez vite; mais je n’en sais rien. Toutes les lettres à partir de la réconciliation totale (qui ne fut pas la « réconciliation totale et douce » de Pascal) sont sans date. Cette dernière liasse, M. Decori l’intitule globalement : Hiver 1834-1835. C’est fort rationnel ; mais quelque chose autorise-t-il l’éditeur à mettre « hiver » dans un sens strict et à rejeter ainsi la réconciliation totale après le 21 décembre 1834 ? De fin septembre à fin décembre il y a trois mois. Cela me semble un peu long. Il y a des chances pour qu’il fût plus vraisemblable d’intituler cette liasse : « Automne et Hiver (symboliquement, du reste, ce serait plus juste) 1834-1835 ». Du reste je n’en sais rien.
Ce que l’on sait bien, à la vérité, c’est que, aussitôt que la réconciliation fut totale, la tempête recommença. George Sand a marqué cela très précisément dans cette inépuisable lettre (première de la série IV) qui contient toute leur histoire : « J’en étais bien sûre [ce sont les premiers mots : elle le connaît bien], j’en étais bien sûre que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis et que tu me ferais un crime de ce que tu avais accepté comme un droit [la liaison avec Pagello]. En sommes-nous déjà là, mon Dieu ? Eh bien ! n’allons pas plus loin, laisse-moi partir. » — Et c’est ensuite qu’elle entre dans toute cette justification, point par point, de sa conduite, justification que j’ai examinée plus haut.
Là-dessus Musset demanda pardon ; puis tomba malade, et George Sand s’offrit de tout son cœur à l’aller soigner. N’oubliez jamais que, malgré tous ses tories, c’était la meilleure femme du monde. Musset guérit et recommença à être jaloux, indiscret, insolemment et tyranniquement interrogateur. George Sand en perdait la tête, et l’on sent que la neurasthénie la prend elle-même : « Pouvons-nous être heureux ? Pouvons-nous nous aimer ? Tu as dit que oui, et j’essaye de le croire ; mais il me semble qu’il n’y a pas de suite dans tes idées et qu’à la moindre souffrance tu t’indignes contre moi comme contre un joug. Hélas ! mon enfant, nous nous aimons, voilà la seule chose sûre qu’il y ait entre nous… Mais notre vie est-elle possible ensemble ?… »
Dans une autre lettre : « Tout cela, vois-tu, c’est un jeu que nous jouons ; mais notre cœur et notre vie servent d’enjeux, et ça n’est pas tout à fait aussi plaisant que cela en a l’air. Veux-tu que nous allions nous brûler la cervelle ensemble à Franchart ? Ce sera plus tôt fait… »
Enfin cela devenait tout à fait impossible. C’était une vie faite de mille morts. À la fin (cela semble avoir duré au moins dix-huit mois !)2, ils n’en pouvaient plus, ils étaient rendus l’un à l’autre. Sainte-Beuve intervint. Il n’était guère responsable de tout cela. Il l’était un peu, en ce sens que c’était lui qui avait fait connaître Alfred de Musset à George Sand. Il fut chargé de parler net ou d’écrire net à Musset, en même temps que George Sand refuserait non moins nettement de revoir Musset. Sur une dernière prière de Musset demandant à revoir George Sand avant de « partir », d’une part Sainte-Beuve mit chez Musset sa carte avec ces mots : « Mon cher ami, je venais vous voir pour vous prier de ne plus voir ni recevoir la personne que j’ai vue ce matin si affligée. Je vous ai mal conseillé en voulant vous rapprocher, trop vite du moins. Écrivez-lui un mot bon, mais ne la voyez pas ; cela vous ferait trop de mal à tous deux. Pardonnez-moi mon conseil à faux. À bientôt. » — Et d’autre part George Sand écrivait à Musset : « Non ! Non ! C’est assez !… Je te plains, je te pardonne tout ; mais il faut nous quitter. J’en deviendrai méchante. Tu dis que cela vaudrait mieux et que je devrais te souffleter quand tu m’outrages. Je ne sais pas lutter… Sainte-Beuve a raison. Ta conduite est déplorable, impossible. Mon Dieu ! à quelle vie vais-je te laisser ? L’ivresse, le vin et les filles, toujours ? Mais puisque je ne peux plus rien pour t’en préserver, faut-il prolonger cette honte pour moi et ce supplice pour toi-même ! Mes lames (sic) t’irritent. Ta folle jalousie, à tout propos, au milieu de tout cela ! Plus tu perds le droit d’être jaloux, plus tu le deviens [ce qui veut dire, sans doute, que Musset avait d’autres maîtresses]. Cela ressemble à une punition de Dieu sur ta pauvre tête… »
Cette fois, ce fut fini. On causa un peu de cela dans Paris. Dans un salon, dit-on, on proposa comme bouts-rimés Lélia et Délia et l’on obtint le distique :
Celui même qui Lélia
Fut celui qui les Délia.
Et l’on parla d’autre chose ; et George s’en alla en Berri qui était son lieu de cure. Chopin devait paraître seulement deux ans après à ce qu’il me semble. (À vérifier.) Musset et George Sand avaient eu une aventure en son fond parfaitement banale, un peu misérable, ridicule plus qu’un peu, où les torts étaient partagés de telle sorte que je me défends absolument de rechercher de quel côté ils étaient plus grands ; et le moment était venu, qu’ils avaient trop tardé, où « chacun de son côté s’en va. » Seulement ils avaient du génie tous deux et ce fut le contraire de la célèbre phrase de Flaubert : « Sur nos chaudrons cassés nous sonnons des mélodies à faire danser les ours quand nous voudrions attendrir les étoiles. » De leur vulgaire aventure, presque indigne d’être racontée à des ours, ils ont tiré des mélodies à faire palpiter tout le ciel. ■ (À suivre)
1 « Ne me forcez pas à vous quitter et à m’en aller. Car en quelque lieu que vous alliez, j’irai avec vous et partout où vous demeurerez, j’y demeurerai aussi. Votre peuple sera mon peuple et votre Dieu sera mon Dieu. La terre où vous mourrez me verra mourir et je serai ensevelie où vous le serez. Je veux bien que Dieu me traite dans toute sa rigueur si jamais rien me sépare de vous que la mort seule. »
2 La carte p. p. c. de Sainte-Beuve est datée, postérieurement, par George Sand : « 1836, ou 37 ; 35 je crois. »











