
10 septembre 1907.
Il y a deux mois, se passait en Sorbonne un fait qui marquera dans l’histoire de la critique française. M. Pierre Lasserre, professeur au lycée de Chartres, y soutenait une thèse en vue du doctorat. Ce simple fait courant, qui d’ordinaire passe assez inaperçu, avait attiré ce jour-là un nombreux public et le bruit de la discussion dépassa de beaucoup le cercle étroit de professeurs et d’étudiants, seul généralement attentif à ce genre de disputes.
M. Lasserre avait choisi en effet pour sujet de sa thèse : le Romantisme Français ; et par romantisme il n’entendait pas seulement la merveilleuse floraison littéraire de 1830, mais un état général de la vie, des mœurs et des lettres qui commence à se développer après Rousseau et dont les effets se manifestent encore de nos jours. Ce qui fait l’intérêt de l’étude, ce qui fit aussi son retentissement, ce furent les théories nouvelles émises sur l’origine et la valeur de la doctrine romantique. Le jury présidé par M. Alfred Croiset, en principe assez opposé aux idées que développait le candidat, accorda le titre de docteur à M. Lasserre, reconnaissant ainsi toute la valeur de son argumentation C’est en quelque sorte la consécration par notre monde officiel de doctrines qui furent émises et développées par M. Charles Maurras dans plusieurs articles de la Revue Encyclopédique, dans un livre intitulé : « les Amants de Venise » étude sur George Sand et Alfred de Musset, puis dans son récent essai sur : « l’Avenir de l’intelligence ».
Nous allons essayer en cette brève étude d’esquisser les traits principaux de ce jeune et déjà très influent critique.

M. Charles Maurras naquit au Martigue, petite ville de l’arrondissement d’Aix, pays baigné de soleil et cher aux dieux. Cette contrée rappellerait assez certains paysages de l’Attique. Là, comme autour de l’Acropole, d’Eleusis, et dans les champs de Colone, croissent le nerveux olivier, le myrte et le jasmin. La même brise marine qui balaie les côtes de la Grèce souffle aux environs du Martigue, ployant les myriades de petits amandiers qui émergent de ce sol peu fertile. Terre française cependant et pouvant encore s’allier aux classiques vallonnements du Valois, mais d’un pittoresque plus tourmenté. Plus au sud ce sont des terrains plats et marécageux formés des alluvions du Rhône. Çà et là de grands lacs bordés de roseaux sur lesquels le Mistral se déchaîne en furie, ridant la face des eaux et les sables avoisinants. Tout ce pays, ancienne colonie phocéenne, a conservé l’âme de ses anciens occupants ; l’esprit délié de la Grèce flotte encore en légères vapeurs sur ses palus endoloris.
Est-ce effet de l’ambiance ?… M. Maurras professe une grande admiration pour le génie grec ; son premier livre : le Chemin de Paradis en est tout pénétré et Anthinéa, son chef d’œuvre, est un véritable hymne de louanges à la civilisation Athénienne. Penché sur les eaux de sa Provence, il aperçut comme Hylas les nymphes qui dansaient en ronde et l’appelaient, mais il repoussa leurs caresses et se donna tout à Pallas-Athéné. La Sagesse antique lui enseigna le culte de la Raison et la soumission aux règles essentielles de l’humanité.
Étudiant la naissance de la Raison à Athènes, M. Maurras note que, seule, elle fit acquérir à tout ce qui s’agitait jusqu-là dans l’homme « la valeur humaine » et il montra son heureuse influence en philosophie, en art et en morale.
En philosophie : « Les prédécesseurs d’Aristote cessèrent d’imaginer que le savoir consiste en un amas de connaissances ; ils cherchèrent l’ordre qui les fixe et leur donne tout leur prix ».
En art : « On sentit qu’il ne suffit pas de copier les formes, ni de les grandir, ni de les abréger et que le véritable plaisir naît d’un rapport de proportion et d’harmonie. En morale : « On vit que le bonheur ne tient pas à la foule des objets étrangers dont la commune cupidité s’embarrasse, ni à l’avare sécheresse d’une âme qui se retranche et veut s’isoler ».
Le propre d’une telle sagesse, nous dit M. Maurras, est de mettre d’accord l’homme avec la nature « sans tarir la nature et sans accabler l’homme » ; aussi sa doctrine se manifeste-t-elle comme une soumission aux règles essentielles de l’humanité, aux nécessités de la vie. Il est persuadé que les obligations qu’elle impose sont douces au prix de ses faveurs. Il nous montre qu’il est inutile et dangereux de résister aux lois de l’impérieuse Cybèle et que toute révolte contre les règles de la nature ne peut engendrer que meurtrissure ou anarchie.
Ainsi la méthode de Maurras diffère de celle de Barrès et il est curieux de voir comme ces deux esprits si attachés au développement logique de leur pensée, si attentifs à la voix de leurs terres, se séparent l’un de l’autre.

Barrès se confie à la voix de ses morts, à la tradition ; mais la tradition française est si merveilleusement complexe1 qu’elle ne peut nous donner de ferme direction, nulle conscience ne lui étant exactement conforme. Au reste, la doctrine de Barrès n’est pas une soumission mais une exaltation de l’individu. S’il a creusé son Moi jusqu’à trouver au fond et comme support la collectivité, il reste pourtant replié et sec. « Il ne se cultive en profondeur, il n’enfonce ses racines si avant dans la terre lorraine que pour s’épanouir avec plus de superbe… et voici que sur le sol hellène, devant la perfection éternelle du Parthénon, devant l’universel, il demeure enfermé dans son étroit canton. C’est que son dogmatisme (qu’il avoue) n’affirme rien d’autre qu’une sensibilité »2. Charles Maurras au contraire, sachant que la sensibilité est chose variable et instable, individuelle et particulière, s’en remet à la Raison pour maintenir l’harmonie du monde et dans ce monde ordonné le bon équilibre moral de l’individu. Sa doctrine est donc autrement généreuse et féconde que celle de Barrès puisqu’elle se tient ainsi à ce qui nous est universellement commun et qu’elle atteint par là à l’essentiel et au profond de l’humanité générale.
Il est trop évident que de telles conceptions devaient amener Maurras à combattre le romantisme, qui n’est que l’exaltation de la personnalité et par conséquent de ce qui nous fait différent les uns des autres : la sensibilité.
Rousseau enseignait à ses contemporains de ne suivre qu’un seul guide : la conscience. Les écrivains romantiques écoutèrent ce conseil ; ils se persuadèrent que nous ne pouvons être meilleurs qu’en suivant les inclinations de notre nature, en nous abandonnant à nos impulsions. Ils créèrent ainsi une littérature essentiellement personnelle où ne se reflétaient que des sentiments particuliers, des passions particulières. Ils ne cherchèrent qu’une chose : émouvoir la sensibilité du lecteur et sans nul contrôle de la Raison, sans aucun souci des idées générales. On peut dire que dans leurs œuvres c’est véritablement la sensation qui est maîtresse ; parfois même, comme dans certains morceaux de Hugo, la simple sonorité du verbe. C’est ce qui permettait à M. Lasserre de définir le romantisme : « une destruction de la hiérarchie des facultés humaines, une sédition de la sensibilité contre l’intelligence ».
Il faut reconnaître que cette doctrine eut de funestes effets en art et en morale.
En art : les poètes romantiques compromirent les fructueux résultats du long travail des écrivains des XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles qui, en élevant l’intelligence « à la dignité d’organe différencié » produisirent des œuvres sans équivalent dans toutes les littératures européennes.
Chez les maîtres du génie français en effet, l’intelligence domine toujours et s’exerce indépendamment, au-dessus des passions et des intérêts. Ces divers écrivains sont parvenus à créer ainsi « un art véritablement objectif et humain ». Tel est le précieux avantage que méprisa l’école nouvelle.
En morale la doctrine romantique a produit les pires désordres M. Maurras nous montre dans « les Amants de Venise » qu’elle a véritablement empoisonné la vie de George-Sand et d’Alfred de Musset. Ils se considéraient comme le centre de tout, se persuadaient, selon l’expression d’Auguste Comte, que la vie n’a pas besoin d’être systématiquement réglée et que le sentiment suffit pour nous conduire. Ils se formaient un idéal de félicité paradisiaque qu’ils souffraient de ne pouvoir atteindre, mais ils se déclaraient très heureux et satisfaits de cette souffrance..
Pour rester fidèles à leurs principes les Amants de Venise durent ainsi se mentir continuellement à eux-mêmes, mais ils purent aussi éprouver combien la nature est cruelle en ses vengeances. Mme Sand fut bien obligée un jour de se découvrir à son ami : « Tout cela, vois-tu, lui disait-elle, c’est un jeu que nous jouons mais notre cœur et notre vie servent d’enjeux, et cela n’est pas tout aussi plaisant que cela en a l’air ».
Est il besoin d’ajouter, qu’appliquée en sociologie, la doctrine romantique serait essentiellement désorganisatrice et meurtrière ? Seule, dans l’être tronqué, la sensibilité en deviendrait ainsi le fléau et tournerait à la menace du monde.
— Sans doute il convenait de louer un critique qui le premier émit de telles idées ; et tout en félicitant M. Lasserre de sa brillante soutenance, nous devons rendre hommage au promoteur du mouvement : M. Charles Maurras, dont la finesse d’esprit, la sûreté de jugement et la rigueur du raisonnement font un des maîtres incontestés de la pensée contemporaine.
Louis BOUGON.
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Nombre de pages : 232.
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1 Elle comprend l’Ancien Régime et la Révolution, c. ses fils spirituels sont Rousseau, Michelet, aussi bien que Bossuet ou de Maistre.
2 Henri Clouard : Les Entretiens idéalistes.











