
Le prince Eudes d’Orléans, duc d’Angoulême et frère cadet du Comte de Paris, publie « La France dans le temps long, une lettre hebdomadaire d’analyse consacrée à cette France-là : celle qui dure, qui se transforme, qui résiste ou qui cède au fil des siècles. Chaque semaine, un texte qui invite à lire le présent à la lumière du temps long. » Plusieurs articles ont déjà été publiés, tous empreints de cet esprit capétien. Nous reprenons aujourd’hui le dernier paru (4 octobre 2026) , en précisant aux lecteurs de JSF qu’ils peuvent s’abonner à cette lettre, dont chaque livraison – toutes les deux semaines – est d’une haute tenue. — Je Suis Français
Ce que le roi devait à son peuple — et à Dieu seul

À Reims, avant l’onction, avant la couronne, il y avait une parole. À Paris, avant d’entrer dans sa cathédrale, le roi de France trouvait parfois les portes closes. Le serment du Royaume n’était pas seulement une formule liturgique récitée une fois dans une vie : c’était une scène, sculptée sur les façades, rejouée à chaque entrée royale, et dont le souvenir s’est imprimé jusque dans la pierre de Notre-Dame. Retour sur ce que cette parole engageait — et sur ce que la pierre, elle aussi, a voulu dire.
I. UNE FORMULE QUI NE BOUGE PAS
Il existe, dans l’histoire des institutions françaises, peu de textes aussi stables que le serment du sacre. Du sacre de Charles VIII, en 1484, à celui de Louis XVI, en 1775, les mots ne changent pas. C’est ce que constate l’historien Jean de Viguerie, professeur à l’université d’Angers, dans son étude consacrée à ce rituel : « Pendant les trois siècles de l’époque moderne, les formules ne varient pas. Louis XVI prononce les mêmes paroles que Charles VIII. »
Ce texte est en réalité bien plus ancien encore. Sa première mouture complète remonte au sacre de Louis le Bègue, en 877. L’historien Victor Martin, qui en a retracé la genèse, le date précisément : « La formule du serment que prêtaient nos rois (…) a été utilisée pour la première fois, dans tous ses éléments, par saint Louis, en 1226. Mais la partie la plus ancienne date de beaucoup plus loin. Elle fut, selon toute vraisemblance, composée pour le sacre de Louis le Bègue, en 877. » L’évolution s’est faite sur dix siècles et la formule, pour l’essentiel, a gardé son sens premier. Elle se présente comme une réponse préparée, et non comme un discours spontané : l’archevêque consacrant demande, le roi répond, inscrivant l’engagement royal dans une logique de redevabilité. La formule précède de plusieurs siècles toute théorie moderne du contrat politique.
II. CE QUE LE ROI JURE, ET À QUI
Il faut distinguer deux actes que le cérémonial du sacre sépare avec soin. Le premier est une simple promesse faite aux évêques : le roi s’engage à conserver le « privilegium canonicum », les libertés et juridictions de l’Église de France. Le second, distinct, est le véritable « serment du Royaume » — celui que le roi prête « tactis Evangeliis », les mains posées sur le livre des Évangiles. La formule, transmise notamment par Jean du Tillet dans son Recueil des Roys de France, contient quatre promesses faites au peuple chrétien : garder la paix à l’Église, empêcher « toutes rapines et iniquitez de tous degrez », commander « équité et miséricorde » dans tous les jugements, et — promesse ajoutée plus tard — travailler à mettre hors du royaume les hérétiques déclarés par l’Église. Jean de Viguerie souligne ce qui distingue radicalement ce serment de tout serment féodal : « Le serment du Roi se distingue néanmoins de tous les autres serments en ce qu’il ne comporte aucune formule de non facere. Il est entièrement positif. » Le roi ne jure pas seulement de s’abstenir de nuire : il jure d’agir.
III. CE QUE DIT LA PIERRE : LE PORTAIL SAINTE-ANNE
Le serment n’habitait pas seulement les missels du cérémonial. Il a aussi pris la forme de la pierre. Sur la façade de Notre-Dame de Paris, le portail dit « de Sainte-Anne » conserve un tympan sculpté vers 1150, pour l’ancienne cathédrale Saint-Étienne que Maurice de Sully fit démolir. Lorsque la nouvelle cathédrale gothique fut élevée, ce tympan roman fut remonté, vers 1200-1220, dans le nouveau portail méridional — geste volontaire : on choisit de conserver, et de mettre en évidence, une scène plus ancienne que l’édifice lui-même.
Cette scène est limpide dans sa composition. Eugène Viollet-le-Duc et Ferdinand de Guilhermy, dans leur Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris (1856), la décrivent : « On remarquera la différence d’attitude : le roi à genoux, comme un simple laïc ; l’évêque debout en sa qualité de pontife. Auprès de l’évêque, un personnage assis, imberbe, vêtu d’une chape, écrit avec beaucoup d’attention sur une tablette. » Un roi agenouillé, un évêque debout, un scribe qui consigne — la hiérarchie des corps reproduit, en image, ce que le cérémonial écrit en mots. L’identité des deux figures reste discutée : la lecture traditionnelle y voyait Louis VII et Maurice de Sully, l’évêque à l’origine de la cathédrale actuelle ; une hypothèse concurrente propose Childebert Ier et saint Germain, évêque de Paris au VIe siècle, ce qui reculerait le souvenir du serment jusqu’aux temps mérovingiens. Quelle que soit l’identité exacte des deux hommes, la pierre dit la même chose que le parchemin : l’autorité royale n’est pas acquise. Elle s’engage en permanence et son engagement se laisse écrire sur la pierre en façade, visible de tous.
IV. LES PORTES CLOSES DE NOTRE-DAME
Ce que le tympan figure dans la pierre, le cérémonial des entrées royales le rejouait, vivant, à chaque premier passage du roi dans une ville. Le 12 novembre 1437, Charles VII fait son entrée solennelle dans Paris, reconquise sur les Anglais l’année précédente. Arrivé devant Notre-Dame, il ne franchit pas le seuil comme on franchit n’importe quelle porte. Le Journal d’un bourgeois de Paris en a conservé la scène exacte : « On ferma les portes de ladite église de Notre-Dame, et vint l’évêque de Paris, lequel apporta un livre sur lequel le roi jura, comme roi, qu’il tiendrait loyalement et bonnement tout ce que bon roi faire devait. Après furent les portes ouvertes. » Ce ne sont pas les portes qui s’ouvrent pour laisser entrer un roi qui les forcerait : ce sont les portes qui restent fermées jusqu’à ce que la promesse soit prononcée.
L’historien Thierry Dutour, qui a étudié ce type de cérémonie, montre qu’à chaque première entrée dans une ville le roi devait jurer de respecter les privilèges de ses habitants — et que cette logique fonctionnait dans les deux sens : les habitants de Rouen assiégée le rappellent sans détour en décembre 1418, devant le conseil royal, lorsqu’ils avertissent que si la protection promise venait à manquer, « ils vous rendent la foi, serment, loyauté, service et obéissance qu’ils ont à vous ». L’allégeance se suspend quand la protection cesse : ce n’est pas une rhétorique de soumission, c’est une logique d’échange, antérieure de plusieurs siècles à toute théorie moderne du contrat.
V. UN SERMENT, PAS UN CONTRAT
C’est ici que la tentation moderne d’annexer ces scènes à la théorie du contrat trouve, et perd, sa principale justification. Le rite du sacre lui-même l’encourage en apparence : depuis le sacre de Henri II, en 1547, un moment de consentement populaire s’intercale entre la promesse aux évêques et le serment du Royaume. Jean de Viguerie est catégorique sur la portée réelle de ce rite : « Il y a bien consentement du peuple — il est manifeste — Mais il n’y a pas pour autant contrat synallagmatique ( NDL : un contrat dans lequel les parties s’obligent réciproquement l’une envers l’autre) parce que, rappelons-le, le Roi prête serment à Dieu et n’est comptable qu’à Dieu. » Jean Bodin pose le même principe : « Le Monarque souverain ne doit serment qu’à Dieu seul. »
Pourtant, ce que montrent le tympan de Sainte-Anne et les portes closes de Notre-Dame, c’est qu’entre la théorie théologique du serment — juré à Dieu seul — et la pratique politique du pouvoir, un espace de négociation réelle s’était installé : le scribe du tympan, l’évêque debout devant le roi agenouillé, les portes qui ne s’ouvrent qu’après la promesse, autant de façons pour des corps intermédiaires — Église, ville, chapitre cathédrale — d’exiger une garantie avant de reconnaître l’autorité. Le procureur général Jacques de la Guesle résumait cette réciprocité en 1595 : « Vous avez fait serment de fidélité à votre Roi. Nous sommes obligez en son nom beaucoup plus que si solemnellement nous luy avions juré et promis la foy. »
VI. CE QU’IL EN RESTE
Le serment du Royaume disparaît avec la monarchie elle-même. Mais la question qu’il posait — qui rend l’autorité comptable, et devant qui — n’a pas disparu avec lui. Jean de Viguerie lui-même y voyait une matière à prolonger : « Les serments révolutionnaires, et ceux des fonctionnaires du Second Empire et de l’État français — pour ne citer que ceux-là — mériteraient ainsi de figurer dans une histoire générale de la fidélité. »
Ce qui demeure, au fond, c’est l’idée qu’un pouvoir légitime n’est pas un pouvoir sans limite — et que ces limites pouvaient prendre des formes très concrètes : une porte qu’on ferme, un scribe qui écrit, un genou qui se pose au sol devant celui qui représente l’Église. Le roi de France ne pouvait recevoir l’onction, ni entrer dans sa propre cathédrale, sans avoir d’abord pris l’engagement de la justice et de la paix — engagement réel. Ce fondement sur la fidélité a quelque chose d’étranger pour notre époque. Il mérite néanmoins d’être regardée en face, ne fût-ce que pour mesurer ce que nos institutions ont gagné — et ce qu’elles ont, peut-être, perdu en chemin.
Eudes d’Orléans
« Après furent les portes ouvertes. »
SOURCES ET RÉFÉRENCES
1. Jean de Viguerie, « Contribution à l’histoire de la fidélité. Note sur le serment en France à l’époque des guerres de religion », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, tome 82, numéro 3, 1975, p. 291-295.
2. Jean de Viguerie, « Les serments du sacre des rois de France à l’époque moderne, et plus spécialement le “serment du Royaume” », in Hommage à Roland Mousnier, Clientèles et fidélités en Europe à l’époque moderne, Paris, 1981, p. 57-71 (reproduit sur Vive le Roy, 20 décembre 2019).
3. Victor Martin, « Le “privilegium canonicum” dans le sacre des rois de France », Revue des sciences religieuses, tome 17, fascicule 1, 1937, p. 1-24.
4. Jean Bodin, Les Six Livres de la République, 1576, p. 135 et p. 141.
5. Jacques de la Guesle, Remonstrances, Paris, 1611, p. 441.
6. Jean du Tillet, Recueil des Roys de France, leurs couronnes et leur maison, Paris, 1597, in-fol., p. 618.
7. Eugène Viollet-le-Duc et Ferdinand de Guilhermy, Description de Notre-Dame, cathédrale de Paris, Paris, Librairie d’architecture de Bance, 1856, p. 63-74, chapitre « Porte Sainte-Anne ».
8. Journal d’un bourgeois de Paris, 1405-1449, éd. de 1881, relation de l’entrée de Charles VII à Paris, 12 novembre 1437.
9. Thierry Dutour, « Le serment dans l’organisation de la vie publique (espace francophone, XIIIe-XVe siècles) », in Wojciech Falkowski et Yves Sassier (dir.), Confiance, bonne foi, fidélité. La notion de fides dans la vie des sociétés médiévales (VIe-XVe siècles), Paris, Classiques Garnier, 2018, p. 293-311.
10. « Le portail Sainte-Anne », Notre-Dame de Paris, notredamedeparis.fr, et « La Vierge comme modèle sacré du clergé », Observatoire des modèles culturels et iconographiques (OMCI), INHA, omci.inha.fr.
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© Prince Eudes d’Orléans, 2026.
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