
14 octobre 1926.
À la rentrée des Chambres, au milieu des graves préoccupations du moment, on va s’occuper de la loi de 1838. Un député veut attirer l’attention du Gouvernement sur un fait déplorable qui s’est passé le mois dernier. Un jeune acteur de l’Odéon, sur la plainte de sa propriétaire et par mesure de prudence, a été enfermé pendant huit jours dans une maison de fous. Le commissaire de police n’a pas violé la loi de 1838 qui lui donne ce droit. C’est épouvantable : aussi plusieurs journaux réclament la réforme de ces articles — 18 et 19 de cette loi.
On peut toujours essayer, mais je doute qu’on arrive à assurer la liberté individuelle des gens sains d’esprit, mais excités et irritables. Il n’y a rien qui ressemble plus à un fou qu’un homme exalté, il n’y a rien qui ressemble plus à un être raisonnable qu’un fou taciturne. N’a-t-on pas découvert, dans un de nos hospices d’aliénés, qu’un gardien dont on était fort content depuis plusieurs années, était lui-même un fou évadé ?
Bien avant 1838, on se plaignait déjà de la loi qui permettait à un simple particulier de requérir l’emprisonnement d’un parent sur le simple certificat d’un médecin. En 1838, on légiféra et, comme garantie, on ajouta, au certificat du médecin, l’intervention du commissaire de police ou du maire. Ce fut comme si on mettait un cautère sur une jambe de bois suivant l’expression familière.
Cinq ans avant cette réforme sans effet et sans portée, Alfred de Musset fut sur le point d’être enfermé par les soins de George Sand, tandis que les deux amants étaient à Venise où le célèbre écrivain trompait le poète avec le grossier mais très musclé docteur Pagello.

A. de Musset qui était épileptique et s’abandonnait à la boisson depuis l’âge de vingt ans, était jaloux et ayant vu, de ses propres yeux vu, les infidélités de sa maîtresse, la menaça de la tuer ; celle-ci songea, avec l’aide de Pagello, à le faire enfermer. Si cette question vous intéresse, vous en trouverez les détails dans un livre des plus intéressants : « Les Amants de Venise », de M. Charles Maurras et dont un vient de tirer une nouvelle édition à l’occasion du cinquantenaire de la « Bonne Dame de Nohant » qui n’était pas bonne du tout et qui passa sa vie à courir après les hommes qui lui plaisaient, à la recherche d’une sensation d’amour qu’elle n’a jamais rencontrée, a-t-elle prétendu.
« Un soir, a écrit Paul de Musset, sous la dictée de son frère, elle écrivait sur ses genoux dans son lit ». Elle écrivait à Pagello. « Et elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui demandais comment elle m’en empêcherait : « En vous faisant renfermer dans une maison de fous ! » me répondit-elle.
Alfred de Musset de son côté lui répondit :
« Devant Dieu qui nous voit et par l’âme de mon père, je te jure que je te tuerai tout à l’heure et moi aussi ». Je pris un couteau de table qui était sur une cheminée et je le posai sous l’oreiller.
Et il continua :
« Devant Dieu, si vous voulez de moi, je vous tuerai demain matin ».
On l’aurait enfermé à ce moment-là que personne n’aurait protesté. Quels amoureux singuliers !
JEAN-BERNARD.
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Nombre de pages : 232.
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