
« Plus le système échoue, plus il demande à grossir. »
Entretien Par Eugénie Boilait.
Ce grand entretien est paru dans Le Figaro de ce 20 octobre. Venant d’Olivier Rey, nous savions d’avance que nous aurions à lire un certain nombre d’analyses prenant enfin de la hauteur, laquelle manque cruellement dans la grande majorité des articles que nous sert la grande presse et qui l’enlisent dans un abîme de médiocrité. C’est évidemment une pensée de la Tradition qu’Olivier Rey développe. Et donc antimoderne, ou « affrontée au monde moderne », selon l’expression employée autrefois par Pierre Boutang ou, dans plusieurs de ses ouvrages, par le regretté Jean-François Mattéi. C’est, entre autres, à cette filiation que se rattache, selon nous, Olivier Rey. Il y ajoute, de par sa personnalité propre, un fond de rigueur et d’esprit scientifique qui constitue un enrichissement. Un entretien remarquable à lire avec attention. À commenter, sans doute. À partager, aussi. — JSF
GRAND ENTRETIEN – Les manifestations lycéennes et universitaires des dernières semaines, qui ont culminé avec les rassemblements du 17 octobre, ont donné lieu à des scènes de destruction et de chaos partout en France. L’occasion, pour le philosophe, de s’interroger en profondeur sur les origines d’un tel niveau de brutalité.

LE FIGARO. – Les manifestations du 17 octobre ont été le théâtre de déchaînements de violence – y compris par des mineurs – dans plusieurs villes de France. Cela a fait suite aux nombreux débordements déjà constatés lors des blocages lycéens . Cette jeunesse est-elle représentative de toute la jeunesse ?
OLIVIER REY. – On doit d’abord se rappeler qu’il y a élèves et élèves, étudiants et étudiants, jeunes et jeunes, et que nombre d’entre eux ne font que subir les actes perpétrés par d’autres dans l’espace public. Par ailleurs, qu’il s’agisse d’une manifestation, d’une victoire du PSG ou d’un match de football impliquant l’équipe de certains pays, toute présence massive dans les rues est désormais l’occasion saisie par différents groupes pour casser, brûler, piller. La violence est une passion et, une fois enclenchée, elle se propage, s’auto-alimente, s’exaspère.
Comment interpréter un tel niveau de brutalité ?
Construire demande du temps, de la réflexion, des efforts ; détruire est à la portée immédiate de n’importe qui. De là l’attrait particulier qu’elle exerce sur une jeunesse qui apprend de moins en moins à penser et à faire, et passe la plus grande partie de son temps devant des écrans. La violence et la destruction relèvent, pour partie, de l’inconscience quant à la portée des actes dans le monde réel, pour partie d’un essai d’agir dans la réalité quand on ne sait ni prendre celle-ci en considération, ni rien y élaborer. Dans les années 1970, Claude Alzon qui, en tant que professeur au centre universitaire de Vincennes, édité par François Maspero (« figure de la gauche de gauche », selon Libération), pourra difficilement être qualifié d’agent de la réaction, s’alarmait déjà de la chute de niveau du contestataire moyen. « Hier, c’était l’ouvrier le plus évolué. De nos jours, ce sont les jeunes les plus débiles. Hier, on pouvait tout attendre d’une révolte d’hommes solides. Aujourd’hui, on peut tout craindre de l’agitation stérile d’adolescents demeurés (1) . » Un demi-siècle a passé, la situation a empiré.
Encore une remarque. Dans le roman Sa Majesté des mouches, William Golding a imaginé ce qu’il advient d’une bande d’enfants qui, suite à une catastrophe aérienne, se retrouve isolée sur une île paradisiaque du Pacifique. Pour écrire son histoire, Golding n’a eu qu’à puiser dans son expérience d’instituteur, contemplant la cour de récréation et se représentant ce qui arriverait si, les adultes disparaissant, les enfants étaient laissés à eux-mêmes. L’aventure tourne au cauchemar. Sans l’encadrement des adultes et les ressources culturelles qu’ils transmettent, l’humanité est vouée à l’autodestruction.
À l’origine des violences inouïes du week-end, il y avait les blocages de lycéens et d’étudiants. Certains ont comparé ces manifestations avec celles de Mai 68. Ce parallèle vous semble-t-il fondé ? Les manifestations étudiantes sont-elles un rite de passage à l’âge adulte ?
L’anthropologie ne confirme nullement que le passage de l’enfance à l’âge adulte doive être vécu de façon conflictuelle. Les sociétés traditionnelles ignorent les crises de l’adolescence, d’une part parce qu’elles ne font pas grandir les jeunes dans un monde à part, d’autre part parce que les jeunes sont heureux de rejoindre le monde des adultes, dont il leur faut se montrer digne. La modernité a bouleversé la situation, en faisant du legs du passé un poids mort dont il convient de se débarrasser pour hâter l’avènement d’un monde meilleur. De là une formidable dilapidation des trésors accumulés au fil des siècles. Walter Benjamin le constatait : « Pauvres, voilà bien ce que nous sommes devenus. Pièce par pièce, nous avons dispersé l’héritage de l’humanité, nous avons dû laisser ce trésor au mont-de-piété, souvent pour un centième de sa valeur, en échange de la piécette de “l’actuel” (2) . » Le véritable problème pour les jeunes ne tient pas au poids excessif que les adultes feraient peser sur eux mais, au contraire, à un état d’apesanteur, qui les empêche de devenir adultes et les maintient dans une situation contradictoire : d’un côté, ils revendiquent le fait d’être entendus à l’égal des adultes sur la scène publique, de l’autre ils revendiquent toute sorte d’attentions auxquelles ils estiment avoir droit en tant que jeunes.
Le contact à l’écran, c’est ce que la plupart des jeunes aujourd’hui ne cessent de réclamer : la mutilation ne vient pas des « non » qu’on leur opposerait mais, au contraire, de l’absence de « non »Olivier Rey, philosophe
Les différentes plaintes qui ont émané des blocages et des cortèges décrivaient la jeunesse d’aujourd’hui comme une « jeunesse sacrifiée ». N’est-ce pas excessif ?
Oui, les jeunes sont bel et bien sacrifiés. « Prenez des millions de bambins, enfants et adolescents, équipez-les du dernier smartphone, de l’iPad ou d’une tablette tactile. Laissez-leur un ordinateur en libre accès dans leurs chambres. Remuez, attendez. Saupoudrez le tout d’un angélisme parental béat, d’une inaction étatique et d’une promotion par l’Éducation nationale des supports numériques. (…) Lancez la cuisson, voyez la volonté s’affaiblir, l’addiction grandir, l’isolement croître. Le plat est prêt, constatez le résultat : des générations mutilées », écrit Baptiste Detombe dans L’Homme démantelé (Artège, 2025). Mais le contact à l’écran, c’est ce que la plupart des jeunes aujourd’hui ne cessent de réclamer : la mutilation ne vient pas des « non » qu’on leur opposerait mais, au contraire, de l’absence de « non ».
Telle est la tension que les adultes doivent soutenir : les jeunes peuvent réclamer avec véhémence ce qui les empoisonne, et repousser, parfois violemment, ce qui leur convient et qu’ils désirent structuralement. En satisfaisant le désir explicite et superficiel, les adultes déçoivent le désir profond. En croyant avoir évité les conflits, ils laissent croître un malaise qui prépare les effondrements intérieurs (les services psychiatriques sont débordés) et la violence destructrice.
On notera cet été, dans une coproduction La France insoumise-Conseil constitutionnel, l’invalidation de la loi qui visait à interdire l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, au prétexte que la mesure n’aurait pas été proportionnée à l’objectif poursuivi. On se rappellera qu’après le vote, en 2024, de la loi visant à contrôler l’immigration, c’est le président de la République et la présidente de l’Assemblée nationale eux-mêmes qui avaient saisi le Conseil constitutionnel – dont la décision vida la loi de sa substance. Faire voter une loi, tout en prenant soin que ses principaux articles soient ensuite annihilés, est une façon de donner l’impression de se saisir d’un problème, tout en faisant en sorte que rien ne se passe. Il est possible que dans le cas des réseaux sociaux, la stratégie gouvernementale ait été comparable.
Le 8 septembre dernier, l’OCDE a publié les résultats de la dernière enquête Pisa, particulièrement catastrophiques en ce qui concerne la France. La veille, Emmanuel Macron s’enthousiasmait pour le jeu vidéo et annonçait la création d’un festival international pour le célébrer. Le monde est moins incohérent qu’il n’y paraît.
D’un côté, les adolescents trouvent qu’on leur en demande encore trop ; de l’autre, ils savent, consciemment ou inconsciemment, qu’ils apprennent très peu, et que les diplômes qu’on leur délivre libéralement sont sans valeurOlivier Rey, philosophe
Les blocages des lycées – et donc des milliers d’heures de cours annulées – interviennent quelques semaines après les résultats Pisa 2026 que vous évoquez, et qui confirment que le niveau de nos élèves en français, lecture et mathématiques est en chute libre. Que révèle la quasi-concomitance de ces deux actualités ?
La baisse dramatique du niveau est un phénomène qui s’observe dans pratiquement tous les pays de l’OCDE, et dont il n’est pas difficile de cerner la raison principale. Il suffit de relire Hannah Arendt, dans « La crise de l’éducation », extrait de La Crise de la culture : « Dans le monde moderne, le problème de l’éducation tient au fait que par sa nature même l’éducation ne peut faire fi de l’autorité, ni de la tradition, et qu’elle doit cependant s’exercer dans un monde qui n’est pas structuré par l’autorité ni retenu par la tradition. Mais cela signifie qu’il n’appartient pas seulement aux professeurs et aux éducateurs, mais à chacun de nous, dans la mesure où nous vivons ensemble dans un seul monde avec nos enfants et avec les jeunes, d’adopter envers eux une attitude radicalement différente de celle que nous adoptons les uns envers les autres. Nous devons fermement séparer le domaine de l’éducation des autres domaines, et surtout celui de la vie politique et publique. Et c’est au seul domaine de l’éducation que nous devons appliquer une notion d’autorité et une attitude envers le passé qui lui conviennent, mais qui n’ont pas une valeur générale et ne doivent pas prétendre détenir une valeur générale dans le monde des adultes. » La séparation recommandée par Arendt n’a pas été respectée (à supposer qu’il eût été possible de la maintenir). De ce fait, les fondements d’une éducation digne de ce nom s’étant désagrégés, le niveau baisse inexorablement, et le déferlement de ladite intelligence artificielle va parachever le processus.
Pareille évolution se trouve aggravée en France par des facteurs spécifiques. Au premier rang desquels la mainmise, sur l’Éducation nationale, d’une idéologie et d’une corporation qui œuvrent avec acharnement à la ruine de ce qu’Arendt recommandait de préserver. En résulte un désastre éducatif, systématiquement attribué à un manque de moyens, qu’il faudrait donc sans cesse augmenter. En vérité, plus on se persuade que tout est une question de moyens financiers, plus on évite de s’interroger sur ce qui rend si colossaux les moyens nécessaires pour accomplir si mal des tâches réalisées il n’y a pas si longtemps avec des ressources moindres. Plus le système échoue, plus il demande à grossir.
D’un côté, les adolescents trouvent qu’on leur en demande encore trop ; de l’autre, ils savent, consciemment ou inconsciemment, qu’ils apprennent très peu, et que les diplômes qu’on leur délivre libéralement sont sans valeur. Le malheur est que le désarroi qui en résulte engendre des conduites qui ne font qu’aggraver la situation.
Comment nos gouvernants peuvent-ils répondre au malaise de cette jeunesse ?
Une première attitude à adopter serait de cesser de tout attendre des gouvernants. Le fait que nombre de situations, dans l’espace public, échappent à tout contrôle vient de ce que la police exerce un tel monopole dans le maintien de l’ordre que, réduite à ses seuls moyens, elle est débordée. L’« ensauvagement » est largement dû au fait que personne ne se sent habilité et appelé à intervenir dans l’espace public en dehors de la police.
Le système scolaire, quant à lui, s’est arrogé au fil du temps un monopole radical en matière d’éducation. Éduquer est une tâche aussi vieille que l’humanité, et tout adulte a des compétences naturelles en ce domaine. Mais celles-ci se trouvent de moins en moins exercées, dès lors que le système scolaire, éclairé par les sciences de l’éducation, est censé se charger de tout. Il y eut un temps où l’école recevait des enfants qui avaient déjà appris en famille certaines règles de comportement. Au fur et à mesure que l’école a étendu son empire, les familles ont cependant eu tendance à se décharger sur elle des responsabilités qui auparavant leur incombaient, et l’école se révèle incapable de remplir seule la tâche titanesque qu’elle s’est arrogée.
Des changements considérables seraient souhaitables. Premièrement, se libérer du fétichisme du diplôme et faire en sorte que la réussite scolaire ne soit qu’une voie parmi d’autres de trouver une place correcte dans la société. Deuxièmement, cesser de faire de l’école la grande éducatrice, et lui demander d’instruire. Ce qui demande, troisièmement, de réinvestir tous les adultes de leurs responsabilités éducatives – l’éducation est l’affaire de tous (elle en appelle au « concours fraternel de tous les âges et de tous les sexes », selon la formule de Rabaut Saint-Étienne à la Convention, en 1792). On notera qu’au Royaume-Uni, les résultats scolaires se sont améliorés depuis la réforme de 2010 qui a permis de considérablement augmenter le nombre d’écoles indépendantes qui ont, entre autres vertus, la faculté de s’adapter à leur environnement, de retisser des liens avec la population et la vie locales, au lieu d’être des établissements gérés uniformément par l’État. En France, des parents effarés par le naufrage de l’Éducation nationale essayent de créer, sur leurs deniers, leurs propres écoles, ou d’instruire leurs enfants à la maison. La réponse gouvernementale a été d’abaisser l’âge de la scolarité obligatoire à 3 ans, de persécuter les écoles n’ayant pas contracté avec l’État (le Grand Orient entend les éradiquer), et de pratiquement interdire l’instruction en famille. Voici une chose que l’on pourrait demander aux gouvernants : arrêter, quand le bateau coule, de canarder les canots de sauvetage.o ■
(1) La Mort de Pygmalion. Essai sur l’immaturité de la jeunesse, 1974, p. 197.
(2) « Expérience et pauvreté » (1933), trad. Pierre Rusch, in Œuvres, 3 vol., Gallimard, 2000, t. II, p. 372.
Historien et philosophe des sciences et des techniques (CNRS/Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Olivier Rey est l’auteur de « Défécondité. Ses raisons, sa déraison » publié chez Gallimard, « Tracts », le 30 octobre.

Défécondité. Ses raisons, sa déraison, d’Olivier Rey, Gallimard, « Tracts », 64 pages, 3,90€. Tracts Gallimard











