
Article à paraître sous forme de série en 10 journées successives, week-end excepté.
Par Rémi Hugues.

Telle est la morale que ces événements de la sphère arabo-musulmane prodiguent au monde contemporain : il y a un mode de gouvernement plus légitime, plus performatif, plus naturel que les autres. Ce mode est l’unum virat dynastique, régime où l’homme à la tête de l’État est remplacé lorsqu’il meurt par son fils le plus âgé.
Du point de vue de chaque être humain, ce qui est le plus dans son intérêt est de vivre dans une nation où règne une famille – appelée dans ce cas dynastie –, et où l’ordre dans la succession du souverain se fonde sur la primogéniture masculine. Les travaux de Cardin Le Bret, auteur De la souveraineté du roi, de son domaine et de sa couronne (1632), prolongeant ceux de Jean Bodin et de Charles Loyseau, sont précieux pour se convaincre de cela.
L’un de leur continuateur fut Charles Maurras. Dans le prolognement de son œuvre et de sa méthode qu’il appela empirisme organisateur, en vertu de laquelle il voyait dans la grandeur de la France la preuve ultime qu’il est nécessaire de substituer à la république une monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée, nous observons dans le Printemps arabe et leurs conséquences de moyen terme un signe, le signe que système dynastique est le meilleur, que loin d’être désuet, obsolète, il représente l’avenir même.
Sa grande force, explique Maurras dans L’Enquête sur la monarchie, est de créer une situation où le chef de l’État voit son intérêt personnel se confondre avec l’intérêt général, l’intérêt du pays dont il a la charge :
« Ce que le Prince aura de cœur et d’âme, ce qu’il aura d’esprit, grand, petit ou moyen, offrira un point de concentration à la conscience publique : le mélange d’égoïsme innocent et d’altruisme spontané inhérent aux réactions naturelles d’une conscience de roi, ce que Bossuet nomme son “patriotisme inné”, se confondra psychologiquement avec l’exercice moral de ses devoirs d’état : le possesseur de la couronne héréditaire en est aussi le serf, il y est attaché comme à une glèbe sublime qu’il lui faut labourer pour vivre et pour durer. Ainsi le génie de la vie, la vie d’un homme et d’une race, se trouve institué le gardien du génie et de la vie d’un peuple. Esprit avertisseur, sensibilité prévoyante, qui ne sauraient suffire à tout, mais sans lesquels l’existence des nations est trop menacée. J’avoue ne pas comprendre ceux qui comptent les cas où le ressort de l’intérêt dynastique n’a pas joué, a mal joué, et qui disent ironiquement : alors, à quoi bon ? Parce qu’il arrive au gouvernail de faiblir ou de se rompre, parce qu’il s’en trouve de mauvaise qualité, faudra-t-il construire des navires sans gouvernail ? »1
La profondeur et la justesse de cet argument, la Providence est venue nous la rappeler, comme par un clin d’œil venu de l’Orient, de même que notre Messie est venu de l’Orient, et que Marie-Madeleine, celle qui, « ayant su l’amour, aime la mort dans la vie »2, est venue nous évangéliser depuis l’Orient.
L’avertissement irakien
Pour les « dictateurs » que le Printemps arabe a balayés, la guerre en Irak de 2003 paraît avoir joué le rôle de présage, de signalement avant-coureur. La « tempête du désert » déclenchée par les États-Unis de George W. Bush sur la base d’un prétexte fallacieux – les imaginaires armes de destruction massive – annonçait au fond la bourrasque insurrectionnelle initiée quelques années plus tard par le peuple tunisien.
Sale temps pour le « dictateur arabe » ! Désormais l’heure était au grand ménage. Comme si voir le Raïs choir de son piédestal avait donné des idées aux autres peuples de cette aire. Celui qui s’était proclamé successeur de Nabuchodonosor s’est en définitive retrouvé comparable à la statue de son rêve, un colosse aux pieds d’argile. Cela dit, comment aurait-il pu ne pas perdre face à l’armée la plus puissante au monde ?
Peut-être que pour les peuples du monde arabo-musulman voir physiquement l’image d’infaillibilité du chef s’étioler donne du courage, faisant s’effondrer le mur-de-la-peur, de la même façon que l’ardeur des indépendantistes d’Asie du Sud-Est fut démultipliée par la victoire des Japonais sur les troupes des Empires coloniaux européens durant la Deuxième Guerre mondiale.
Quoi qu’il en soit, l’élan insurrectionnel lors du Printemps arabe est venu de l’Ouest, comme lors de la second guerre du Golfe, où Saddam Hussein a été non seulement renversé mais aussi exécuté par pendaison à l’issue d’un procès controversé. La crise des subprimes avait fragilisé les économies de ces pays, provoquant une flambée des prix des denrées alimentaires comme le blé ; les émeutes de la faim qui en ont résulté ont été les prodromes d’une force révolutionnaire que les Five Eyes – soit avant-tout la CIA et le MI6, mais aussi leurs équivalents australien canadien et néo-zélandais – ont savamment su instrumenter.
C’est la thèse de Naoufel Brahimi el Mili, un politiste qui dans son essai Le Printemps arabe : une manipulation ?3, souligne que la chaîne qatarie Al-Jazeera y a été particulièrement active, avec comme dessein la réalisation d’un plan intitulé Greater Middle East imaginé par les néoconservateurs américains visant à remodeler la région.
Le Qatar a financé les Frères musulmans, qui ont été les grands vainqueurs des changements de régime lors du Printemps arabe, avec le soutien occidental. Le frériste égyptien Mohamed Morsi, éphémère président du pays, avait fait ses études aux États-Unis, travaillé pour la NASA, et avait même acquis la nationalité américaine.
Rappelons-nous également du retentissant discours du Caire de Barack Obama du 4 juin 2009, au titre évocateur : « Un nouveau départ » (« A new beginning »). Le frère de l’ancien président américain, Malik, entretenait des rapports étroits avec l’Arabie Saoudite. L’Occident, aidée par l’Arabie Saoudite et le Qatar, est pris l’initiative de former des mercenaires pour déstabiliser la Libye de Kadhafi, puis la Syrie d’Assad, lesquels, désignés par les experts de géopolitique takfiris, ont plus tard édifié le « Califat » depuis Mossoul durant l’été 2014, autrement dit Daech4.
Alors que lors des guerres en Irak et en Libye, l’OTAN a ouvertement mené la guerre, en Syrie cela n’a pas été clairement affiché. Il s’agissait de dissimuler cette nouvelle guerre contre un pays arabe sous une révolte, une guerre civile.
Or un ouvrage sur l’histoire du renseignement français atteste que la guerre en Syrie relève exactement de la même logique que celle en Libye, sauf que cette fois l’Occident opérait en sous-main. Il y est écrit que la DGSE « fourbit ses moyens aux avant-postes de l’opération Harmattan (mars-octobre 2011), menée par la France dans le cadre de l’intervention mutualisée de l’OTAN Unified Protector. On transporta des personnalités libyennes hors du pays, livra des armes aux rebelles, notamment en les parachutant dans le djebel Nefoussa, et déjoua plusieurs d’assassinat des membres du Conseil national de transition libyen. Les enseignements tirés de ces opérations amenèrent au printemps 2013 la DGSE et ses homologues du renseignement intérieur et militaire à confronter leur cartographie des groupes rebelles syriens. Leurs sources étaient forcément différentes, chacun disposant d’une vision différente de la guerre civile syrienne qui se poursuivait dans le désintérêt international général depuis le 15 mars 2011.
Comme le président François Hollande entendait à son tour armer les insurgés contre Bachar al-Assad – depuis l’été 2012, des cadres du SA5 se trouvaient en Turquie, à Chamagh, où ils contribuaient avec leurs homologues américains, britanniques et turcs, à la formation des groupes armés syriens – il importait que les armes ne servissent pas à prolonger le conflit inter-syrien une fois l’adversaire commun tombé. »6
Chose qui, comme chacun le sait, n’est jamais arrivée, au grand malheur des intérêts « otaniens ». ■ RÉMI HUGUES (À suivre)
1 Marseille, Belle-de-Mai Éditions, 2022, p. 94.
2 André Suarès, Marsiho, Marseille, Éditions Jeanne Laffitte, 1976, p. 79-80
3 Paris, Max Milo, 2012.
4 Youssef Hindi, Occident & Islam, Alfortville, Sigest, p. 224-225.
5 Service Action.
6 Gérald Arboit, Des services secrets pour la France. Du Dépôt de la Guerre à la DGSE (1856-2013), Paris, CNRS Éditions, 2014, p. 360-361.











