
LA RACE ET LA TRADITION DANS LE ROMAN, Édouard Rod

Le Ramuntcho de M. Pierre Loti, et le Carillonneur de M. G. Rodenbach sont deux romans très différents qui, cependant, suscitent des émotions et des réflexions du même ordre ce sont ces émotions et ces réflexions que je voudrais essayer d’analyser, après avoir indiqué sommairement ce que sont les deux livres, — qui sont, l’un et l’autre, de beaux livres.
Je ne crois pas que depuis Pêcheurs d’Islande, M. Pierre Loti ait rien donné d’aussi simplement humain, d’aussi profond, d’aussi émouvant, d’aussi poétique que Ramuntcho.
Le roman est d’une construction peu compliquée, divisé en deux parties entre lesquelles s’écoulent les trois années que le héros passe au service, dans l’infanterie de marine. La première partie est la description de sa vie de contrebandier basque, de pelotari et d’amoureux timide de la petite Gracieuse, sa compagne d’enfance, dont le frère est son ami, mais dont la mère l’observe d’un œil méfiant et guette l’heure de l’éloigner elle nous conduit jusqu’au jour du départ.
La seconde partie ramène Ramuntcho au pays il trouve sa mère mourante et sa fiancée au couvent. La tentation le prend d’enlever à Dieu celle qu’on a séparée de lui avec l’aide de son ami, qui aime avant tout les entreprises hasardeuses, il prépare un enlèvement mais quand il revoit Gracieuse dans sa robe de nonne, dans la paix de l’asile qui s’est fermé sur elle, il sent qu’elle est est bien perdue pour lui, « qu’elle est déjà partie pour les régions du grand oubli de la mort ».̃ Et il s’en va, après un adieu qui n’a rien dit ni de ses projets ni de son désespoir. Vous le voyez, la trame compte pour peu. Pas plus que dans ses meilleurs ouvrages, M. Loti ne s’est mis en frais pour inventer une intrigue et pour la suivre. Comme dans le Mariage de Loti, comme dans le Roman d’un spahi, comme dans Pêcheurs d’Islande, il s’est contenté de prendre ces choses éternelles, l’amour, l’espoir, la séparation, l’attente, la mort et de les mélanger avec l’art particulier dont il est seul aujourd’hui à posséder le secret. Et tel est le pouvoir magique de ces éléments de notre vie morale que pour avoir su s’en servir sans les gâter. M. Loti nous a donné le roman le plus nouveau, le plus original, le plus personnel qu’on puisse souhaiter.
Il y a plus d’arrangement, plus de composition, plus de « littérature » et par conséquent moins d’émotion directe dans le Carillonneur :
Joris Borluut, que l’enthousiasme des habitants de Bruges a promu aux fonctions de carillonneur — après un concours dont la description est une merveille — est un rêveur épris de la ville où il est né et à laquelle, étant architecte, il s’efforce de conserver son caractère traditionnel. Il a des amis qui partagent son sentiment l’un, l’avocat Farazyn, voudrait avant tout rendre à Bruges sa splendeur matérielle et il y réussira, malgré la violente opposition de Borluut, devenu peu à peu son adversaire, son rival et son ennemi. L’autre est un vieil antiquaire, nommé Van Hulle, père de deux filles inégalement aimées, dont l’une, Barbe, a dans les veines le sang violent de la conquête espagnole, tandis que l’autre, Godeliève, rappelle les pures vierges de Memneling. Borluut s’éprendra d’abord de Barbe, qu’il épousera et cessera bientôt d’aimer pour aimer Godeliève.
De cruelles réalités éteindront son rêve d’amour, au moment même où ses rêves d’artiste s’évanouissent aussi devant le flot montant du « progrès », et il ne lui restera qu’à cacher sa mort dans une des cloches que son génie faisait chanter. — Je n’ai pas besoin de dire qu’ici la thèse est complexe, riche,en péripéties que je ne puis pas même indiquer. M. Rodenbach l’a conçu et traité avec ampleur, avec une puissance qu’il n’avait point atteintes dans ses précédents ouvrages. De ci, de là, un peu de maniérisme dans la langue en atténue l’émotion. C’est un léger défaut que je souligne d’autant plus que je trouve plus regrettable d’en rencontrer quelque trace dans un livre qu’il est seul à m’empêcher de goûter sans aucune réserve. Peut-être aussi n’est-il point inutile de le signaler à l’auteur lui-même. M. Rodenbach me semble en marche vers la simplicité. Il en est beaucoup plus près aujourd’hui que jamais. Il peut en approcher davantage encore sans que le savant artiste qu’il est et qu’il restera y perde quoi que ce soit.
J’ai dit que ces deux romans, Ramunchto et le Carillonneur, tout dissemblables qu’ils sont, susciteront chez leurs lecteurs des émotions et des réflexions de même ordre. C’est que ce qu’ils nous montrent l’un et l’autre, ce ne sont pas seulement, si je puis m’exprimer ainsi, des âmes d’aujourd’hui ce sont des âmes ancestrales, des âmes représentatives — pour employer un mot à la mode — d’une race, d’un passé, d’un ensemble de traditions. En plus de ce qu’ils sont à l’heure où ils nous apparaissent, le paysan Ramuntcho et l’artiste Borluut sont quelque chose de plus : ils ont été façonnés, par l’œuvre lente des générations dont ils gardent l’empreinte, — et leurs deux créateurs ont su nous montrer cette empreinte dans leur apparence actuelle, éveiller en nous l’impression de tout, ce qui survit en eux de confus, d’éloigné, de très ancien, — de ce legs mystérieux que les morts dont les tombeaux mêmes ont disparu transmettent aux vivants. Quand Ramuntcho rêve au clair de lune, ce ne sont pas ses propres pensées qui se formulent en lui, c’est le génie de la vieille race basque dont il est.
L’Esprit des vieux âges, qui parfois sort de terre durant les nuits calmes, aux heures où dorment les êtres perturbateurs de nos jours, l’Esprit des vieux âges commence sans doute de planer dans l’air autour de lui il ne définit pas bien cela, car son sens d’artiste et de voyant, qu’aucune éducation n’a affiné, est demeuré rudimentaire ; mais il en a la notion et l’inquiétude. Dans sa tête c’est encore et toujours un chaos qui perpétuellement cherche à se démêler sans y parvenir jamais. Cependant, quand les deux cornes agrandies et rougies de la lune s’enfoncent lentement derrière la montagne toute noire, les aspects des choses prennent pour un inappréciable instant, on ne sait quoi de farouche et de primitif ; alors une mouvante impression des époques originelles, qui était restée on ne sait où dans l’espace, se précise pour lui d’une façon soudaine, et il en est troublé jusqu’au frisson.
Sous cette délicieuse imprécision, Borluut traverse et suggère des émotions analogues. Écoutez-le jouant, dans son beffroi, les vieux noëls du vieux temps :
« …Cela prélude en sourdine, quelque chose de fondu où ne distinguait plus ses cloches alternant ou se mêlant, mais un concert de bronze unifié, comme très lointain et très âgé. Musique en rêve ! Elle ne venait pas de la tour, mais de bien plus loin, du fond du ciel et du fond des temps Ce carillonneur-ci avait eu l’idée de jouer des noëls anciens, noëls flamands nés dans la race et qui sont des miroirs où elle se reconnaît. C’était très grave et un peu triste, comme tout ce qui a traversé les siècles. C’était très vieux, et pourtant compris des enfants. C’était très reculé, très vague, comme se passant aux confins du silence et pourtant recueilli par chacun, descendu dans chacun. Les yeux de beaucoup se brouillèrent sans qu’on sût que c’étaient de leurs larmes ou de ces goûtes de son, fines et grises, qui y entraient.
Le peuple entier tressaillit. Taciturne et réfléchi, il avait senti se dérouler dans l’air la trame obscure de son songe et l’aima de rester informulée. ».
Qùand ils éprouvent ces sourdes émotions, quand ils laissent gouverner par elles l’enchaînement de leurs sentiments et de leurs actes, Ramuntcho, le paysan très naïf, et Borluut, l’artiste raffiné, ne sont plus des héros de romans, c’est-à-dire des êtres fictifs autour desquels la fantaisie d’un écrivain plus ou moins habile brode une trame plus ou moins savante ; ils incarnent l’âme d’un groupe humain, d’un reste de race, de ce qui survit d’une vieille ville. On ne s’intéresse plus à eux pour leurs aventures, pour leurs passions, pour leurs désespoirs, mais par ce qu’on reconnaît dans leurs yeux, dans leur voix, dans leur manière d’être et dans leur sensibilité, de la grande histoire des ancêtres, de1’éternel passé qui ne revient jamais et que pourtant la fuite des siècles ne peut pas tout à fait détruire.
C’est pour cela, sans doute, que de tels livres remuent en nous des fibres qui vibrent rarement à nos lectures habituelles. Quels que nous soyons, bien que nous appartenions à une époque orgueilleuse de ce qu’elle est -– beaucoup trop orgueilleuse -– et pressée de développer les forces encore inconnues qu’elle recèle, bien que le piment de la « nouveauté », tout illusoire qu’il est souvent, ait blasé nos lèvres, -– nous sentons pourtant, obscurément, confusément, que ce qu’il y a de meilleur en nous, c’est encore cet héritage du passé que nous blasphémons parfois. Il est pour nous comme un. patrimoine inaliénable, qu’une loi plus forte nous oblige à conserver à travers des spéculations hasardées et qui nous empêche de jamais nous ruiner tout à fait. C’est le capital moral que nos pères ont accumulé aux époques où la vie était plus lente et que nous conservons parfois malgré nous : il dure, et nous passons. Il est indépendant des modes que nous créons avec une précipitation coupable, -– et qui, d’ailleurs, toutes passagères, ne disparaissent qu’en le renforçant. La petite part que chacun de nous en possède, fût-ce sans le savoir, est notre portion d’éternité.
Et vraiment, en lisant le Carillonneur, on voudrait vivre dans une de ces villes dont le temps a respecté les formes consacrées en des époques de splendeur ; en lisant Ramuntcho, l’on voudrait se savoir, se sentir fils d’une de ces fortes races qui demeurent elles-mêmes à travers les migrations, les invasions et les guerres.
L’un et l’autre, ces deux livres dont il serait oiseux de souligner les différences, mais dont il n’est peut-être point inutile de marquer le rapport, éveillent au fond de nous le sentiment trop souvent assoupi de ce que nous fûmes avant d’être, de ce qu’il y a en nous de supérieur à nous et d’éternel, de cette part mystérieuse de nos âmes que les siècles éteints ont formée et qui, après que nous aurons passé, se transmettra aux siècles futurs…
Édouard Rod
Le Gaulois, 8 avril 1897

Nombre de pages : 188.
Prix (frais de port inclus) : 24 €.
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