
Sommet de Tianjin, 31 août 2025.
Par Antoine Viso.

Une alliance née du rejet de l’Occident
Le récent sommet de Tianjin en Chine, censé réunir l’Organisation de coopération de Shanghai, a en fait été le prétexte à l’union physique et symbolique des principaux pays non-occidentaux, qui ne sont liés que par leur exclusion du cercle fermé des démocraties libérales.
Le dédain sinon altier, au moins paternaliste, que prenait l’Ouest à l’égard du “reste”, se réservant la supériorité morale de la démocratie, forgée dans sa victoire sur les totalitarismes en 1945, et du libéralisme, entériné par l’effondrement soviétique, est à l’origine sans aucun doute de l’entente de pays pourtant bien différents par bien des aspects.
Sans vouloir nous attarder sur le fond technique des rapports du sommet, attardons-nous sur la mise en scène qui témoigne sans aucun doute du narratif et donc des intentions publiques de la Chine et de ses alliés.
Ville phare du Siècle de l’humiliation, Tianjin, auparavant proie des concessions accordées à l’Europe industrielle et impériale, est aujourd’hui le siège d’une alliance hétéroclite contre l’Occident et voulant le mettre à bas.
Si certains pays ne témoignent que d’une méfiance justifiée à l’égard de l’Ouest, mené par les États-Unis, beaucoup assument leur volonté et leur détermination à combattre son ordre moral, perçu comme injuste et décadent.
Xi Jinping assume lui-même œuvrer pour une « gouvernance plus juste et raisonnable » [1]. Après l’humiliation, la revanche.
Les nouveaux revanchards
Les trois chefs d’État phares invités au défilé militaire géant de mercredi, Vladimir Poutine et Kim Jong Un, s’affichant au côté du président chinois sur la place Tiananmen, se réunissent en effet autour de la même volonté revancharde à l’égard des États-Unis et de ses féaux.
Ce que l’opinion européenne qualifie d’expansionnisme guerrier lorsqu’elle parle de l’offensive russe, des essais balistiques de la Corée du Nord ou des promesses d’invasions chinoises à l’égard de Taïwan, est en fait conçu par les principaux concernés comme l’aboutissement d’une reconquête légitime et nécessaire de leur souveraineté contre l’empire occidental.
« Car quelle légitimité ont pour le “Sud” les conceptions de droit international sur l’intégrité territoriale, l’autodétermination des peuples ou les droits humains lorsque l’Occident les enfreint allègrement en Palestine, en Irak, en Libye ou à Cuba ? »
Cette morale ne domine que parce que l’Amérique domine ; il suffit alors de renverser son hégémonie pour vivre selon sa morale propre.
Le monde n’a jamais cessé d’être le théâtre des empires, et en l’occurrence, ce que nous appelons les États-Unis, est vu comme une force expansionniste dont les possessions s’étalent de l’Europe orientale aux chaînes d’îles de l’Asie-Pacifique.
La géopolitique des trois chefs d’État présents mercredi au défilé de Tiananmen est mue, tout d’abord par un pragmatisme qui n’a pas été contaminé par le pourrissement moral occidental, et ensuite par la volonté de reprendre leur « Alsace-Lorraine » respective (formule d’E. Todd dans un article écrit après son voyage en Russie [2]), conquise ou séparée à cause des États-Unis.
Plus pratiquement, ces “Empires” — en fait simplement des États mus par une conscience et un récit historique — veulent percer l’endiguement invasif d’une Amérique en décrépitude, dont les limites industrielles ont été exhumées en Ukraine.
La Chine en pôle de gravité

Si la Russie a mené la première l’offensive pour empêcher de voir s’installer des bases américaines sur sa Taïwan à elle, et confirmé le déclin étatsunien — en même temps que l’hystérie indolore de ses vassaux européens — la Chine se constitue en pôle de gravité, en parrain du nouvel ordre qui accouche dans un affrontement latent que ne cachent plus les mots.
La guerre tarifaire américaine et la volonté de sacrifier la finance et la valeur ajoutée des chouchous de la Silicon Valley au profit de la production industrielle, utile et stratégique [3], témoignent bien d’une prise de conscience à Washington de la fragilité de son Empire, menacé sur le front européen et pacifique.
Notons bien que la lecture du monde via ce filtre oblige à considérer l’Europe dans sa réalité, celle d’une marge d’empire.
Un territoire sans consistance propre, où moisit l’universalisme démocratique moralisateur et le libre-échange économique, tandis que bouillonne un magma social et identitaire incandescent sur lequel sont assises des élites comprador au service de Washington.
L’Europe ne survit encore que parce que l’ordre américain tient encore. Mais si celui-ci venait à chuter pour de bon, si les “puissances revanchardes” venaient à obtenir leur Reconquista respective, je ne suis pas sûr que celles-ci ne déferlent sur une Europe babylonienne, comme les Espagnols galvanisés ont dévoré la Mésoamérique décadente.
Tout du moins, nous deviendrions — ou plutôt nous resterions — une variable d’ajustement géopolitique du nouvel ordre mondial.
Alors la boucle serait bouclée, et, grisé par l’ivresse de la victoire qui fut la sienne au XXe siècle, l’Occident libéral né de la Révolution aurait fini par s’écraser après avoir perdu toute conception du réel, en relations internationales comme en politique intérieure.
Sans plus de perfusions américaines, l’Europe sera bel et bien « l’homme malade » du monde.
Si d’aventure la revanche des Puissances non-occidentales venait à aboutir, ne doutons pas que les États-Unis affirmeraient un peu plus leur domination sur leur Empire, sans aucune considération pour leur ordre moral — ce que par ailleurs nous commençons à ressentir aujourd’hui.
Quel poids aurait alors la souveraineté théorique du Groenland ou de Panama face à l’urgence de l’expansion eurasiatique et au recul de l’Empire de Washington ?
Une Amérique fragilisée, une Eurasie affirmée
Le Grand Jeu américain montre ses faiblesses et l’oblige à fortifier sa base, tandis que la Chine, la Russie ou l’Inde montrent une stabilité intérieure et une constance dans leur position politique, soutenues par leur pragmatisme et la conscience de leurs fondements culturels, et même naturels.
Ils gardent une conception réaliste et absolue, et donc solide, du monde, de leur pays et de leur raison d’être.
L’ordre nouveau qui s’affirme sur la place Tiananmen est bien celui de l’affirmation des inerties culturelles et de la contre-offensive des premières victimes de l’Empire occidental.
Si les États-Unis semblent vouloir se ressaisir, nous verrons si cela ne restera pas le sursaut d’un mandat de quatre années.
Quant à l’Europe, son réveil sera dur. ■ ANTOINE VISO
[1] Poussart, Alexandre, « Sommet de Tianjin : “La Chine veut montrer l’unité des pays du Sud global contre la guerre commerciale des États-Unis” », Public Sénat, 1er septembre 2025, consulté le 7 septembre 2025 : lien.
[2] Todd, Emmanuel, « La Russie est notre Rorschach », republié dans JSF le 23 juillet 2025, consulté le 6 septembre 2025 : L’article « choc » d’Emmanuel Todd retour d’un voyage à Moscou, sur les mystérieuses origines de la russophobie française et sur les perspectives géostratégiques du monde. – JE SUIS FRANÇAIS
[3] « Trump réindustrialise l’Amérique, avec la Chine dans le viseur », MSN Économie, consulté le 6 septembre 2025 : OPINION. « Trump réindustrialise l’Amérique avec la Chine dans le viseur »
Lire aussi dans JSF












Je préfère les style de M. de Lacoste. Quelle fricassée ! Parmi les morceaux de choix, cet emploi malhabile des tournures à objets ou sujets collectifs : « reprendre leur » Alsace-Lorraine » respective ».
J’avais, ainsi, relevé le 16 août, à propos du sommet d’Anchorage, cette phrase proposée par le Figaro : « Le président américain et le président russe sont descendus de leur avion respectif »
Marc Vergier est sans pitié pour nous tous qui écrivons peu ou prou. Il devrait écrire un manuel du bien écrire et nous donner les quelques conseils de base pour y parvenir…. Étant entendu qu’aucun de nous, même les plus distingués dans cet « art » difficile, n’échappe un jour ou l’autre à l’erreur. Ainsi, l’autre jour, je suis tombé dans un texte de Bainville sur un « du coup » employé comme aujourd’hui, qui m’a fait sourire. Indulgence donc avant tout les uns pour les autres. Si je m’exprime mal, ici, même, Maarc Vergier, je l’espère, me reprendra.
@ Cher Di Guardia : vous me surestimez beaucoup. L’Académie Française (AF) propose un intéressante rubrique « dire ne pas dire » qui peine à endiguer le raz-de-marée de tous les mésusages. C’est là qu’il faut aller.
Mon dada à moi serait plus modestement la chasse aux lourdeurs qui handicapent notre langue par rapport à l’anglais et, comme en retour, les mauvaises transpositions de l’anglais qui la blessent. À ce sujet, l’AF serait plutôt plus tolérante que moi et me prend en faute. Elle admet avec de bonnes raisons, par exemple, l’expression « ce qu’il se passe » que beaucoup rejettent instinctivement. Elle soutient les « avant que … ne » que j’ai bocardés dans un papier un peu ancien. L’AF se défend en citant les grands auteurs, moi je m’élève simplement contre les boufissures ou tournures ampoulées telles « en situation de handicap », « le pronostic vital engagé », « la possibilité de pouvoir », « le danger sécuritaire » ou « risque potentiel », « demander à ce que », etc. ou celles qui égarent le lecteur moyen et, plus encore, l’étranger. Tous les « ne » ajoutés pour, croit-on, faire chic ; qu’on me pardonne cet exemple récent :
le Figaro du 28 mars 2025 : [à Kiev] « les familles redoutent une paix qui n’efface le prix du sacrifice des tombés au combat »
Qui peut comprendre et traduire de telles salades ?
Il est pourtant une « lourdeur » française bienvenue, voire précieuse : la précision apportée par nos prépositions et autres copules. Le Proche-Orient, entend-on, serait marginalement plus paisible sans la contradiction apparue dans certains documents entre l’anglais « occupied territories » et le français qui distingue par ses « les » et ses « des » s’il s’agit de tous ou d’une partie d’iceux. Le snobisme, la précipitation, inspirent chez nous une ridicule chasse aux prépositions difficile à arrêter. Il semble que l’air du temps demande aussi un « cas possessif » à la française, sans inversion mais sans préposition, pour gagner du temps. On traite d’expérience client ou de relation client, de contrôle qualité. etc. Tout un programme de « déconstruction disruptive »!
.
Pour intervenir entre Di Guardia et Marc Vergier, je dirai que le plus simple et le plus direct, en français, est de le parler et de l’écrire aussi bien que possible et, pour tâcher de le faire ainsi, de se cultiver en lisant les auteurs qui savent manier réellement notre langue, sans aller recourir à l’Académie française qui n’a jamais été faite que pour figer, au lieu de vivifier, et, par-dessus le marché, faite pour figer évo-lu-ti-ve-ment tous les quatre matins, par sombre souci de «progrès»…
Pour ce qui est des «prépositions» qu’évoque Marc Vergier, j’ai l’impression qu’il confond : il donne en exemple la distinction entre les articles définis et indéfinis ; à ce sujet, savoir que l’apparition de l’article dans certaines langues est chose toute modernisante, apparue autour du Moyen Âge. Les véritables «nuances» ne sont pas celles que la syntaxe assène à coups de fioritures plus ou moins bien venues, mais relève d’un art finalement plus subtil et, au fond, tout simple : savoir dire ce que l’on veut dire – le titulaire du fauteuil n° 1 à la gomme académique a cependant formulé quelque chose d’acceptable en disant quelque chose comme «ce qui se conçoit bien s’énonce clairement» (mais ce n’est, au fond, que du pléonasme moralisateur).
Ne pas oublier, au passage, qu’une vraie langue est sonore ; l’écrit n’est qu’une étape dans la vertigineuse décadence des arts de Mémoire – Mnémosyme est la mère des Muses – tandis que l’Égypte ancienne parle de «l’humble scribe accroupi» pour le greffier ; Orphés et Väinämöinen charment la Création par le chant, certes non à coups de paperasse.
En bref, rappelons-nous qu’il y eut des orateurs et qu’il n’y en a tout simplement plus. Et, surtout, allons jeter un œil sur la première prose venue d’un Verlaine, d’un Gobineau ou d’un Alfred de Vigny, et comparons avec n’importe quelle page d’un écrivain postérieur à 1945, et l’on aura tout compris – j’excepte le cas exemplaire de Jean de La Varende, sans doute le dernier réel styliste de la langue écrite chez les Modernes (cependant, je ne suis pas un grand amateur de ses romans, lus beaucoup trop tard dans le cours de ma «culture» personnelle).
«Le ferme et vieux Väinämöinen,
Le fameux chanteur éternel ;
Prépara ses habiles doigts,
Mouilla rapidement ses pouces,
Monta sur le roc de la joie,
S’assit sur la pierre du chant,
Sur une colline d’argent
Au sommet d’une crête d’or.
De ses doigts il prit la cithare,
Mit la caisse sur ses genoux,
Le kantélé sous ses deux mains,
Puis il prononça ces paroles :
“Approchez-vous pour écouter,
“Car vous n’avez jamais ouï
“La joie des chansons éternelles.”»
(«Le Kalevala», XLI, 1-15.)