
Cette recension parue hier dans Le Figaro (16.3.2026) est aussi un clin d’œil à la situation parisienne d’un entre-deux tours d’élection municipale nauséabonde, comme aime à dire le clan de gauche. Façon de l’évoquer que pour mieux l’oublier et se souvenir d’autres temps de vie plus opportune. Les plus anciens lecteurs n’ont sans doute pas oublié Philippe Meyer, le chroniqueur intelligent, spirituel et élégant de la radio d’autrefois, où ne régnaient pas encore Patrick Cohen ni Charline Vanhoenacker. Était-il de droite ? de gauche ? Les deux peut-être du point de vue de ses amitiés. Antimoderne ? Assurément. Sur France Inter, il avait coutume d’ouvrir ses chroniques de tous les matins par une de ces deux formules ironiques : « Nous vivons une époque moderne » ou bien encore : « Le progrès fait rage ». S’en suivait, à la façon des classiques français, une volée de moqueries sur les travers du temps et les vices humains. JSF

BIBLIOTHÈQUE DES ESSAIS – Dans un petit livre où la nostalgie se mêle à l’érudition, Philippe Meyer invite à retrouver l’âme de Paris en déambulant dans ses rues et son histoire. Une lecture bienvenue pour prendre du champ entre les deux tours de l’élection municipale.
La beauté est-elle une promesse politique ? Dans la bataille des élections municipales, Emmanuel Grégoire promet un « manifeste pour une nouvelle esthétique parisienne », Rachida Dati avance une « charte Paris du beau » et Pierre-Yves Bournazel brandit son « PLU du Beau Paris ». Les trois candidats arrivés en tête au premier tour ont été saisis d’une même inquiétude : celle de voir l’éclat de la Ville Lumière se ternir. Pour orienter leurs considérations esthétiques d’entre-deux tours, ils pourront lire à profit le petit livre que fait paraître Philippe Meyer, Paris malgré tout (Éditions Nevicata). Ce n’est ni un manifeste, ni un pamphlet, encore moins un programme politique ; plutôt un exercice d’érudition, d’admiration et d’histoire des drames architecturaux qui ont secoué Paris depuis Philippe Auguste.
L’auteur a grandi à 14 kilomètres de Paris. « Autant dire très loin. » Depuis ses jeunes années, il s’y est installé (rive droite), il y travaille (rive gauche) et il l’a fait visiter maintes fois à ses étudiants de Sciences Po et de l’école des Mines lors de séances in situ. Avec des amis et des curieux, il lui arrive encore d’enfourcher son vélo pour arpenter la capitale. Le voyage en compagnie de Philippe Meyer est tout l’inverse du triptyque Notre-Dame-tour Eiffel-Montmartre. On peut commencer rue du Louvre. Mais pas pour visiter le musée ! On s’arrêtera plutôt au numéro 11 devant les vestiges de l’enceinte municipale érigée par Philippe Auguste à la fin du XIIe siècle. Il faudra pédaler ensuite jusqu’à l’église Saint-Germain de Charonne (dans l’actuel 20e arrondissement), « qui permet si bien d’imaginer ces villages annexés à la capitale par Napoléon III ».
Perpétuer la mémoire de lieux engloutis
L’histoire de Paris est bien plus riche que voudraient le faire croire les bus panoramiques. L’auteur, journaliste et homme de radio, est d’ailleurs le premier à s’attrister de la « venisification » de la capitale : « Dans les arrondissements historiques, le tourisme a transformé quantité d’échoppes en boutiques destinées aux millions de passagers qui les parcourent afin de leur offrir affûtiaux et fanfreluches, colifichets, babioles et bagatelles qui finiront au fond d’un placard. » Mais son livre n’est pas la complainte d’un Parisien enseveli sous les porte-clés tour Eiffel. C’est le témoignage d’un habitant qui s’est juré, avec Montaigne, de « l’aime(r) tendrement, jusqu’à ses verrues et ses taches ».
« La superbe du Parisien s’est enrichie ces dernières décennies d’un sentiment nouveau. Il ne s’est pas seulement senti supérieur aux étrangers, aux provinciaux et aux banlieusards : il lui est venu un sentiment de prééminence sur les autres Parisiens » Philippe Meyer
Certes, il lui arrive de songer à la voix de Serge Reggiani chantant « où est passé Paris que j’aime, Paris que j’aime, et qui n’est plus ». Car pour lui, « la nostalgie n’est pas seulement un droit de l’homme, elle est un devoir ». Devoir de dire la beauté qui fut, de perpétuer la mémoire de lieux engloutis, tels les pavillons de Baltard, rasés par Georges Pompidou pour y ériger la splendeur architecturale qu’est le Forum de Châtelet-Les Halles. « Un crime contre l’urbanité », s’attriste l’auteur, se souvenant avec émotion des parapluies de fer qui abritaient les échoppes de viande, de fruits et de légumes ; lieu de vie, de tumulte et d’accordéon qui fut remplacé par une hideuse galerie marchande et sa gare souterraine où essaiment trafics en tous genres.
Aimer Paris, c’est aussi se réjouir de ce qui fut évité. Philippe Meyer rappelle qu’en 1967, le même Pompidou avait fait voter par le Conseil de Paris le recouvrement du canal Saint-Martin par une autoroute urbaine. « Premier ministre, il avait décrété depuis son appartement de l’île Saint-Louis “Paris doit s’adapter à l’automobile et renoncer à un mode de vie périmé” ». Fort heureusement, ce projet s’enlisa dans les procédures et les contestations.
On ne saurait faire le tour de Paris sans évoquer Haussmann. « Son œuvre me paraît aussi impossible à aimer qu’à blâmer ou à regretter », tranche Philippe Meyer. Il a rendu la circulation possible – avant que d’autres ne la rendent à nouveau impossible – en poursuivant au forceps son dessein d’« artiste-démolisseur » (le terme est de lui-même). L’éventrement de la capitale a fait rentrer la lumière dans les rues mais détruit les faubourgs, chassant sans vergogne les classes populaires vers la périphérie.
La dynamique inexorable ne s’est pas arrêtée après lui : avec 15 à 20 % de logements en résidence secondaire ou en location Airbnb et une spéculation immobilière effrénée, la mise à l’écart des plus pauvres, des jeunes actifs et des familles se poursuit. La population parisienne s’uniformise et ses habitudes mutent. L’auteur les croque en moraliste : « La superbe du Parisien s’est enrichie ces dernières décennies d’un sentiment nouveau. Il ne s’est pas seulement senti supérieur aux étrangers, aux provinciaux et aux banlieusards : il lui est venu un sentiment de prééminence sur les autres Parisiens, la conviction qu’ils constituent un ensemble d’intrus, d’indésirables, de gêneurs. » On admire ce snobisme au carré dans la circulation : le piéton, le cycliste et l’automobiliste pensent tous, crânement, que l’autre doit s’écraser sur son passage.
C’est un des charmes de la capitale. « Elle agrandit tout », y compris l’orgueil de ses habitants. Mais elle reste ouverte : « Considérant que les deux tiers des habitants de la capitale sont nés en province ou, pire, en banlieue, il faut s’émerveiller de l’efficacité avec laquelle la Ville Lumière transforme en un Parisien empli de superbe un natif de Froidcul en Moselle (…) ou d’Hébécrevon dans la Manche », note l’auteur avec malice. Alors sans doute faut-il continuer à sonder l’âme de cette ville, chanter sa beauté avec une douce nostalgie et arpenter ses rues en levant les yeux. Même si l’ancien adjoint d’Anne Hidalgo l’emporte au second tour ? Malgré tout. ■ MARTIN BERNIER

Paris malgré tout…, de Philippe Meyer, Editions Nevatica, coll. «L’âme des peuples=», 96 p., 11 euros Éditions Nevicata












