
Nous ne surchargerons pas d’un commentaire superflu ce « récit » documenté, pertinent et fort utile dans le présent contexte, publié dans Le Figaro de ce matin (17.03.2026) sous la signature — toujours recommandable — de Paul-François Paoli. Qu’on le lise : cela suffira à dissiper bien des nuées, comme disait Maurras, et nombre d’inconséquences de simple propagande à prétention scientifique.
RÉCIT – Johann Chapoutot, Nicolas Offenstadt, Gérard Noiriel, ces universitaires imposent une grille de lecture dans le débat public : le présent serait un recommencement des années 1930. Cette lecture militante qui fascise l’adversaire trahit l’exigence de nuance qui devrait être celle des historiens.

Ils voient le monde en noir et blanc ou plutôt en brun et rouge. Dans leur esprit enfiévré par le cauchemar qui s’annonce, les années 1930 sont de retour. La « bête immonde » ne demande qu’à se réveiller, avec, d’un côté, les « résistants antifascistes », de l’autre les « fascistes » ou apparentés et, entre les deux, les indécis plus ou moins complaisants avec le monstre qui frappe à la porte. Jordan Bardella, Bruno Retailleau ou Marine Le Pen forment le peloton de tête de leur démonologie, bientôt rejoints dans la course vers la catastrophe par Aurore Bergé, qui a récemment évoqué « l’anti-France », ou par le président Macron lui-même, qui représente la tentation d’un « libéralisme autoritaire » prêt à s’acoquiner avec « l’extrême droite »… Nous ne sommes pas dans un colloque de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Tondelier, mais au cœur de l’université française et du CNRS, où cette idéologie binaire au simplisme extravagant, vieille resucée de l’antifascisme des années 1930, se diffuse depuis longtemps.
Même si vous n’avez pas lu leurs livres, qui se vendent plutôt bien (merci les lois du marché honni !), vous les avez forcément vus ou entendus sonner le tocsin sur les plateaux télés ou sur les radios du service public. Étrange spectacle que ces universitaires choyés par les institutions, les éditeurs et les médias qui partent en guerre contre un ennemi largement fantasmé et bien sûr omniprésent : le fascisme ! On imagine mal Georges Duby, Fernand Braudel ou, plus près de nous, François Furet ou Pierre Nora, signer des livres à charge contre le PCF quand celui-ci était aux portes du pouvoir. C’est pourtant à cela que nous habituent depuis des années – et ce discours s’accentue à mesure que 2027 se rapproche – des auteurs aussi différents que Johann Chapoutot, Nicolas Offenstadt ou Pierre Serna, tous trois professeurs à la Sorbonne, ou encore Gérard Noiriel, chercheur au CNRS qui vient de publier Le Peuple français. Histoires et polémiques (Tallandier), où l’auteur estime de son devoir d’engager la lutte contre le « populisme », comme si celui-ci était le propre de la droite radicale alors qu’il existe, depuis longtemps, un populisme de gauche, comme l’a rappelé récemment l’historien Marc Lazar. Ces universitaires ont évidemment le droit de défendre dans les médias les opinions qu’ils veulent. Mais peuvent-ils se transformer en militants sans trahir l’esprit de « neutralité axiologique » (au sens de Max Weber), inhérente à leur fonction ?
Johann Chapoutot, l’homme qui voit des nazis partout
Cet esprit de croisade se manifeste tout particulièrement chez Johann Chapoutot, qui, interviewé voici quelques semaines sur le média de gauche radicale Blast, associait dans une émission intitulée « 50 nuances de fascisme », les figures de Meloni et de Retailleau à celles de Mussolini et de Goebbels. L’esprit de nuance est-il vraiment le fort de celui qui considère que Jordan Bardella est l’aboutissement logique du « macrono-lepénisme », ainsi qu’il ne cesse de la répéter ? Peut-on faire confiance à l’esprit de rigueur d’un homme qui, évoquant l’action du général de Gaulle pendant la Seconde Guerre mondiale, a affirmé qu’il « avait vaguement combattu le nazisme à une certaine époque (EB1) » (dans un entretien sur le média Blast du 26 juin 2024) et créé des institutions autoritaires formant un marchepied idéal pour la venue d’un régime fascisant ?
Chapoutot s’est fait connaître du grand public en 2020, par un essai sur les liens supposés entre l’idéologie managériale contemporaine et la vision darwiniste racialiste du IIIe Reich. À partir du parcours de Reinhard Höhn, ex-général SS ayant fondé une école de commerce après-guerre en RFA, l’auteur établissait, dans Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui (Gallimard), des correspondances entre l’idéologie du management contemporain et l’organisation industrielle des nazis. Une comparaison juteuse sur le plan commercial, le livre s’est fort bien vendu, mais dont le caractère discutable n’a pas échappé à ses pairs, notamment aux historiens du management. « Le livre de Johann Chapoutot défend deux thèses : le nazisme a été non seulement “un moment managérial”, mais aussi “une des matrices du management moderne”. Ni l’une ni l’autre de ces thèses n’est démontrée (…). Face à une question immense, Johann Chapoutot propose une histoire constellée d’angles morts, partiale et parfois même tendancieuse », écrit Thibaut Le Texier dans la très sérieuse Revue d’histoire moderne et contemporaine (RHMC).
« Tendancieux » : bel euphémisme pour qualifier celui qui, de livre en livre, est devenu l’historien de référence de L’Humanité et de Mediapart. Dans ces différents essais sur le nazisme, notamment Les Irresponsables (Gallimard), Chapoutot ne se contente pas de soutenir une thèse, nullement inédite et qui contient une bonne part de vérité, selon laquelle la grande bourgeoisie et la droite nationaliste allemande ont abandonné le pouvoir à Hitler par peur du bolchevisme. Ce qui est inédit, en revanche, c’est le raccord historique auquel procède Chapoutot en comparant la situation de l’Allemagne des années sombres à la nôtre. Dans ses vidéos qui essaiment sur la toile, Chapoutot n’hésite pas à insinuer des comparaisons infamantes entre Emmanuel Macron et Franz von Papen, qui ouvrit les portes du pouvoir à celui que Hindenburg nommait avec mépris « le petit caporal autrichien ».
Rien que cela ! Il n’y a plus qu’à faire de Sébastien Lecornu un avatar de Kurt von Schleicher, le dernier chancelier de la République de Weimar, et la boucle est bouclée… La chanson est connue : « Les “libéraux” et l’extrême droite ont toujours le même ennemi : la gauche distributive qui conteste un ordre injuste et une économie qui détruit les femmes, les hommes et le vivant », écrivait récemment Chapoutot. Pour celui-ci, l’histoire contemporaine obéit en fin de compte à une loi assez simple : la gauche est toujours du bon côté, celui de la vie et du vivre ensemble. La droite, aussi modérée soit-elle, du mauvais : celui de l’exclusion sociale et raciale. Et si des « antifas » lynchent à mort un « fasciste », ainsi qu’il qualifiera Quentin Deranque dans L’Humanité, ce sont encore les « fascistes » les coupables… Chapoutot est devenu une référence pour la gauche mélenchoniste, au point que le député LFI Éric Coquerel a posté sur le réseau social X la couverture du livre de Chapoutot pour intimer au candidat socialiste de Marseille Benoît Payan de s’allier à La France insoumise au second tour, comparant implicitement le candidat RN Franck Allisio à Hitler.
On ne se connaît pas @BenoitPayan mais j’ai envie de vous donner un conseil pour Marseille, et qui pourra servir l’an prochain pour tout le pays, lisez au plus vite ce livre 🔽.
— Eric Coquerel (@ericcoquerel) March 16, 2026
Peut-être vous permettra-t-il de ne pas vous identifier à son titre. pic.twitter.com/UDZVwpVCu0
Cette fascisation de l’adversaire est un affligeant tropisme, mais ô combien partagé, dans certains milieux de la gauche universitaire !
Exemple significatif : voici quelques mois dans Contre les fascismes (Gallimard), un livre consacré à l’historien Zeev Sternhell qu’il a supervisé et auquel Johann Chapoutot et Benjamin Stora, mais aussi Henry Rousso ou Annette Becker, ont participé, Pierre Serna, spécialiste de la Révolution française, est on ne peut plus explicite. Il ne s’agit plus tant de démontrer que d’alerter.
« La situation dans laquelle se trouvent au XXIe siècle les démocraties parlementaires malades de la montée en puissance des extrêmes droites et des fascismes au nouveau visage (néofascisme, postfascisme, technofascisme) surgissant aux quatre coins de la planète en Amérique du Nord et du Sud et tout particulièrement en France ainsi qu’en Israël, rend plus urgent de penser et repenser l’ensemble de l’œuvre de Zeev Sternhell. » Fort de cette urgence planétaire, Pierre Serna, à l’instar de son mentor, Sternhell, fait de l’histoire des idées un champ de bataille où la critique des Lumières devient la matrice des fascismes du XXe siècle ! De Giambattista Vico à Carl Schmitt en passant par Taine, Renan, Barrès, Georges Sorel ou Mounier, le théoricien chrétien du personnalisme, et même le très libéral Isaiah Berlin, les accusés, et ils sont nombreux, se bousculent au portillon ! Comme si les Lumières formaient une entité homogène. Comment classer Rousseau, qui est tout à la fois moderne et antimoderne par exemple, ou, plus près de nous, Péguy, si antimoderne et néanmoins républicain et socialiste ? Qui ne voit ce qu’a de réducteur ce dualisme Lumières-anti-Lumières ?
On imagine aisément ce qu’aurait pensé l’historien Jacques Julliard, qui fut un spécialiste de Sorel, de ce fourre-tout qui mêle des penseurs qui n’ont parfois aucun rapport entre eux, si ce n’est de ne pas souscrire au credo matérialiste et « scientifique » revendiqué par Pierre Serna. Lequel semble oublier que l’Église catholique a violemment critiqué, tout au long de XIXe siècle, la tradition des Lumières jusqu’à Vatican II et même au-delà, sans souscrire pour autant à la « religion politique totalitaire » (Emilio Gentile) que fut le fascisme. Sanctionné au mois de juin 2025 pour un « harcèlement moral » dont se sont plaints certains étudiants, Pierre Serna est aujourd’hui privé d’enseignement pour un an par la section disciplinaire de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, dont dépend l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (IHMC), où exerce cet enseignant, qui a théorisé l’idée d’un « extrême centre », allié objectif du fascisme à venir.
Cette obsession antifasciste se retrouve chez Nicolas Offenstadt, historien du Moyen Âge spécialiste des questions mémorielles de la Première Guerre mondiale et de la RDA, à laquelle il vient de consacrer un essai, Histoire globale de la RDA (Tallandier) assez scolaire si on la compare à l’extraordinaire Au-delà du Mur (Passés/composés), de la journaliste allemande Katja Hoyer, qui nous faisait appréhender, de l’intérieur, la nostalgie que l’on pouvait éprouver pour un pays auquel moults Allemands de l’Est, même s’ils n’étaient pas communistes, pouvaient rester attachés.
Avec Gérard Noiriel, Offenstadt avait fondé en 2005 un Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire (CVUH) pour protester notamment contre l’influence de « vulgarisateurs » grand public comme Stéphane Bern ou Lorànt Deutsch, renvoyés à leur statut d’« histrions réactionnaires », comme si le récit historique avait, par définition, vocation à être de gauche. Étrange conception de l’objectivité chez celui qui prendra parti contre Nicolas Sarkozy et soutiendra François Hollande en 2012. Et qui, tout récemment, protestait dans L’Humanité contre le danger de stigmatiser « l’antifascisme » après la mort de Quentin Duranque. Fascisme-antifascisme, on n’en sort pas, comme s’il était impossible d’échapper à ce binôme conceptuel hérité de la Seconde Guerre mondiale…
Bipolarisation du débat intellectuel
Même un chercheur du CNRS réputé aussi rigoureux que Laurent Joly, auquel nous devons des ouvrages importants sur l’histoire de la déportation des Juifs sous Vichy, n’évite pas cette tendance à bipolariser à outrance le débat intellectuel. Dans la récente histoire de Vichy (Vichy. Histoire d’une dictature 1940-1944, Tallandier) qu’il a supervisée, lui aussi décrypte le présent à l’aune du passé. Nazifiant Éric Zemmour depuis des années, il n’hésite pas à écrire : « L’extrême droite nationaliste, délégitimée à la suite des crimes du nazisme et des régimes fascistes ou fascisants, est revenue en force en Occident avec la même haine foncière des idéaux d’égalité et de liberté, le même mépris de l’État de droit, la même tendance à désigner des boucs émissaires. »
Comment explique-t-il alors que Serge Klarsfeld ait récemment affirmé que l’on ne pouvait comparer la droite actuelle à celle du régime de Vichy ? Et que penser des élucubrations de Patrick Boucheron, qui déclarait récemment sur Mediapart que ce qu’il y a de « proprement et d’historiquement fasciste dans l’Amérique trumpienne d’aujourd’hui (…), c’est le culte de la vitesse soudaine qui crée ce que Paul Virilio appelait l’accident ». Il est vrai que le poète futuriste Marinetti, qui fut proche du fascisme italien à ses débuts, a prôné le culte de la vitesse, mais est-ce le propre du fascisme ?
Dans un entretien récent, le grand historien italien Emilio Gentile, l’auteur internationalement reconnu de Qu’est-ce que le fascisme ? (Gallimard) a récemment publié un essai sur Mussolini (Certamen), où il rappelle ce que son idéologie doit à la haine du libéralisme et du « monde bourgeois ». Et le même Gentile prévenait, dans un entretien à la revue Le Grand Continent : « Utiliser le terme fasciste dans un sens générique, comme cela est souvent le cas en l’appliquant au monde politique de ces dernières décennies, de Truman à Trump en passant par Nixon, Reagan ou de Gaulle, Le Pen, Poutine, Berlusconi ou Salvini n’est qu’une mauvaise façon d’entraver la connaissance de la réalité dans laquelle nous vivons. La connaissance progresse par la distinction et non par la confusion. » o ■ o PAUL-FRANÇOIS PAOLI












