

Ça n’a pas empêché que, moins de vingt ans plus tard, éclate sur le sol européen le plus grand et le plus terrible conflit que le monde ait jamais connu jusqu’alors. Encore trois ans plus tard, la Sainte Russie assassinait le tsar, petit père des peuples jusqu’à ce jour sinistre, et toute la famille impériale, femme et enfants compris, sombrant dans la guerre civile puis dans la révolution bolchevique, l’idéologie marxiste et soixante-dix ans de malheur totalitaire, dont l’exemple et la pratique allaient se répandre dans l’univers des cinq continents, semant partout la terreur, la ruine et le malheur. Qui aurait pu prévoir, au soir heureux de ce banquet somptueux offert au tsar de toutes les Russies par la République française, de quels drames aussi affreux que ceux-là serait faite l’histoire du XXe siècle si près de s’ouvrir ? Cette ignorance de l’avenir, qui est notre lot, ne sera jamais abolie, sans doute, par quelque IA que ce soit. Preuve définitive, s’il en était besoin, de son irréductible inhumanité. – JSF
Les circonstances
Octobre 1896. Paris veut éblouir le monde. La IIIe République, encore meurtrie par la défaite de 1870, reçoit le jeune tsar Nicolas II pour sceller l’alliance franco-russe contre l’Allemagne.
Pendant cinq jours, la France déploie un faste royal. Dès Cherbourg, le premier dîner compte 14 services : cailles à la Lucullus, poulardes Cambacérès, bartavelles et ortolans truffés. Le luxe des terroirs et de l’empire colonial défile dans des décors de soie.
Le clou : le dîner d’État à l’Élysée. Sous 1 800 ampoules Edison, 225 invités découvrent un menu hallucinant signé Potel et Chabot : consommé aux nids d’hirondelles du Vietnam, terrines de homard, selle de faon aux graines de pin, barquettes d’ortolans, aubergines farcies et artichauts à la créole. On arrose le tout avec du Château-d’Yquem 1876, du Clos-Vougeot 1874 et du champagne Roederer frappé.
Deux millions de Parisiens acclament le cortège sur les Champs-Élysées. Nicolas II, émerveillé, confie : « Il me semble que je parcours des salons, pas des rues. » Le séjour s’achève à Versailles avec croustades de bécasses et ananas des serres royales. La première pierre du pont Alexandre-III est scellée à la truelle d’or.
Vingt-deux ans plus tard, le faste a disparu. En 1918, captif à Iekaterinbourg, l’ancien tsar note dans son journal sa joie de manger une simple compote ou le pain pétri par ses filles… avant d’être exécuté avec toute sa famille dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918.
Un festin d’une splendeur oubliée, qui restera comme le symbole d’une alliance… et d’une tragédie. o ■











