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Pierre Vermeren : « France-Algérie, quand une relation est toxique, ne vaut-il pas mieux la rompre ? » Réponse dans la question !

jeudi 19 mars 2026jeudi 19 mars 2026 sur JSF
Emmanuel Macron visite le site de Santa Cruz, sur les hauteurs d’Oran, en Algérie, le 27 aout 2022. CYRIL BITTON / DIVERGENCE POUR « LE MONDE »

Entretien par Alexandre Devecchio.

COMMENTAIRE – Cet entretien, réalisé par Alexandre Devecchio, est publié ce 19 mars dans Le Figaro. Les analyses de Pierre Vermeren sont faites de cette solidité, de cette connaissance de l’Histoire comme des faits d’actualité, de cette hauteur de vue, enfin, qui emportent l’adhésion et rendent le commentaire inutile.

Dans la platitude journalistique qui est la triste et à peu près constante marque de la presse d’aujourd’hui, les contributions de Pierre Vermeren sont attendues et reçues comme des exceptions bienvenues.

EXCLUSIF – Dans son nouveau livre, « France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique », qui paraît ce jeudi et que Le Figaro a pu lire en exclusivité, l’historien* remonte aux origines de la crise profonde entre nos deux pays.

*Pierre Vermeren est professeur d’histoire contemporaine du Maghreb et du Moyen-Orient à la Sorbonne. Il a publié, le 12 mars, France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique (Tallandier).

LE FIGARO. – La relation entre la France et l’Algérie traverse sa plus grave crise depuis la guerre d’Algérie. Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, faut-il revenir à cette guerre et à la manière dont elle s’est soldée ?

Pierre VERMEREN. – Non. Autant les souffrances inutiles et cruelles ont été immenses de part et d’autre, autant il s’agit d’histoire ancienne. Pour les jeunes Français, la guerre d’Algérie, c’est comme les deux guerres mondiales : lointain et obscur. Et 90 % des Algériens vivants ne l’ont pas connue. La guerre d’Algérie a été gagnée par les Algériens et, dans l’après-guerre, ils savouraient leur victoire. Alors, pourquoi cette illusion rétroactive ? Pourquoi l’État algérien demande-t-il des comptes à la France, là où les Vietnamiens n’en demandent ni aux Français ni aux Américains, alors qu’ils ont payé un prix bien plus élevé ? Trois événements expliquent ce piétinement historique, qui renvoient à l’histoire algérienne : l’échec du régime à faire accéder son peuple au développement, à la différence de la Corée ou de l’Espagne comparables ; la honteuse guerre civile algérienne des années 1990, ce djihad interne meurtrier qui ne peut être effacé qu’au prix de la résurrection de la guerre contre la France ; et le Hirak de 2019, cette révolution pacifique d’un peuple réclamant la liberté, dont la répression silencieuse a dévoilé la solitude du régime algérien face à son peuple.

De Gaulle a voulu liquider l’Algérie, écrivez-vous, parce qu’il voulait se débarrasser d’un « boulet » et redoutait une future guerre civile. Plus de six décennies plus tard, peut-on dire que nous assistons à un retour du refoulé ?

Le refoulé peut-être, mais les situations et les époques ne sont pas comparables. Dans les années 1960, l’Algérie venait d’accéder à l’indépendance et promettait à ses citoyens le développement économique et social et la démocratie. Or, ils n’ont pas obtenu ce qu’on leur a promis au prix du sang. L’indépendance et le socialisme autoritaire n’ont pas résorbé le différentiel économique avec l’Europe, ni offert au peuple les libertés publiques et privées. Les frustrations accumulées ont conduit en trente ans à une seconde guerre civile ravageuse, qui a fait 200 000 morts au bas mot. Côté français, de Gaulle a rempli sa part du contrat : après avoir tourné la page de la colonisation, il a remis la France sur les rails et porté le pays à son plus haut niveau de développement industriel et humain. Depuis les années 1970, la France est sur la pente du déclin mais, du fait de son brillant héritage et au prix d’un endettement croissant, les Français touchent les dividendes de la paix. La richesse, la paix et l’insouciance françaises ont poussé des millions d’Algériens à s’installer en France et à y faire souche, non sans ressentiment des deux côtés de la Méditerranée.

C’est de Gaulle qui a forgé l’exception migratoire algérienne, tout en prônant sa liquidation. Pourquoi a-t-elle demeuré malgré tout, et donne-t-elle lieu à un chantage insoutenable ?

De Gaulle, dans le cadre des accords d’Évian, a instauré la libre circulation entre la France et l’Algérie, afin que les pieds-noirs puissent rester en Algérie. Or, dès fin 1962, il n’y a plus que 300 000 Français en Algérie, et déjà plus de 500 000 Algériens musulmans en France. Quand on relit C’était de Gaulle, il ne veut pas croire que l’avenir des pieds-noirs est impossible en Algérie. Il mise sur la coopération, et veille aux intérêts pétroliers et militaires de la France au Sahara, au prix d’une tolérance inattendue. Bien qu’une guerre meurtrière ait fait rage en France dans le milieu algérien, il n’a pas demandé le départ des 400 000 immigrés, mais a ouvert le pays à de nouveaux.

Les Français n’avaient pas compris le sens de la guerre livrée en Algérie entre 1954 et 1962. Ils pensaient combattre le communisme international alors qu’un islam politique déterminé les défiait.

L’accord migratoire bilatéral et libéral de 1968 consacre cet état de fait : il instaure un quota annuel de 35 000 travailleurs algériens et libéralise l’immigration familiale et d’étudiants. Les Algériens n’ont pas attendu le regroupement familial définitif de 1976. À cette époque, Giscard d’Estaing et Raymond Barre veulent mettre fin à cette exception migratoire, mais Boumédiène fait la sourde oreille, et l’appareil d’État algérien, qui peine à faire baisser le chômage, en vient à considérer ce ticket migratoire privilégié comme un dû historique. Les modalités ont un peu changé mais, en 2026, nous en sommes toujours là.

Paradoxalement, la relation franco-algérienne était beaucoup plus apaisée après la guerre qu’aujourd’hui. Quelles ont été les principaux tournants de cette relation ?

Tout l’indique en effet. À cette époque, la rancœur et la colère se trouvent davantage en France, dans les milieux « trahis » par de Gaulle. À Alger, on jouit du prestige de la victoire sur une grande puissance, et on attend les contreparties de l’indépendance en termes d’influence mondiale et de développement. Dès l’été 1962, les chefs politiques ont compris que l’armée a pris les commandes du pays.

À cette époque, la France est le parrain d’Alger. Américains, Soviétiques et Européens considèrent qu’elle reste une chasse gardée française : la France lui a versé 23 milliards de nouveaux francs entre 1962 et 1969. Puis Alger diversifie peu à peu ses partenaires, sauf dans le domaine migratoire : la France reste le seul débouché du pays, sans que l’on songe que l’émigration sera définitive. La véritable rupture, c’est la guerre civile. Elle accentue la symbiose entre dirigeants algériens et français, qui ont pour ennemi commun le djihadisme islamique.

À l’époque, on ne comprend pas vraiment de quoi il s’agit, et Alger initie nos dirigeants à cette nouvelle terreur. Des centaines de milliers d’Algériens menacés débarquent en France, décidés à y rester. Au sortir de la guerre, vers 2000-2005, il n’est plus question de faire ami-ami avec Paris. L’ennemi français est ressuscité, afin de réconcilier « tous » les Algériens. Israël, Paris et Rabat en sont les boucs émissaires.

La guerre civile en Algérie dans les années 1990 est donc le point de rupture ? Les dirigeants français ont-ils analysé avec rigueur les conséquences de cette guerre ?

J’en doute fort. Les Français n’avaient déjà pas compris le sens de la guerre livrée en Algérie entre 1954 et 1962. Ils pensaient combattre le communisme international, alors qu’un islam politique déterminé les défiait. Quand éclate la guerre civile algérienne en 1992, 13 ans après la révolution islamique en Iran, ils méconnaissent, faute d’analyse scientifique et politique, la nature et les objectifs de l’islam politique, qui a subi une mutation révolutionnaire qotbiste (disciple de l’idéologue égyptien frère musulman Saïd el Qotb). L’intelligentsia française est alors assez favorable au FIS, ces « damnés de la terre », à rebours de notre appareil d’État proche d’Alger.

Devant la violence extrême des Groupes islamiques armés (GIA) et les grands massacres de villageois algériens (jusqu’à 1 000 en une nuit) des années 1995-1998, outre les violences en France, le milieu intellectuel parisien temporise. Puis la situation se cristallise entre 1999 et 2005. La rupture date de 1999, quand le président Bouteflika est élu : ce « meilleur ami de la France » prend alors ses distances avec Paris par nécessité de se réconcilier avec les islamistes vaincus par les armes, mais si influents dans la société. L’Algérie ressuscite la « guerre d’Algérie » comme conflit majeur de son histoire, et réaligne les planètes françaises : la gauche réinvestit son combat anticolonial et antinational en s’alignant sur Alger, tandis que les droites sont accusées de renouer avec l’histoire coloniale travestie en lutte contre l’immigration !

Quelles ont été ses répercussions que vous évoquez sur le territoire français ?

Elles sont de deux ordres. D’abord, le retour de la violence en France par la menace terroriste. Ce fut l’expérience des attentats du Hezbollah dans les années 1980, en pleine guerre du Liban puis, à la décennie suivante, les attentats et la violence liés au FIS, dont une partie de l’état-major s’est réfugiée en France. Ce retour de la violence a rendu visible les armes de guerre (des forces de l’ordre) dans les rues lors des campagnes d’attentats, puis tout un appareillage sécuritaire a surgi : sécurisation des aéroports, des transports aériens, des gares, des bâtiments publics, des lieux de culte, multiplication du gardiennage, etc. En attendant les émeutes de banlieues de 2005 et son état d’urgence.

L’Algérie et le Vatican sont les deux seuls États représentés à Paris par un religieux.

Ensuite, a été réactivée la vieille guerre civile française, sur la question migratoire cette fois. Cette thématique – préemptée par Jean-Marie Le Pen, cet ancien député de la IVe République pro-Algérie française en 1956-1958 – est devenue, dans la séquence 1986-2002, le clivage idéologique majeur déterminant l’ennemi principal. Outil de combat du mitterrandisme puis du jospinisme, visant à cliver les droites, la question migratoire – poussée par Alger qui se présente en gardien des immigrés sur le sol français – structure le champ politique français jusqu’à nos jours.

Quel rôle joue la mosquée de Paris dans la relation franco-algérienne ?

Il est important et les choses, là aussi, se sont inversées. La première mosquée de France est créée en 1926 à Paris et par les pouvoirs coloniaux, pour honorer les soldats musulmans morts en 1914-1918. Elle est sous la tutelle du sultan du Maroc. En pleine guerre d’Algérie, Paris la confie à des Algériens loyalistes pour empêcher une intrusion FLN. Cela dure un quart de siècle. En 1982, F. Mitterrand et G. Defferre dépossèdent l’association existante et confient la mosquée à Alger, qui en assume désormais le culte et la charge. C’est la base sur laquelle Alger a structuré son islam consulaire, alors que l’on passe d’une centaine de lieux de cultes musulmans en France vers 1970 à 2 300 mosquées aujourd’hui. La Fédération de la mosquée de Paris en contrôle 700, poussant le Maroc et la Turquie et des groupes islamistes (Frères ou salafistes) à faire de même. Aujourd’hui, en pleine brouille franco-algérienne et faute d’ambassadeur d’Algérie à Paris, le recteur de la mosquée de Paris est devenu le relais d’Alger en France. L’Algérie et le Vatican sont les deux seuls États représentés à Paris par un religieux. Le recteur a bien des casquettes, comme la collecte financière de la certification de la viande halal.

Vous expliquez dans votre livre que l’Algérie attendait le retour de la gauche au pouvoir et que François Hollande et Emmanuel Macron étaient parrainés par Alger. Or, les relations entre la France et l’Algérie n’ont jamais été aussi mauvaises, en particulier depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Après 2000, l’Algérie a eu besoin de ressusciter l’ennemi français. François Hollande (2012-2017) puis Emmanuel Macron ont fait de gros efforts diplomatiques pour se réconcilier avec Alger – avec qui tous nos présidents, depuis Chirac, espèrent un traité de l’Élysée sur le modèle franco-allemand de 1963. De 2012 à 2019, Alger capitalisait sans effort sur cette rente, Paris allant jusqu’à se brouiller avec son ami marocain en guise de bonne foi. Mais la longue maladie de Bouteflika depuis 2013 a empêché toute concrétisation hormis les bonnes paroles. Puis survient le Hirak de 2019, véritable catastrophe pour Alger. Le clan Bouteflika est chassé du pouvoir, mais l’appareil d’État se heurte à une fronde unanime : il semble paralysé, avant de reprendre la main, mais pas les cœurs. Alors, il reprend les tambours contre la France, accusée de tous les maux, même d’avoir fomenté le Hirak ! Les efforts d’Emmanuel Macron se heurtent à un mur, ce qui le pousse vers Rabat fin juillet 2024. Gleizes était déjà en prison…

Les autorités algériennes ont mieux à faire que de traiter avec Paris. Paris est demandeur, mais Alger se satisfait des visas et d’une circulation migratoire assez souple, tout en tenant la dragée haute à Paris sur l’inépuisable question mémorielle.

La stratégie de repentance d’Emmanuel Macron, évoquant dès sa campagne un « crime contre l’humanité » au sujet de la colonisation, a-t-elle été contre-productive ? Les Algériens y ont-ils vu un signe de faiblesse de la part de la France ?

Cette déclaration de campagne à Alger a surpris le pouvoir algérien, raison pour laquelle ses relais ont appelé par deux fois à voter pour Emmanuel Macron, l’héritier de Hollande à leurs yeux. Mais cela n’a rien changé au fond : aussi ont-ils rapidement demandé des excuses publiques, ce que le président français a refusé, de sorte qu’on est revenu à la case départ. La question fondamentale est que les autorités algériennes ont mieux à faire que de traiter avec Paris. Paris est demandeur, mais Alger se satisfait des visas et d’une circulation migratoire assez souple, tout en tenant la dragée haute à Paris sur l’inépuisable question mémorielle. Mais pas question d’accepter les OQTF ni d’ouvrir les archives d’Alger : la France est tolérée si sa soumission est unilatérale. Ainsi en est-il de la tolérance religieuse à sens unique ou des visas : Alger a été outré du chantage tenté par Macron sur les OQTF pendant deux mois en octobre 2021. Il a vite reculé.

Dans ces conditions, la libération à court terme de Christophe Gleizes vous semble-t-elle possible ?

Tout est possible mais Alger décidera selon ses intérêts. Quand la présidence et la tête de l’Armée jugeront l’affaire plus embarrassante que profitable – ou devenue sans intérêt –, Gleizes sera libéré. À la différence de Boualem Sansal, il pourrait avoir des révélations à faire, ce qui rend son cas plus problématique, notamment sur l’affaire Ébossé (NDLR : Albert Ébossé, meilleur buteur du championnat d’Algérie de football 2013-2014, il meurt au début de la saison suivante, dans des circonstances faisant toujours l’objet de controverses).

Comment sortir enfin de cette relation toxique avec l’Algérie ? La présidentielle de 2027 sera-t-elle l’occasion de trancher le nœud gordien ?

Il est à craindre que cela ne change pas grand-chose, d’autant que le prochain pouvoir français sera moins amène que le président Macron. Quand une relation est toxique, ne vaut-il pas mieux la rompre ? Désormais, l’Algérie n’a plus besoin de la France ni la France de l’Algérie. Alger pourrait même préférer traiter d’égal à égal avec un pouvoir plus indifférent ou plus ferme, dans une diplomatie moins émolliente. o ■   

France-Algérie de 1962 à nos jours, histoire d’une relation pathologique, Pierre Vermeren, Tallandier, 304 p., 21,90€. Tallandier

Alexandre Devecchio

Categories France, Social, economie...
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