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« Quand la démocratie libérale oublie le bien commun »… Enquête sur l’étrange Collège d’Europe chargé de former la soi-disant élite européenne !

samedi 21 mars 2026samedi 21 mars 2026 sur JSF
De gauche à droite : Herman Van Rompuy, Federica Mogherini et Ursula von der Leyen. Illustration : Charlotte Paroielle / Crédits : AFP

Par Martin Bernier.

COMMENTAIRE – Il faut lire cette enquête — de bonne facture, nous a-t-il semblé — d’où l’on ressort avec un malaise diffus qui tient à son étrange et glauque substance. On aime parler de « la pieuvre » ou de la « tête de la pieuvre » à propos de systèmes politiques étrangers que l’on n’aime pas. Mais en voici une qui voudrait être nôtre et qui est censée préparer de soi-disant élites à nous gouverner. Ou plutôt à se former au « gouvernement des choses » — c’est-à-dire nous, réifiés, chosifiés — selon les principes saint-simoniens énoncés au XIXe siècle et repris au nôtre. Cette idéologie sans âme ne prête pas, comme il est dit ici, aux élans éthiques, à la recherche d’un Bien commun digne du nom. Alors, ce système opaque dissimule la corruption endémique de la structure. L’Europe des pères fondateurs devait être chrétienne ; elle se réveille saint-simonienne et corrompue. C’est celle de Jean Monnet, mais à l’heure du réveil des nationalités et des empires, elle se révèle obsolète et désorientée. Comme nous disions, autrefois, dans nos cercles de jeunesse d’Action française : « Que la bête meure ! ». Ce sera sans honneur et, pour les peuples qui lui sont, pour l’instant, assujettis, sans regrets. — JSF

Chronique parue hier (20.3) dans Le Figaro.

ENQUÊTE – L’inculpation de l’ancienne haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères, Federica Mogherini, dans une enquête pour corruption, et sa démission du poste de rectrice du Collège d’Europe, ne sont que la face émergée des déboires – bien cachés – qui ont secoué l’institution chargée de former l’élite européenne.

Au bord des eaux du Dijver se dresse le principal campus du Collège d’Europe. Des drapeaux européen, belge et flamand tombent sur leur mât et de grandes fenêtres blanches s’ouvrent face au canal. La quiétude de Bruges ferait presque oublier que, trois mois plus tôt, le 2 décembre, les étudiants en chemin vers la bibliothèque étaient tombés nez à nez avec les policiers venus perquisitionner l’établissement. La rectrice du Collège, Federica Mogherini, ancienne haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères, venait d’être arrêtée par la police belge sur instruction du parquet européen. Elle passera dix heures en garde à vue et démissionnera dans la foulée de ses fonctions à la tête de l’école qui forme les futurs eurocrates.

Depuis 1949, le Collège d’Europe dispense une formation de haut niveau à des étudiants venus d’Europe et d’ailleurs. Dans la ville flamande, ils sont 330 à suivre un master en droit européen, économie, relations internationales ou études européennes. Le but est aussi de souder une communauté de jeunes Européens. Ils paient 29.000 euros de frais de scolarité et vivent tous en internat pendant un an, dans une des sept résidences que l’on peut distinguer à leur drapeau et leur plaque dorée dans les rues pavées de Bruges. Du lundi au samedi, ils y prennent petit-déjeuner, déjeuner et dîner ensemble. « Ça favorise la constitution d’un esprit de corps », témoigne un étudiant français. Et cela leur vaut le surnom de « mafia de Bruges » à Bruxelles, où les alumni du Collège essaiment, tant dans les institutions européennes que dans les cabinets d’avocats et les lobbys.

La Commission, le Collège et l’argent albanais

Alors que pointe un soleil de début de printemps, les étudiants et la direction semblent avoir laissé derrière eux les secousses d’hiver qui ont emporté la rectrice. Accusée de fraude et de corruption après l’attribution par son ancien employeur, le Service européen pour l’action extérieure, d’une formation de diplomates européens au Collège, Federica Mogherini assure n’avoir commis aucun acte répréhensible. Un de ses lieutenants, que nous rencontrons à Bruges, minimise lui aussi : « Elle avait de toute façon prévu de rentrer en Italie à la fin de son second mandat, ça a juste un peu accéléré les choses » nous explique-t-il, convaincu de son innocence. C’est aussi en Italie, au ministère des Affaires étrangères, qu’a trouvé refuge Stefano Sannino, inculpé dans la même affaire. Ancien secrétaire général du Service européen pour l’action extérieure, il avait été renvoyé par Kaja Kallas avant d’être nommé par Ursula von der Leyen à la direction générale de la Commission européenne pour le Moyen-Orient. Un troisième Italien, Cesare Zegretti, occupant un poste de co-directeur au Collège d’Europe, a été auditionné par la police belge puis inculpé.

Si ce dernier est toujours en poste, le Collège vient de clore l’appel à candidature pour trouver un nouveau recteur, qui devrait prendre ses fonctions d’ici juin. Il se murmure que l’on privilégiera cette fois un profil plus universitaire. Sans doute pour éviter les remous qu’avait provoqués la nomination de Federica Mogherini en 2020. Malgré son absence « d’expérience académique substantielle », une candidature transmise après les délais et une interdiction de toucher aux questions financières (car le Collège est financé à moitié par la Commission européenne dont elle était vice-présidente jusqu’en 2019), toutes les autres candidatures avaient été écartées par Herman Van Rompuy, ancien président du Conseil européen et désormais président du Conseil d’administration du Collège, pour dérouler le tapis rouge à Federica Mogherini. Le tout avec la bénédiction d’Ursula von der Leyen.

Car le lien entre le Collège et Bruxelles est pour le moins ambigu. Ses statuts indiquent seulement que le président de la Commission européenne doit être consulté avant la nomination du président du conseil d’administration de l’école, et chaque année ses services réalisent « un audit assez poussé » avant de renouveler sa subvention de 10 millions d’euros à l’établissement, nous explique-t-on. Le lien organique s’arrête là. Mais en pratique, quand des ordres viennent de la Commission, le Collège se met en ordre de bataille. Ainsi quand le commissaire européen à l’élargissement, Olivér Várhelyi, annonce en mars 2023 que le Collège ouvrira un nouveau campus en Albanie à horizon un an, sans consulter la direction sur le calendrier, Mogherini et ses équipes s’exécutent avec zèle pour que le projet voie le jour à temps.

Dans la précipitation, le Collège d’Europe a pu s’appuyer sur l’important carnet d’adresses de sa rectrice. Proche du premier ministre albanais Edi Rama depuis son passage au ministère des Affaires étrangères italien en 2014, Federica Mogherini n’a eu aucun mal à obtenir le soutien de son gouvernement pour l’ouverture d’un campus à Tirana. Si le projet a été bien accueilli à ses débuts dans un pays candidat à l’adhésion à l’Union européenne, des suspicions ont rapidement émergé sur son financement. Une enquête réalisée par le Réseau sur la corruption et le crime organisé en Albanie indique en effet que les 17 millions d’euros engagés par le gouvernement d’Edi Rama pour la construction du campus du Collège d’Europe étaient initialement destinés à la création d’un nouveau campus pour l’université publique de Tirana.

En réaction aux protestations étudiantes de 2018, le maire de Tirana Erion Veliaj (emprisonné depuis pour une affaire de corruption) et le premier ministre s’étaient engagés à investir cette somme dans de nouvelles infrastructures pour accueillir les 22 000 étudiants de la capitale albanaise. Mais les fonds ont été réorientés. « Un mémorandum a été signé en présence de Rama, Veliaj et de l’ancienne rectrice du Collège d’Europe Federica Mogherini » et « les travaux ont avancé rapidement sur le terrain initialement prévu pour l’université de Tirana », souligne l’enquête. La construction du bâtiment n’étant toujours pas achevée, les deux premières promotions du Collège d’Europe à Tirana, composées de 30 à 40 étudiants, ont fait leur rentrée dans les locaux de l’université publique.

Federica Mogherini n’a pas montré beaucoup de scrupules avec des gens peu regardants de l’État de droit et de la bonne gouvernanceGenc Pollo, ancien vice-premier ministre d’Albanie

Pour l’ancien vice-premier ministre albanais Genc Pollo, contacté par Le Figaro, cette affaire illustre le fait que « Edi Rama instrumentalise l’Union européenne pour sa propre propagande ». Le parti démocrate d’Albanie, auquel il appartient, a appelé publiquement le parquet européen et l’Office européen de lutte antifraude à se saisir de « l’accord secret Rama–Mogherini concernant la construction du campus du Collège d’Europe à Tirana », ajoutant que « Les Albanais apprécieraient grandement une enquête sur le lobbying mené par Mogherini en faveur d’Edi Rama – promouvant ses succès imaginaires et couvrant ses méga-scandales à Bruxelles – et notamment son engagement contre l’opposition albanaise. » Contactée par l’intermédiaire de son avocate, Federica Mogherini n’a pas souhaité faire de commentaire. Même silence du côté de la direction du Collège.

Pourtant les opposants à Edi Rama dénoncent de longue date sa dérive autoritaire, la corruption de son gouvernement – dont la vice-première ministre a été poussée à la démission en février dans une affaire de corruption -, et l’accusent d’avoir transformé l’Albanie en narco-État, alors que le pays est devenu le premier producteur de cannabis d’Europe entre 2014 et 2016. « Federica Mogherini n’a pas montré beaucoup de scrupules avec des gens peu regardants de l’État de droit et de la bonne gouvernance », se désole Genc Pollo. En septembre dernier, elle invitait Edi Rama pour une conférence en grande pompe au Collège de Bruges. Le sujet ? Le parcours de l’Albanie sur le chemin de l’adhésion à l’UE et les défis de l’intelligence artificielle. L’occasion pour lui de prononcer une phrase qui est allée droit au cœur de l’institution : « Le Collège d’Europe n’est pas seulement un temple du savoir, c’est le laboratoire de l’Europe elle-même. »

Un objet diplomatique non identifié

La notion de « laboratoire » capture assez bien l’essence du Collège d’Europe. Car la raison d’être de l’établissement ne s’arrête pas à l’étude des affaires européennes. « Le Collège a une mission politique qui dépasse l’éducation pure », nous explique un membre de l’administration. Ses statuts évoquent en effet « le but de contribuer à l’intégration de l’Europe ». En 1992, à la fin de la guerre froide, un campus a ainsi été inauguré en Pologne, à Natolin, pour préparer l’intégration des pays de l’Est à l’Union européenne et former des élites régionales amenées à occuper des fonctions dans les institutions. Il continue d’accueillir chaque année une centaine d’étudiants. La logique est la même aujourd’hui à Tirana pour les pays des Balkans ; le Collège joue un rôle d’éclaireur pour faire advenir l’élargissement de l’Union.

Cela donne à l’école les atours d’un objet diplomatique non identifié, sans mandat clair, mais avec une efficacité réelle. Les pays européens ne s’y trompent pas : la plupart financent des bourses pour permettre à leurs ressortissants d’y étudier, et la sélection est opérée, sur dossier et entretien, par des jurys composés à la fois de membres du Collège et de diplomates nationaux. Récemment alarmé sur le faible nombre de Suédois dans les institutions européennes, Stockholm a par exemple pris la décision de créer 10 bourses pour inciter ses jeunes citoyens à caresser l’idée d’une carrière européenne.

Il ne faut toutefois pas s’y méprendre, le Collège d’Europe n’est pas une « ENA européenne », comme on l’entend parfois. Deux différences de taille : les étudiants ne sont pas payés (ils payent) et ils n’ont aucune garantie d’emploi à la sortie. Si beaucoup se destinent aux carrières publiques européennes, ils devront passer d’autres concours. « Il y a beaucoup d’appelés, peu d’élus », pointe, lucide, un étudiant de la promotion Jacques Delors (2025). À titre indicatif, le concours de fonctionnaires européens organisé cette année – le premier depuis 2019 – a enregistré 170 000 candidatures, pour un peu moins de 1500 places.

Les autres intègrent les institutions par la voie contractuelle, rejoignent l’administration publique de leur pays ou, pour plus de la moitié, travaillent dans le secteur privé, recrutés par des cabinets d’avocats, des entreprises et des lobbys à Bruxelles, à la fois pour leurs compétences et leur réseau brugeois. Car parmi leurs acolytes, certains sont promis à de grandes carrières : Roberta Metsola, présidente du Parlement européen, Alexander Stubb, premier ministre finlandais, Jens Stoltenberg, ancien secrétaire général de l’Otan, Helle Torning-Schmidt, ex-première ministre du Danemark ou encore Clément Beaune, haut-commissaire au plan et ex-ministre de l’Europe, sont passés par le Collège.

Bibliothèque financée par le gouvernement chinois

Les pays non-membres de l’Union européenne ont compris l’intérêt d’envoyer de petites cohortes à Bruges pour y tisser leur toile. C’est le cas notamment de la Turquie, qui fournit une dizaine d’étudiants chaque année au Collège. À leur arrivée en Belgique, ils sont accueillis par le représentant permanent de la Turquie auprès de l’Union européenne qui leur rappelle l’importance de « montrer que nous sommes un bon pays candidat ». Difficile de dire si c’est en application de ces préceptes qu’en 2023 un jeune diplomate turc, venu parfaire sa formation à Bruges, a envoyé un mail à l’ensemble de la promotion le jour de la commémoration du génocide arménien, pour relayer la propagande du régime d’Erdogan sur le sujet. Plus récemment, en novembre dernier, certains étudiants ont été interloqués par l’organisation d’une conférence de Faruk Kaymakci, ambassadeur turc auprès de l’UE, à l’issue de laquelle un quiz permettait aux élèves de gagner un voyage à Istanbul sponsorisé par Turkish Airlines…

La limite entre dialogue culturel et stratégies d’influence étrangères n’est pas toujours clairement fixée. Ainsi en 2014 le Collège d’Europe s’est félicité de la création d’une « bibliothèque chinoise » : en l’espèce une salle entière repeinte aux couleurs de la Chine, avec poutres à motifs, inscriptions en mandarins sur les murs et 10 000 livres sur la culture chinoise. Le tout fourni et financé directement par le Bureau d’information du Conseil d’État du gouvernement chinois, et inauguré juste à temps pour que Xi Jinping, en visite d’État en Belgique en avril 2014, puisse admirer le résultat lors de son passage à Bruges. Une fois les premières illusions perdues sur la philanthropie chinoise, à la lumière des révélations sur le génocide des Ouïghours, la rectrice a jugé bon de redécorer l’espace pour en faire une « salle de la construction inter-culturelle » et de remiser les livres dans les derniers rayons de la bibliothèque principale. « On avait peur de découvrir des micros », s’amuse un membre de l’administration lors de notre visite, dans un rire teinté d’angoisse.

Dans une école qui vante, parfois à raison, la flexibilité et l’adaptabilité de son offre de formation face aux bouleversements du monde, avec ses plus de 300 enseignants vacataires, il semblerait qu’on ait mis du temps à se convertir à l’autonomie stratégique. Un autre exemple a hérissé le poil des étudiants : en 2023, Federica Mogherini a choisi seule – car c’est l’usage ici – de baptiser la nouvelle promotion « Madeleine Albright », du nom de la secrétaire d’État américaine. Les étudiants ont protesté, exigé le nom d’une personnalité ukrainienne, un an après le début de la guerre ; ils ont lancé une pétition signée par une centaine d’entre eux, l’ont envoyé à la rectrice. Sans réponse. C’était mésestimer la force du lien qui unissait la diplomate américaine, décédée en mars 2022, et la rectrice. « Mogherini était arrivée à se faire protéger par Albright, qui avait tout fait pour la mettre en valeur et l’aider au motif que c’était une femme diplomate », se souvient un familier des cercles bruxellois. Elle devait bien cela à son mentor, en plus d’un nouvel amphithéâtre à son nom sur le campus de Bruges.

De retour au bord du Dijver, on échange dans le hall avec un panel d’étudiants triés sur le volet par la direction de l’école. Certains semblent émus par le sort de la rectrice : « On était tristes », « C’était une très bonne rectrice ». Mais son inculpation ne suscite pas de remarque particulière : « C’est arrivé pendant la période d’examens, et puis ensuite c’était les vacances, maintenant c’est un non-sujet ». «- Pas d’ombre au tableau ? » Silence convenu. o ■ o MARTIN BERNIER

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Une étude de l’histoire politique et intellectuelle du XVIe au XXe siècle, où Maurras à montre comment les intellectuels et artistes attachés à produire des œuvres de l’esprit sont passés « de l’autorité des princes de notre Sang sous celle des marchands d’Or », les immenses fortunes industrielles et bancaires qui limitent la liberté de l’esprit. Maurras en appelle à une alliance entre les intellectuels et le patriotisme des Français pour renverser cette mécanique.

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Maurras y constate la tragique infériorité du régime républicain en matière de politique internationale, spécialement face à la menace allemande de l’époque. Prévoyant la guerre à venir il conclut à la nécessité de remettre un roi à la tête du pays. Prolongeant le réalisme de la pratique capétienne des relations internationales, ancêtre de la pensée géostratégique française.

La Démocratie religieuse, 31 €, 620 p.

Parution en 1921, compilant trois textes préalablement écrits par Charles Maurras : Le Dilemme de Marc Sangnier (1906) – – La politique religieuse (1912) – – L’Action française et la religion catholique (1914). Cet ouvrage voit dans la démocratie une religion nouvelle qui vide le politique de sa puissance.

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