
Par Eric de Mascureau.
Cet article est paru hier 24 mars dans Boulevard Voltaire. Il rappelle sur le sujet de la collaboration, si mal connu, si abondamment utilisé comme arme anachronique de débat, si mal traité par ceux qui, à droite, et jusqu’à l’Action Française, se piquent de juger, condamner, prescrire ce qu’il faut penser pour se couler dans le moule de la pensée conforme, cet article, donc, met en lumière une portion de vérité sur tout ce fatras si caricatural qu’on ne peut qu’en mépriser la teneur. On parle beaucoup de ce film dont on ne sait trop, pace qu’il surprend, s’il faut le louer ou le blâmer. Pour nous, dans ces colonnes, il ne fait que mettre à jour une bonne dose de vérité historique. Et çà nous semble déjà beaucoup. C’est ce que dit cet article, et c’est très bien. – JSF

En brisant un tabou, ce film ravive un réflexe défensif chez ceux qui veulent faire de l’Histoire un récit manichéen.
Avec sa sortie sur le grand écran, le film Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli, réussit à dépoussiérer des faits longtemps occultés sur l’Occupation et la collaboration. Cette fresque historique suit le parcours de Jean Luchaire, journaliste de gauche et pacifiste devenu l’une des figures de la collaboration. L’œuvre refuse alors le manichéisme confortable qui veut opposer les bons résistants de gauche aux méchants collaborationnistes de droite et rappelle une réalité bien plus nuancée de l’Histoire de France.
Un film dangereux ?
Le réalisateur Xavier Giannoli avoue lui-même, auprès de SensCritique, qu’au début du projet, lorsqu’il interrogeait un historien en lui disant « Je veux pouvoir vous poser beaucoup de questions, parce que si je dis le moindre mensonge, on ne me pardonnera pas », il reçut cette réplique glaçante : « Vous avez raison, mais si vous dites la vérité, on ne vous le pardonnera pas non plus. » Giannoli comprend alors qu’il s’engage sur « un terrain dangereux et inflammable » en cherchant simplement à « montrer un monde qu’on ne connaît pas, les gens qui allaient dans les salons, à l’ambassade du Reich […] où une certaine élite intellectuelle se compromettait […] des gens issus d’une gauche pacifiste obsédée par la réconciliation franco-allemande ». Conscient du risque, il affirme néanmoins avoir traité le film avec une rigueur historique absolue et avoir mesuré, avec Jean Dujardin, le poids de ce sujet dont le traitement revenait à affronter véritablement un tabou.
Un réflexe presque naturel
Preuve en est, dès la sortie du film, une polémique éclate aussitôt. Sur France TV, un débat est ainsi ouvert sous le titre « Les Rayons et les Ombres – une fiction face à la collaboration », laissant entendre que le film relèverait d’un imaginaire politique, comme si évoquer une collaboration venue d’une partie de la gauche relevait du mensonge et du fantasme. Très vite, un réflexe presque naturel s’impose lorsque l’historien Laurent Joly rappelle la présence de l’extrême droite dans la collaboration, tout en affirmant en même temps que la gauche n’y participa qu’à la marge, une manière implicite de défendre une vérité figée, solidement ancrée depuis la Libération, opposant une droite fautive à une gauche résistante. Ce réflexe traduit alors moins un souci de précision historique que la crainte d’un renversement mémoriel.
"La tendance lourde (dans la collaboration), ce sont ses réseaux et ses continuités (Extrême droite) et le reste ce sont des marginaux"
— Noustrea 🐸 (@ChomeurContent) March 23, 2026
Laurent Joly qui remet 2-3 pendules à l'heure sur la collaboration dans le contexte de sortie du film "les rayons et les ombres" pic.twitter.com/ItUvH0Dcjn
En effet, on perçoit presque une peur que cette mise en lumière historique faite par Les Rayons et les Ombres ne fragilise l’historiographie actuelle favorisant la gauche et l’extrême gauche, dont une large part du discours politique repose sur la tendance à nazifier et fasciser les adversaires de droite et d’extrême droite. On le voit sur le plateau de France TV comme on avait pu le voir chez les Grandes Gueules entre Daniel Riolo et Ian Brossat, en 2019. Reconnaître que des figures issues de la gauche ont elles aussi collaboré fissure un récit moral soigneusement entretenu, où la gauche apparaît immaculée tandis que la droite porterait seule, pour l’éternité et de façon héréditaire, le poids d’une faute presque centenaire.
Pourtant, il n’existe chez les Français aucune volonté d’effacer, de nier ou de minimiser les crimes de la collaboration, mais plutôt une exigence légitime d’une vérité pleinement assumée. De Gaulle rappelait que la France, ce n’était ni la gauche ni la droite, et l’examen rigoureux des faits historiques montre aujourd’hui que la collaboration répond à la même logique : « C’est tout à la fois. » Ce furent des Français, venus de tous les horizons politiques, qui commirent l’ignoble faute de pactiser avec l’occupant.
À gauche aussi, on a collaboré
Ainsi, l’Histoire, lorsqu’on la regarde sans œillères, révèle de nombreuses figures venues de la gauche et ayant glissé vers la collaboration, par idéologie ou par opportunisme. Marcel Déat, ancien militant socialiste, fonda le Rassemblement national populaire (RNP), un mouvement collaborationniste. Jacques Doriot, maire communiste de Saint-Denis, alla même jusqu’à s’engager sur le front de l’Est aux côtés des nazis. Henri Barbé, Simon Sabiani et bien d’autres suivirent des trajectoires similaires. Jean Luchaire n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, souvent moins connus du grand public.
Il faut aussi rappeler le vote du 10 juillet 1940, où l’Assemblée nationale majoritairement à gauche confia les pleins pouvoirs à Pétain. En effet, sur 846 inscrits, 669 votants, 569 pour, 80 contre : 339 élus de gauche votèrent pour, soit plus de la moitié des suffrages exprimés, dont au moins 174 issus de formations du Front populaire. Quant aux communistes, dont le parti fut dissous en raison du pacte germano-soviétique, ils ne rejoignirent réellement la Résistance qu’après l’invasion de l’URSS en 1941 en raison des accords d’entente et de non-agression entre les fidèles de Staline et d’Hitler.
Au final, Les Rayons et les Ombres apparaît comme un outil précieux : un rappel que l’Histoire de la France occupée est bien plus complexe qu’elle n’y paraît et, surtout, que la vérité ne se laisse jamais réduire aux schémas que certains voudraient imposer pour des raisons politiques.o ■ o ÉRIC DE MASCUREAU














Ce film pourrait jouer le même rôle que « Le chagrin et la pitié » dans un autre domaine de la guerre mondiale, deuxième du nom; Monsieur Jospin, paix à son âme était le fils d’un collabo!
Ce film pourrait jouer le même rôle que « Le chagrin et la pitié » dans un autre domaine de la guerre mondiale, deuxième du nom;