
Dans sa nouvelle comédie, « Mauvaise pioche », Gérard Jugnot se fait plus grinçant et caustique que jamais sur son époque.
PAR JEAN-CHRISTOPHE BUISSON, pour Le Figaro Magazine.
« Mauvaise pioche » sortira en salles le 1er avril. Lire ce qu’en dit Jean-Christophe Buisson en avant-première, avec la verve, l’esprit et le talent qu’on aime depuis assez longtemps déjà. — JSF

Gérard Jugnot est un cas rare au cinéma. À rebours des exigences d’un art qui demande à ses enfants de se distinguer par une beauté, une voix, une expression du visage ou une folie particulières, il a bâti sa carrière et sa popularité sur l’exact contraire. Être M. Tout-le-Monde, banal, ordinaire, y compris et surtout dans des circonstances extraordinaires. Et des millions de Français de s’identifier à lui depuis bientôt cinquante ans. Mauvaise pioche (en salles le 1er avril), qu’il a coécrit et réalisé, et qu’il interprète avec l’énergie et la drôlerie grave qu’on lui connaît, est de cette veine.
Retraité sans histoires, Serge Martin participe avec les amis de son village provençal à des reconstitutions de batailles napoléoniennes. Après s’être disputé à Marengo (Piémont) avec son maire (Thierry Lhermitte), celui-ci lui fait une mauvaise blague. Jouant sur une très vague ressemblance avec l’homme le plus recherché de France, Thierry Durand de Solilès (toute ressemblance avec Dupont de Ligonnès ne serait pas forcément fortuite), il passe un coup de fil anonyme aux carabiniers de l’aéroport. Il leur assure que Martin n’est autre que le célèbre criminel. Par malchance, lesdits carabiniers ne sont pas des flèches. Quant au policier français à qui ils le livrent (Jean-Pierre Darroussin), et qui traque obsessionnellement Durand de Solilès, il a coutume de faire arrêter des quidams avant de les relâcher, piteux. Il faudra donc deux jours avant que l’erreur soit reconnue. Entre-temps, les chaînes d’info se seront jetées avidement sur cette proie providentielle et l’auront consciencieusement déchiquetée. Au point de détruire la vie de Martin/Jugnot : maison perquisitionnée, voisins affolés, amis qui s’éloignent (sur l’air d’« il n’y a pas de fumée sans feu »)… De quoi l’énerver et le pousser à accomplir un geste peut-être irréparable.
Le rire est une arme de destruction massive, surtout quand il est jaune. Jugnot en use sans en abuser. Sa recette est d’arroser tout le monde de sa causticité réjouissante et parfois féroce. Ici : la police, les journalistes, l’opinion publique, les jeunes, les vieux… Il rit de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. Il est notre Beaumarchais contemporain. o ■ o JEAN-CHRISTOPHE BUISSON











