
Par Michel Bernard.
NOTRE COMMENTAIRE – On n’a sans doute pas fini de parler de ce film – Les Rayons et les Ombres – qui vient apporter un éclairage divergent et même détonnant sur la période de notre histoire dont la propagande politicienne – dictée par la gauche – a fait le plus large usage possible – achronique et manichéen – à titre accusatoire contre une droite souvent tout aussi ignorante du sujet que ses adversaires. Cette tribune est d’une tout autre volée, d’une tout autre altitude, on le verra. Elle replace à son juste niveau la vertu – en principe toute naturelle – du patriotisme, celle-là même qui manquait au personnage principal du film, Jean Luchaire, d’où vint son dévoiement et sa tragédie. À l’inverse, des patriotes ennemis peuvent se reconnaître telle parenté qui les autorise à se comprendre, se respecter, se lier d’amitié distante mais réelle. Ainsi à Jean Luchaire, idéologue de gauche et pacifiste sans patrie, Michel Bernard oppose-t-il à juste titre Ernst Jünger, haute figure du patriotisme allemand qui, dans la débâcle française de juin 40, sut trouver et reconnaître les premiers traits de rare lumière d’un patriotisme français bientôt renaissant. Nous sommes là très loin de nos pauvres jeux politiciens du quotidien d’aujourd’hui. Éphémère, lui aussi, souhaitons-le. – JSF
TRIBUNE – Dans ce film, Xavier Giannoli montre avec éclat et finesse comment Jean Luchaire, militant pacifiste et européen convaincu, a participé au plus haut niveau à la collaboration avec l’ennemi. Pour l’écrivain, il dévoile aussi ce qui manquait à cet intellectuel : le patriotisme.
Michel Bernard publie le 3 avril « L’Automne d’André Derain » aux Éditions des Belles-Lettres.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Ernst Jünger a tenu un journal dont la lecture fait mal. S’y lit l’ampleur du désastre de juin 1940 et ce qu’a eu de profondément corrupteur pour beaucoup de Français l’occupation du pays rançonné. En un mot, c’est une lecture humiliante. Pourtant, du peuple de vaincus croisé par l’officier allemand jaillit parfois un trait de lumière qui, disons-le, sauve l’honneur.Passer la publicité
En juillet 1940, le héros de la Première Guerre mondiale, blessé quatorze fois, décoré de la plus haute distinction allemande « Pour le mérite », avait cheminé sur les routes du nord-est de la France à la tête d’une compagnie de réservistes, lui à cheval, les autres à pied. L’écrivain, qui n’avait rien à prouver de son courage, jouissait, au pas du promeneur, de la revanche de 1918 et des grâces qu’une nation, riche, belle et raffinée, pouvait procurer à un esthète aimant sa langue et sa culture. Sur les traces des panzers, il voyait des villes abandonnées, des civils déboussolés, des soldats captifs, un pays à l’image de ces villas et manoirs éventrés où il n’y avait qu’à se servir et descendre à la cave pour agrémenter la popote de quelques bouteilles de bourgogne millésimé.
Il lui fallut arriver à Paris pour soudain retrouver la nation à laquelle il s’était heurté, pendant la guerre précédente, au-dessus de Reims, au Bois-le-Prêtre près de Nancy, à la tranchée de Calonne dans la Meuse, face à Maurice Genevoix et ceux de 14, où lui avait été infligée sa première blessure. C’était dans une boutique dont le Hauptmann Jünger avait franchi la porte pour une emplette. Elle était tenue par deux femmes. La plus jeune, 20 ans à peine, peut-être la fille de la première, l’avait regardé droit au visage avec une expression de haine dont la signification ne laissait aucun doute : cet homme avec son uniforme vert-de-gris, ses insignes, ses bottes lustrées et sa casquette n’avait rien à faire chez elle, n’avait rien à faire à Paris, n’avait rien à faire en France.
Qui était-elle ? On ne sait, en tout cas elle n’était pas Corinne Luchaire. L’inconnue avait été mieux élevée. Avec Les Rayons et les Ombres mettant en scène la tragédie de Jean Luchaire, Xavier Giannoli montre avec éclat et finesse comment un militant pacifiste, européen convaincu des années 1930, a participé au plus haut niveau à la collaboration avec l’ennemi alors que d’autres, partageant les mêmes idéaux, entraient en résistance. Ce fut le cas d’un des journalistes de sa rédaction qui sera torturé à mort par la Gestapo. La différence était d’abord morale. Jean Luchaire, sincère dans son idéalisme, n’en était pas moins cupide et jouisseur. Il a tiré parti de la situation pour assouvir son besoin de reconnaissance, de pouvoir et les satisfactions qui, pour des individus de sa sorte, y sont attachées. Mais ce qui manquait à cet intellectuel, qui aurait empêché sa dérive, c’était un sentiment, ce réflexe moral qui donnait son intensité au regard de la vendeuse admirée par Jünger : le patriotisme.
Personne n’a aujourd’hui l’outrecuidance de prétendre qu’il aurait alors choisi le bon camp, mais certains, on le devine, ne proclament si bruyamment leurs valeurs, la radicalité de leurs engagements, que pour le suggérer et se trouver beaux dans le miroir de l’histoire
Les premiers Français à rallier le général de Gaulle à l’été 1940 étaient juifs, Action française, francs-maçons, militaires… Ils se désignaient d’un mot, « patriotes », et, pour Luchaire et ses semblables, n’avaient qu’un mot : « traîtres ». Personne n’a aujourd’hui l’outrecuidance de prétendre qu’il aurait alors choisi le bon camp, mais certains, on le devine, ne proclament si bruyamment leurs valeurs, la radicalité de leurs engagements, que pour le suggérer et se trouver beaux dans le miroir de l’histoire. Avant de les croire sur parole, on aimerait savoir s’ils ont sur eux cette petite boussole qui avait indiqué autrefois à une poignée de héros la direction de Londres, d’Alger et des chemins périlleux de l’Espagne, qui était avant tout l’amour de la France. On peut faire les poches de ses idées, faire l’inventaire raisonné de ses valeurs, on ne l’y trouvera pas. Elle est un sentiment.
La phrase de Marc Bloch sur le sacre de Reims et la fête de la Fédération est souvent citée pour l’illustrer, comme celle de Renan sur la nation comme âme et principe spirituel. Mais ces beaux paysages intellectuels sont encore trop pour qualifier un sentiment aussi simple que l’aveu, moins cité, du grand médiéviste qui entrera bientôt au Panthéon : « Je ne respire bien que sous son ciel. » C’est ce qui fit monter et jaillir les larmes de Léon Werth, écrivain et critique d’art autrefois anarchiste, quand il vit défiler, pendant le sinistre été 1940, un régiment allemand dans une rue de Montargis. Peu lui importait que celui-ci, qui passait avec son mauser, fût un ouvrier communiste, l’autre, avec son pistolet-mitrailleur, un paysan démocrate-chrétien, et ce sous-lieutenant, un instituteur francophile et pro-européen, ils étaient l’ennemi soumettant le pays à son ordre, à ses besoins, à ses plaisirs.
Après avoir tué, blessé ou capturé et retenu prudemment en otages 1,5 million de ses défenseurs, soldats et officiers combatifs et mal commandés, l’occupant faisait sortir des équivoques de l’avant-guerre des seconds rôles, des ratés, des ambitieux. Ils venaient de multiples horizons politiques ou philosophiques, mais tous avaient perdu, s’ils l’avaient jamais possédée, cette petite boussole que Jean Luchaire n’avait pas transmise à sa fille. Elle leur aurait rappelé que « l’ennemi est l’ennemi », tautologie stupéfiante de vigoureuse simplicité lancée par le général de Gaulle au micro de l’Albert Hall le 11 novembre 1942.
Xavier Giannoli, en artiste, filme les êtres et les choses, leurs rapports, ce qui se voit. La petite boussole, il la montre à la fin, furtivement, délicatement, au bout d’une scène pathétique, insupportable, celle où Corinne Luchaire en fuite, rattrapée par des résistants de la vingt-cinquième heure, bas exécutants de l’épuration sauvage, est contrainte à marcher pieds nus devant eux, sous les insultes, le visage bleui par les coups, souillé par les crachats. Surgit un capitaine de la 2e DB qui met fin au supplice et reproche sèchement aux tourmenteurs de dégrader leur cause et la France elle-même. L’officier a sur la poitrine un insigne à croix de Lorraine. C’est celui de la France libre réservé à un combattant de la première heure, un de ces hommes que l’instinct national a emmenés, dans le même mouvement, des combats sur la frontière au printemps 1940, à ceux d’Afrique, d’Orient, de la Libération et de Rhin et Danube.
Les hommes, les femmes de cette génération ont été le fer de lance de l’extraordinaire redressement de la France dans les années 1950 et 1960. Leur petite boussole à la main, ils ont notamment donné à notre pays la maîtrise de l’énergie nucléaire, puissant instrument de souveraineté et d’indépendance. Les générations suivantes, qui n’ont pas été forgées par les mêmes épreuves, ont soutenu l’effort avec une volonté fléchissante et, depuis une quinzaine d’années, désarmées par l’idéologie et la propagande, plus de volonté du tout. Le souffle de la guerre, à l’est, au sud, vient de ranimer la flamme. Que de temps, que d’argent perdu, avant que les petites boussoles soient ressorties des poches où de mesquins calculs électoraux les avaient enfouies ! Les éoliennes, cette technologie de substitution régressive, coûteuse et inefficace, demeureront les marqueurs d’une impéritie coupable. La violence, l’humiliation à grande échelle qu’elles infligent à d’immenses paysages agricoles, d’une beauté simple et sereine, auraient pourtant dû faire frémir leurs aiguilles. La moitié de ces gigantesques engins défigurent aujourd’hui les régions du Nord et de l’Est où sont les corps et le souvenir des morts pour la France des deux guerres mondiales. Il est resté tout juste assez de vergogne pour qu’on n’osât pas en mettre sous les fenêtres de telle maison à Colombey-les-Deux-Églises, dans ce vaste horizon de bois et de champs, la dernière page des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle.o ■oMICHEL BERNARD













«Patriotisme» ! «Patriotisme» ! Il y avait bien un patriotisme chez le maréchal Pétain !
Pour se dédouaner dans tous les sens envisageables, on aime à dire que, au fond, bien malin est celui qui sait aujourd’hui comment il se serait comporté en 40… Et ce semble suffisant… Eh bien non ! Moi, je sais parfaitement comment je me serais comporté, à coup sûr ! Et je sais bien de mes connaissances qui devraient savoir, elles-aussi, comment elles se seraient comportées.
Pour ma part, je suis absolument convaincu que j’aurais été «vichyste», et que j’aurais été un fidèle lecteur de Robert Brasillach et d’Alphonse de Châteaubriand et de Charles Maurras et du prochainement défunt, alors, Léon Daudet, et de René Guénon et d’Antonin Artaud………… m’abstenant soigneusement de la prose filandreuse d’Aragon, des vers de mirliton d’Éluard, et autres crapules du prochain Comité National des Écrivains composés d’assassins en pantoufles.
Ma vieille mère appartenait à une famille de résistant, elle a appris l’anglais avec un pilote de la Royal Air Force qui était périodiquement hébergé à Villeurbanne, dans l’appartement familial, à chacun de ses passages en France… C’est ma mère, âgé de seize ans, allée participer à la liesse dans les rues de Lyon pour le défile des troupe amerloques, qui assista au traitement infligé à certaines femmes par des «résistants» : elle rentra chez elle en sanglots, se jetant dans les bras de son père en hurlant : «Papa ! Ils sont pires que les Allemands !»
Je sais ce qu’a fait ma toute jeune mère, je sais ce qu’ont fait ma grand-mère maternelle et mon grand-père, et je sais ce que j’aurais fait moi-même : j’aurais été «vichyste», à coup sûr.